Compte-rendu de lecture n°6 "Le déploiement de la parole"

Compte-rendu de lecture n°6 – Le déploiement de la parole n° – p149- p153

Septembre 2023 – Rouffach –

Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier

 

 

« La hâte, le mouvement de hâter, au sens du plus grand accroissement possible, par la technique, des vitesses, dans l’ « espace » desquelles seules les machines et appareillages modernes peuvent être ce qu’ils sont, si cette hâte n’était pas devenue parlante aux hommes au point de les requérir et de les placer sous son injonction ; »

Ce n’est pas qu’il y a des machines qui vont de plus en plus vite, c’est que ces machines nous imposent de voir le monde sur le rythme de se hâter et notre manière d’être présent comme une hâte… on n’habite plus le monde, on est soumis aux conditions des machines… le spoutnik comme une figure d’aller plus vite, et aujourd’hui c’est l’ordinateur et le téléphone.

 

« si cette injonction de se hâter n’avait pas mis l’homme au défi en disposant de lui; »

Si cette injonction à se hâter n’avait pas mis l’homme au défi de l’accélération… c’est la parole qui ouvre l’espace d’habitation pour les humains, qui donne, qui attribue place et lieu et qui amène à prendre part. Quand une chose est nommée elle advient, et donc le fait de se presser donne le ton et la façon d’être au monde… une manière qui nous accapare et qui dispose de nous.

 

« si le mot de cette disposition n’avait pas parlé  –  alors il n’y aurait pas non plus de spoutnik : aucune chose n’est, là où manque le mot. Ainsi ce dont il s’agit demeure une énigmatique question : le mot de la parole et son rapport à la chose, à quoi que ce soit qui est – au fait qu’il soit et à la manière dont il est. »

Il faut qu’il y ait la hâte pour qu’on fabrique des engins qui vont plus vite. C’est donc l’idée même de se hâter, la signification de se hâter qui donne une habitation de monde sous le terme de « pas le temps ».

La question est : est-ce qu’il s’agit bien de se hâter ? Ou est ce qu’il faut remonter en amont ? Qu’est-ce qui nous amène à le parler comme hâte et comme la gestion du temps, de la planification de l’existence ? Est-ce que cela voudrait dire que la planification est une manière d’être dans laquelle on se laisse arraisonner, par laquelle on perd l’essentiel ?

Ce n’est pas la question que je n’ai pas le temps, c’est la manière dont je suis disposée, prise dedans sans le requestionner… se laisser happer, ce n’est pas une question de temps mais de disposition, d’orientation et de décision. Planifier, c’est une manière de plier l’existence et de la rendre inhabitable, inhumaine. un mode de l’habitation fort périlleux…

Prendre la mesure de ce à quoi quoique ce soit nous oblige, c’est le temps de… et qui ne peut pas être décidé par des machines ou par un plan… sauf qu’on y est largement là-dedans.

En thérapie, le patient fait le choix de venir et de s’arrêter pendant une heure pour se poser et sortir de la hâte, essayer de s’incarner à partir d’y voir clair en conscience, méditer. Pas la conscience d’un ego mais de quoi/ qui il en retourne, de qui il est question au sens d’une question et pas d’un sujet qui a des trucs à égrener… Les choses ne sont pas juste du faire, elles ont des conséquences d’existence, ce n’est pas juste : laisse tomber, te prends pas la tête!

La quotidienneté est toujours là simplement elle prend une dimension de plus en plus aiguë, les humains sont de plus en plus assujettis aux machines et aux objets (toutes les procédures administratives qui se font maintenant via l’ordi et au-delà via un robot en place d’un humain).

