Compte-rendu de lecture n°13 - Le déploiement de la parole n° 13

Compte-rendu de lecture n°13 – Le déploiement de la parole n° 13 – p166-167
Janvier 2025 – ZOOM
Corinne Simon, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
« La dernière partie porte le titre : Das Lied (La chanson). La chanson est
chantée – non pas « en plus », mais c’est bien quand on la chante que la
chanson commence à être chanson. Le poète de la chanson est le Chanteur
– der Sänger. La poésie est Plain-Chant (Gesang). Hölderlin aime, à l’exemple
des Anciens, le nom de Gesang pour la poésie. »
Le mot traditionnel pour dire poésie en allemand est Gedicht. Là c’est un
chant, donc quelque chose qui est plus vibratoire, et peut-être une certaine
manière de se porter ensemble. Il y a un mouvement particulier dans le chant
qui élève, qui appelle vers le haut, qui appelle vers l’air.
Le dire est important, mais là s’ouvre une autre dimension. D’un seul coup on
part sur ce nouveau, la chanson. Ça apporte une dimension charnelle et une
dimension respiratoire, rythmique.
Également comme s’adresse la chanson, et qui appelle à plusieurs voix. Alors
que dans la parole, je parle et tu écoutes d’une certaine façon !
Le chant nous y prenons part ensemble, et appelle à une forme d’allégresse.
Ça apporte toute une dimension pathique, « le mode ça ».
« La chanson est chantée – non pas « en plus », mais c’est bien quand on la
chante que la chanson commence à être chanson. »
Ceci est dit dans un poème, et parle de la poésie.
« Le poète de la chanson est le Chanteur. » amène à nommer de plusieurs
façons la poésie en allemand. Le vieux mot allemand dit der Sänger c’est à
dire le chanteur, ou le plain-chant, celui qui chante en plain.
Ça appelle à une autre racine pour le poète, pas dichte : avec le chant, la
mélodie, et pas juste avec la dite ! Et ça participe de la signification et des
directions de sens, du travail de la présence, y compris en thérapie.
Définitions littré :
Plain : sans inégalité (pays, velours, fauconnerie – planer en l’air-, plainpied…)
Plain-chant : chant de l’église romaine (IVème siècle) et restauré au VIème par
Grégoire le Grand : sorte de déclamation sur les intonations de l’échelle diatonique.
Musique dans laquelle on emploie des variations de hauteurs de
sons. Il y a aussi des différences de durées qui dépendent de la syllabe qui est
ou non accentuée… et la tonalité du plain-chant consiste en ce que la finale
y est appelée par l’habitude et non par une préférence naturelle comme
dans d’autres musiques…
Le plain-chant s’écrit sur une portée de 4 lignes car il ne dépasse pas ordinairement
une octave. Il emploie 2 clés : ut et fa (clés de la voix humaine et de
la viole de gambe).
Donc « La poésie est Plain-Chant » : quelque chose qui amènerait une rythmique,
sans doute assez régulière et vibratoire… comme proche du rap qui
interpelle sans cesse par des questions fondamentales de l’existence hu-
1
maine aujourd’hui… ou par la dimension harmonique qui vient interpeller,
appeler par le rythme par la dimension vaste, qui ouvre et unifie, une dimension
passible, pathique plutôt qu’émotionnelle. Une dimension qui nous oblige
du côté de notre ouverture à être!
Comme parfois en thérapie, quand on ne trouve pas de mot et qu’on en invente
un : quelque chose qui nous amène à être au-delà de l’ego, cette ouverture
où l’on prend place, ouverture pas subjectivée…
« Hölderlin aime, à l’exemple des Anciens, le nom de Gesang pour la poésie.
Dans l’hymne récemment retrouvé Fête de la paix, Hölderlin chante, au début
de la huitième strophe :
Beaucoup a, dès le matin,
Depuis qu’un dialogue nous sommes et entendons les uns des autres,
Expérimenté l’homme ; mais bientôt nous serons Plain-Chant.
Ceux qui « entendent les uns des autres », ce sont les hommes et les dieux. Le
Plain-Chant est la fête de l’arrivée des dieux – en cette arrivée, tout devient
paix. Le Plain-Chant n’est pas l’antithèse du dialogue (das Gespräch : le recueil
sur soi de la parole, où elle devient pleinement parole, partagée et
commune : entretien), mais, au plus haut, intime et intense affinité avec lui ;
car le Plain-Chant lui aussi est parole. »
Il explicite un peu plus cette dimension de la présence humaine, avec ce
rapport au mystère, au divin, quelque chose qui nous échappe, qui nous appelle
à prendre place et qui nous donne cette dimension inouïe de l’existence:
transcendance.
« la fête de l’arrivée des dieux – en cette arrivée, tout devient paix. » Paix dans
le sens de quelque chose qui s’apaise, qui va sa voie.