 

« C’est pourquoi nous croyons opportun de préparer une possibilité pour faire une expérience avec la parole. Aussi nous prêtons à présent plus attentivement oreille en direction du lieu où une telle expérience prend la parole en un mode élevé et noble. Nous écoutons le poème qui a été lu. L’avons-nous entendu ? A peine. Nous n’avons fait – non sans brusquerie – que ramasser en passant le dernier vers, pour, en plus, le transcrire en un énoncé apoétique : aucune chose n’est, là où manque le mot. »

Nous cherchons à arraisonner le poème, le maîtriser d’une certaine façon, nous ne nous laissons pas accueillir la dimension poétique. On cherche quel serait le message essentiel et pas la manière de dire.

Il revient sur faire une expérience avec la parole, se donner les conditions propices pour ça, arriver à ouvrir la possibilité, le site… faire une expérience avec la parole, ce n’est pas juste extraire un message et en faire un résumé.

 

« Il ne reste plus qu’à proposer l’énoncé : Quelque chose que là où le mot approprié et donc pertinent le nomme comme étant, et ainsi institut l’étant en question comme tel. »

Ça pose la question du mot approprié, du mot juste et qu’est-ce qu’on appelle approprié ? Eu égard à quel critère ? Soit selon celui de la raison, adequatio intellectus et rès, soit sous le signe de celui qui nous amène au parti-pris-d’y-voir-clair en-conscience.

Le mot approprié et donc d’évidence celui qui est pertinent ou bien esil cela qui approprie?t-… il y a un efficace et c’est le mot qui le nomme comme un étant : le spoutnik… la hâte, quelque chose avec quoi on commerce…

Approprié dans le sens de donner lieu et place, affecter, cela institue l’étant en question comme tel… quelque chose qui appelle quelqu’un qui doit co-respondre.

 

« Cela veut-il dire en même temps : il n’y a d’être que là où parle le mot approprié ? D’où le mot prend-il pour cela sa convenance ? Le poète ne dit rien là-dessus. Mais le contenu du vers final renferme bien l’énoncé : l’être de quoi que ce soit qui est demeuré dans le mot. De là la thèse : la parole est la maison de l’être. Procédant ainsi, nous aurions apporté, pour une pensée mise en jeu autrefois, la plus belle confirmation : celle de la poésie et – en vérité nous aurions tout emmêlé ensemble dans un tourbillonnement de confusions. Nous aurions rabaissé la poésie à n’être que justification pour la pensée ; quant à la pensée, nous l’aurions prise trop à la légère ; et nous aurions même déjà oublié ce qui nous importe ici, à savoir de faire une expérience avec la parole. »

C’est à dire comment il y va d’y être en propre, d’habiter. On cherche qu’est-ce qui est approprié et on perd de vue que ça nous concerne, en propre.

Il ouvre une démarche et dit que même dans cette démarche, on se défausse :

« Nous aurions rabaissé la poésie à n’être que justification pour la pensée ; quant à la pensée, nous l’aurions prise trop à la légère »

 

« et nous aurions même déjà oublié ce qui nous importe ici, à savoir de faire une expérience avec la parole » et que nous venons de dire… mettre en place les conditions pour faire une expérience avec la parole.

C’est pourquoi nous allons ramener intact dans sa strophe le vers final du poème, » 

Cercle herméneutique : on fait un pas, mais on est toujours déjà pris dans quelque chose qui nous échappent nous a com-pris. On va ramener intact dans sa strophe : au lieu d’en tirer le sens, la dimension apoiétique, d’en faire un concept et une thèse, on revient au vers final du poème.

 

« d’abord isolé et transcrit :

 

 Ainsi appris-je, triste, le résignement:

Aucune chose ne soit, là où le mot faillit   

 

Après « résignement », le poète, par ailleurs très économe de signes, a placé deux points. On s’attend donc que suive quelque chose qui parle grammaticalement au style direct :

 

  Ainsi appris-je, triste, le résignement:

Aucune chose ne soit, là où le mot faillit.

 

Stefan George dit pourtant : soit au lieu de « est » ; et il pourrait, suivant sa graphie coutumière, laisser tomber les deux points, ce qui serait presque plus conforme au discours indirect du dernier vers – à supposer que ce soit un discours indirect. Mais de la manière dont George écrit ici, beaucoup de citations sans doute pourraient venir à l’appui ; »

Je m’attends à quelque chose qui est, quelque chose qui parle grammaticalement au sens direct.

Il se réfère au contexte de cette écriture, à la manière dont ces vers prennent leur dimension dans le contexte où ils sont installés

 

« par exemple un passage tiré de l’Introduction au projet d’une doctrine des couleurs de Goethe. On peut y lire : »

Il prend un autre texte pour comprendre pourquoi il y a ces deux points.

 

« Mais afin que nous ne paraissions point trop peureusement craindre une explication, nous aimerions transcrire comme suit ce qui a été d’abord dit : la couleur soit un phénomène élémentaire de la Nature pour le sens de l’œil… »

  Ce qui suit les deux points, Goethe le comprend comme l’explication de ce qu’est la couleur, et il dit : « La couleur soit… » Mais comment cela se présente-t-il dans la dernière strophe du poème de George ? Là, il ne s’agit pas de l’explication théorique d’un phénomène, mais d’un résignement.

 

  Ainsi appris-je, triste, le résignement :

   Aucune chose ne soit, là où le mot faillit.

 

Est-ce que ce qui suit les deux points dit le contenu du résignement ? Le poète se résigne-t-il à ce qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit ? c’est tout le contraire. Le résignement appris, c’est justement en lui que se trouve ce qui permet d’accueillir qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit. »

Il prend quelque chose, il le résume en « on dit ça « ! Mais le poète ne nous parle pas d’une conclusion mais d’une saveur : le résignement donc de quelque chose qui concerne la tonalité de présence, la saveur, et non un quoi/quelque chose.

« Aucune chose ne soit, là où le mot faillit »,

Est-ce que ce qui suit les deux points dit le contenu de résignement? Doncdéfinirait ce que veut dire résigner et résignement, participe présent de se résigner ? L’épreuve de ce que veut dire se résigner/s’incliner pour un humain ?

Est-ce que le poète se résigne à ce qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit? Il dit que c’est tout le contraire, c’est dans le résignement que se trouve ce qui permet d’accueillir qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit, c’est à dire qu’il faut qu’il y ait une saveur pour que tout d’un coup je prenne la dimension de ce qui est. C’est de s’arrêter qui fait venir en conscience « qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit… »

Est-ce qu’on pourrait dire que le résignement, ce serait de quoi il en retourne pour nous les humains, une manière de faire entendre ça , de l’éprouver? Plutôt que le quoi du contenu de se résigner, on doit s’incliner, s’arrêter devant ça! Il se passe quelque chose qui fait une scansion, qui stoppe l’affairement, qui m’arrête et je prends la mesure. Il y a des manières de cueillir et de rassembler qui nous stoppent et il y en a qui nourrissent l’accélération.

 

« Pour quoi faire, ces raffinements dans l’explication ? »

Pourquoi on se prend la tête, où est le problème ? on cherche l’efficace et là le temps se perd ou se gagne…

 

« Tout est pourtant clair. Non ! Rien n’est clair ; mais tout est signifiant »

Rien n’est par avance réglé, on n’a pas répondu à la question mais par contre ça appelle à quelque chose, ça fait signe… Quel est le rapport entre la chose et le mot dans le quotidien ? Et y a-t-il un mot plus approprié qu’un autre ? Qu’est-ce que le mot juste ? On peut dire à peu près aussi… et pourquoi on s’embête ?…

Dans notre culture où la langue est épuisée, on ne fait pas par exemple la différence entre le chagrin et la tristesse. On a bien l’idée que la parole, elle est décalée des mots, c’est l’opinion de quelqu’un pour dire ce qui est ; mais ce qui est, on ne se demande pas comment c’est, d’où ça vient…  c’est comme si, c’est là de toute évidence et c’est là avec une signification en soi qu’on n’a pas cherché mais qui est d’évidence…  C’est une caisse, un truc pratique, on oublie la dimension d’habitation et de concernement.

 

« En quelle mesure ? Dans la mesure où il s’agit prêter l’oreille à la manière dont se rassemble, dans la dernière strophe du poème, l’intégralité de l’expérience que le poète fait avec le mot, et c’est dire du même coup avec la parole ; parce que nous avons à faire attention à ce que la vibration (Die Schwingung) du dire poétique ne soit rabattue sur le rigide rail d’un énoncé univoque, sa ruine. Le dernier vers, « Aucune chose ne soit, là où le mot faillit », pourrait ainsi avoir encore                  jazzss »é                                                                                    un autre sens que celui de l’énoncé, de la constatation, tournée en style indirect, et qui dirait : il n’y a pas de chose, là où manque le mot.

Il n’y a rien s’il n’y a pas le mot, on peut le prendre comme une thèse qu’on accepte ou pas… d’où la thèse : la parole est la maison de l’être… alors l’être c’est qui ? On sait suffisamment que ce n’est pas le synonyme du sujet humain… l’être c’est ce qui peut être, c’est à dire toute condition de possibilité.

 

« Ce qui fait suite aux deux points, après le mot « résignement », ne nomme pas ce à quoi on renonce, mais au contraire nomme le domaine en lequel le résignement doit s’engager, nomme l’injonction à s’engager au rapport désormais éprouvé, celui qui règne entre mot et chose. »

Le résignement, ça m’appelle à une saveur par où je deviens et je mesure que rien ne peut être s’il n’y a pas de mot… rien, c’est à dire ni moi ni quoique ce soit !

« Ainsi appris-je triste »…  le mot qui faillit, ça appelle à un mode vertigineux, monde dans le sens d’une ouverture que je ne peux jamais d’avance avoir nommé ou maîtrisé… ça réouvre à l’angoisse existentiale, une faillite,au sens même d’une échappée qui met en tension et à l’à-peu-près de la poésie ou à une autre manière de dire qui est pas un à-peu-près justement.

 

« Ce à quoi le poète a appris à renoncer, c’est à l’opinion qu’il avait jusqu’ici du rapport entre chose et mot. »

C’est à dire l’opinion qui a à voir avec la manière dont la quotidienneté se tisse, celle où connaître devient équivoque.

 

 « Le résignement porte sur le rapport poétique au mot, tel qu’il était cultivé antérieurement. Le résignement est disponibilité à un autre rapport. En ce cas, dans le vers : « Aucune chose ne soit, là où le mot faillit », le « soit » – en termes de grammaire – ne serait pas le subjonctif de « est », mais un genre d’impératif, une injonction à laquelle le poète obéit pour y prendre garde à l’avenir. En ce cas, dans le vers : « Aucune chose ne soit, là où le mot faillit », le « soit » signifierait quelque chose comme : Ne laisse, désormais, aucune chose passer pour étante là où le mot faillit. »

Pas un ordre mais une injonction à laquelle le poète obéit pour y prendre garde à l’avenir… que « rien ne soit, là où le mot faillit. »

Ça ne dit pas : il semble qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit, ça dit : « aucune chose ne soit là où le mot faillit »… ça dit aucune chose ne soit… la négation comme prends garde à ce qu’aucune chose ne soit là où le mot faillit… prends la mesure de ça, fais attention à ça.

 

« Ne laisse, désormais, aucune chose passer pour étante là où le mot faillit. »

Ne perds pas de vue que tout ce qui est est appelé par le mot, donc s’il n’y a pas de mot il n’y a pas d’étance. Est-ce que ça pourrait amener à : quand tu dis ça, qu’est-ce qui te permet de dire ce mot-là plutôt qu’un autre, de quelle épreuve il s’agit ? Oblige-toi à aller chercher l’étance, c’est à dire la chair du mot. En gros, prends la mesure des paroles que tu profères, que tout ce qui étant relève d’une parole, est signifiant pour la présence humaine. Donc désormais ne laisse aucune chose passer pour étante là où le mot faillit.

 

« Dans le « soit » entendu ainsi comme injonction, le poète se dit à lui-même ce qu’il a appris, à savoir dédire (Entsagen: dire le détachement), renoncer; renonçant, il laisse aller l’opinion voulant que quelque chose soit déjà, même si le mot fait encore défaut. »

Dans le « soit » entendu comme une injonction, le poète se dit à lui-même ce qu’il a appris: la découverte qu’aucune chose ne peut être quand le mot faillit. Il met en mot, il formule la parole de l’épreuve qu’il vient de traverser, il hérite d’une expérience. Il vient à la présence, il prend la mesure de ce qu’il a appris, à savoir dédire, renoncer. Nommer c’est appeler à la présence, appeler par le nom. Appeler : tenue d’un rapport appropriant… trouver le mot approprié, c’est venir à son propre aussi, ce n’est pas discriminer.

Le plus souvent on pense les choses comme distinctes : l’être et l’étant pour qu’il y ait des étants sans qu’on se questionne quant à leur être… pour que ça ne pose plus question… qu’on imagine que tout l’être s’épuise dans l’étant au lieu de se retirer.

Quand je renonce, je laisse aller, je me détache, je laisse partir cette opinion, cette évidence qui dit que quelque chose peut déjà être même s’il n’y a pas de mot.

 

« Que veut dire « résignement » – Verzicht ? Le mot Verzicht appartient au verbe verzeihen (pardonner, faire grâce de) ; une ancienne locution dit : « Sich eines Dinges verzeihen » – Ce qui signifie : renoncer à quelque chose, abandonner, et que dit le verbe (construit à partir de Verzicht) verzichten. Mais zeihen (d’où vient verzeihen), c’est le même mot que le latin dicere, dire, et le grec deicnumi, montrer qu’on dit en allemand zeigen et que le vieil haut allemand nommait sagan, d’où vient l’allemand moderne sagen : dire. Le résignement est un dire, le dire du détachement (das Entsagen). »

Résigner va avec s’incliner, rendre grâce, laisser venir, accepter ce qu’il m’est donné d’avoir à endurer, ce n’est pas s’écraser ; s’écraser irait vers ne pas lâcher son idée.

Verzichten, c’est abandonner, ne plus prétendre.

Le résignement c’est un dire, le dire du détachement, le dire de ce à quoi nous devons nous résigner; nous détacher de vouloir maîtriser la parole et l’objet du coup.

 

« En son résignement, le poète dit adieu à son rapport antérieur au mot. Rien que cela ? Non : alors qu’il dit ainsi adieu, quelque chose déjà vient à lui, qui lui dit – et c’est une injonction devant laquelle il ne reste plus interdit. »

Alors qu’il dit adieu, ce faisant, quelque chose survient déjà, la tenue d’un rapport et c’est une injonction devant laquelle il ne reste plus interdit

 

« Toutefois, » : on reprend… cercle herméneutique. Ce mouvement de résignement, sans cesse on l’éprouve là, on pense arriver à un bout… oui mais quand même… on a quand même fixé le « soit » comme un impératif. On décide que ce ou bien il reste une conclusion où… il y a encore un ou bien… mouvement infini d’approche.

 

« ce serait quand même une interprétation violente que d’entendre le « soit » comme uniquement comme un impératif. Présumons-le : ce « soit », tel qu’il est dit ici dans un poème, le premier et le second sens y vibrent à l’unisson : une injonction en tant que parole qui s’adresse, et le geste de se plier à elle.

Le poète a appris le résignement. Il a fait une expérience. Avec quoi ? Avec la chose et la relation de la chose au mot. Mais le titre du poème est seulement : Le Mot. L’expérience proprement dite, le poète l’a faite avec le mot, et à la vérité avec le mot pour autant que seul le mot a pouvoir d’instituer une relation à une chose. »

Tout m’appelle à prendre part et place et j’y réponds provisoirement en nommant.

Nous les humains nous habitons la parole parce que le mot est un tissage de rapports… conjointure mondaine. Le monde est un réseau, une chaîne de renvois, ce n’est pas un monde d’objets qui existent indépendamment de la parole humaine.

 

« Plus distinctement : le poète a éprouvé que seul le mot fait apparaître et ainsi venir en présence une chose, en tant que la chose qu’elle est. »

Le poète a éprouvé que seul le mot fait apparaître et venir en présence une chose en tant que la chose qu’elle est. Ça ne dit pas que le mot fait sortir quelque chose d’un néant mais il nomme, il permet d’approprier, de rendre en propre la manière d’être d’une chose, il en fait un objet… un « bon pour… ».

 

« en tant que » : als : existential : pouvoir être mondain de l’humain.

C’est par le mot que la chose se montre en tant que table, chaise ou tasse à café. La chose c’est à dire ce dont il s’agit. La présence se dévoile par où je la nomme et par où j’y prends place. Tout ça est inextricablement tissé et inextricablement mystérieux. (Ça pose une manière d’être humaine qui est toute autre que celle du sujet humain et de l’égo) mais qui est toujours un prendre place, un appel. Le prendre place n’est jamais moi, c’est moi par rapport à… et on oublie cette dimension de la mutuelle affection. On s’affecte mutuellement et ça nous parle… on habite la parole en la nommant, en appelant par le nom et en habitant, je prends la pleine mesure, ma dimension… je deviens qui je suis… appelée à être.

 

« Le mot se dit au poète comme cela qui tient et maintient une chose en son être ».

C’est ça qui lui donne sa tenue, sa stature momentanée, ça s’érige, ça vient à la présence.

 

 « Le poète fait l’expérience avec un règne, avec une dignité du mot dont il ne peut y avoir plus large ni plus haute pensée. Mais le mot est en même temps ce bien qui est promis et remis, fié et confié sur un mode inhabituel au poète en tant que poète. »

C’est ça qui lui donne sa dimension de poète, la poésie et pas un recueil scientifique.

 

« Le poète éprouve le métier de poète au sens d’une vocation au mot, entendu comme la source de l’être. »

Dans le roman, il y a une histoire qui est racontée et on peut s’en tenir au contenu, alors que dans la poésie on ne peut pas raconter un poème ; on peut que le relire et laisser vibrer son épaisseur charnelle.

Donc, faire une expérience avec la parole a à voir avec le résignement et qui est à la fois ce qui nous oblige et ce qui nous échappe, nous sommes les gardiens de la parole et la parole nous héberge… Il y a quelque chose de s’héberger mutuellement.

 

« Le résignement que le poète apprend a bien l’allure de ce renoncement qui, dans un dire pleinement acquitté, est détachement ; ce qui longuement a été en retrait et, à proprement parler, a déjà donné sa parole n’adresse jamais la parole qu’à ce seul détachement. »

Il s’agit de reconnaître que quand je parle je dois m’incliner devant la prodigalité de la parole ; je n’utilise pas la parole comme si elle était un stock de mots disponible et maîtrisable.

Ne pas conclure au sens d’arraisonner.

Ça ne s’adresse qu’à celui qui accepte de se résigner à accueillir.

Ça amène à mesurer que quand je dis je ne peux pas arraisonner ce que je dis… le dire toujours se dérobe à toute prise. Le mot, il donne à entendre, il est une caresse, une vibration, une épreuve mais jamais un quoi déterminable.

J’accepte que quand je parle je ne prends pas la mesure de ce que je dis… ça me fait toucher ma présence comme aussi toujours en marche, comme jamais arraisonnée, donc quelque chose qui n’est pas confortable ; et quand on dit ça c’est déjà une manière d’avoir arraisonné… il faudrait mettre des points de suspension…

 

« Mais alors, pour le poète, cette expérience devrait être jubilation, car elle lui apporte la plus grande joie qui puisse être accordée à un poète. Au lieu de cela, le poème dit : « Ainsi appris-je triste, Le résignement. » Le poète se laisserait donc bien aller, dans l’abattement, au résignement entendu comme perte. Mais le résignement – Cela s’est montré – n’est pas une perte. Aussi « triste » ne se rapporte-t-il pas au résignement, mais à l’apprentissage du résignement. Et la tristesse ? Elle n’est ni simple abattement ni mélancolie. La tristesse proprement dite reçoit son ton dans le trait qui la rapporte à la plus grande joie, mais pour autant que cette joie se retire, et dans cette retraite tarde et se ménage. »

La tristesse prend sa dimension de ne pas être la plus grande joie c’est à dire, d’un rapport qui augure sa dimension à elle en se distinguant d’autre chose… la tristesse est en rapport avec la joie, elle permet que la joie se préserve. La tristesse n’est pas une tristesse au sens de l’épreuve d’une perte si elle prend sa dimension d’une manière de prendre soin de la joie dans le sens la préserver en son retrait.

La tristesse, quand elle est perte elle est douleur, mais retenue de la joie elle n’est pas une perte… elle est quelque chose qui a une saveur particulière, une tristesse qui n’est pas un sentiment de perte… ce n’est pas une tristesse d’écrasement, de résignation.

Ça amène à prendre la mesure : de quelle tristesse on parle ? La saveur de la prise en garde de la joie… ce n’est pas un abattement et pas non plus une mélancolie dans le sens de la détresse.

 

« Apprenant ce résignement, le poète fait l’expérience avec le haut règne du mot. Il entend ce qui fait originalement connaître la tâche du dire poétique, et qui est adressé à ce dire comme ce qu’il y a de plus haut et qui demeure, et pourtant est tenu en réserve. »

 

« la tâche du dire poétique » : là où elle œuvre, sa dimension.

C’est l’instant de prendre mesure, le kaïros, ce qui sans cesse échappe, l’éternel recommencement du même chez Nietzsche… d’avoir à se décider en conscience, d’avoir à éprouver, savourer, à se résigner dans le sens d’accueillir… Ce que notre époque ne sait plus faire, refuse de voir et rabat sous l’ordre de s’écraser, se taire… Le se taire n’est pas compris comme un mode de la parole à notre époque.

 

« L’expérience que fait le poète avec le mot, il ne pourrait jamais aller au bout d’elle, si elle n’était pas accordée au ton de la tristesse, c’est à dire à la corde (die Stimmung : ce qui, accordé à un ton, donne ce ton) du serein acquiescement à la proximité de ce qui s’est retiré mais, du même coup, est en réserve pour une venue de commencement. »

La tristesse, c’est une Stimmung, une corde, une manière de cueillir et rassembler, de relier.

Ça amène à la question des passions, tristes et joyeuses.

La sérénité, ce n’est pas la joie… c’est une saveur de l’ouvert qui n’est ni la joie ni le chagrin, qui est pas douloureuse… ce n’est pas un neutre… ça a une saveur qui nous touche.

Mouvement dévoilement/ voilement/ présence/ mystère.

C’est là où se pose la question de ce que l’on appelle mystique… est-ce que le dire, dans cette manière de se laisser prendre mesure à quoi les mots nous appellent, ce n’est pas le cœur de la spiritualité ? Un dire mystérieux (poèmes, aporismes…) qu’on ne peut jamais prendre au pied de la lettre comme des conseils et des textes factuels… Ce que ça nous donne à entendre plutôt que de quoi ça parle.

Le poète serait- il celui qui se met dans la position d’une parole dans laquelle lui-même reconnaît qu’elle l’appelle à entendre ? Qu’il serait l’ouvreur de ça ?