Dans le contexte de ce poème, « la fête de l’arrivée des Dieux », l’homme
s’incline devant une dimension qui lui échappe, celle du divin. L’arrivée des
Dieux est rendre grâce, c’est à dire une saveur de sérénité, de ne pas vouloir
conclure, de ne pas avoir le dernier mot. C’est du coup une parole qui entretient
l’un et l’autre et qui ne cherche pas qui a raison ou tort, ce qui est juste
ou faux… et qui cherche à s’accorder, prendre part l’un l’autre, « au plus
haut, intime et intense affinité ».
Le dialogue, qui n’est pas un échange d’ opinion mais un dialogue composé
de : dia, en arabe et sanskrit, la lumière et en grec, passer à travers ; et logue,
en grec, théorie, discours, logos, ce qui cueille et rassemble. Donc une manière
de s’ouvrir l’un l’autre, une forme d’ouverture éclairante.
Dans le plain-chant, on pourrait dire que c’est une parole complètement vibratoire,
et qui n’est pas une parole de domination, pas une parole de pouvoir,
mais quelque chose qui vibre et qui nous surprend, comme dans notre
travail de thérapeute. Cette parole nous amène à aller au-delà de nousmême,
dans l’étonnement, vers le mystère… et de vouloir chercher, comprendre,
et dire ce qui vient simplement.
2
Ça évoque la difficulté entre la rigidité et la paix, et de comment chercher la
dimension du respect dans cela. Et parfois je me ferme, je me ferme sur une
opinion, et à cet endroit, je faillis.
Peut-être que dans cette fête, cette ouverture un peu magique, on célèbre
des vivants existants ensemble, envers et contre tout, au-delà de tout rendre
compte.
« Dans la strophe précédente, la septième, Hölderlin dit :
Loi du destin est cela : que Tous s’expérimentent,
Que si la paix revient, également une parole soit. »
Pour qu’une parole soit, comment pouvons-nous nous maintenir dans une
forme de paix, ne pas juger, ne pas condamner, ne pas se figer?
Et ceci également dans la thérapie, comment ne pas condamner quelqu’un
qui vient dire qu’il a abusé de son fils… : ne pas juger, mépriser, être dans une
forme de position haute… et mettre au travail !
Par exemple, quand il y a de l’intensité et que ça met à vif, et que s’est pris
comme : l’autre m’agace ! Et perdre l’étymologie d’agacer qui est quelque
chose qui gratte, qui irrite, qui gêne, qui dérange et suspend l’évidence quotidienne.
La nouveauté du propos : la recherche de la paix autour des thèmes de
plain-chant et dialogue, qui sont des guises de la parole, « au plus haut, intime
et intense affinité ».
« Le Plain-Chant n’est pas l’antithèse du dialogue » mais intime et intense affinité
avec le dialogue, « car le Plain-Chant lui aussi est parole. »
Le plain-chant serait la dimension la plus accomplie, la plus recueillante, la
plus digne du dialogue, car il y a toutes les épaisseurs du sens qui sont recueillies
: la saveur, la direction, la dimension, le sentiment, la signification, la
musique et pas juste le concept.
« Dans la strophe précédente, la septième, Hölderlin dit :
Loi du destin est cela : que Tous s’expérimentent,
Que si la paix revient, également une parole soit. »
Le destin, vers où nous sommes, nous les humains, appelés. Destin comme
une ouverture. Se destiner : être pleinement ouvert à la possibilité suivante
d’être. C’est à dire hériter de tout ce qui précède dans ce mouvement d’être
porté vers soi, car la possibilité suivante ne peut que se nourrir d’une temporalité
extatique, pas chronologique.
« Une parole soit » : la parole se met à parler, il y a une harmonique, survenue
en mode ego, c’est à dire une pleine présence.
« En 1910, Norbert von Hellingrath, qui mourra en 1916 devant Verdun, a publié
pour la première fois, d’après les manuscrits, les traductions de Pindare
qu’avait faites Hölderlin. Puis, en 1914, ce fut la première édition des Hymnes
tardifs de Hölderlin. »
Heidegger a beaucoup travaillé Hölderlin, qui est un poète qui l’accapare
énormément.
3
« Les deux livres à l’époque furent pour nous autres, étudiants, un tremblement
de terre. Stefan George lui-même, qui avait orienté Norbert von Hellingrath
sur Hölderlin, reçut à son tour de ces éditions originales – tout comme
Rilke – des impulsions décisives. Depuis lors, la poésie de Stefan George s’approche
de plus en plus du Chant. Ce faisant, le poète a déjà dans l’oreille ce
que Nietzsche dit dans la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra, à la fin
du morceau intitulé « De la grande nostalgie » : « Ô mon âme, voilà que je t’ai
donné tout et même mon dernier bien, et avec toi toutes mes mains se sont
vidées : – que je t’engage à chanter, vois, c’était cela mon dernier bien !
» (WW VI, 327). »
Il fait un lien avec l’époque, l’apparition des livres d’Hölderlin et la rupture
qu’apporte la traduction de l’oeuvre d’Hölderlin, la manière dont Hölderlin
écrit, un art qui a un effet sur les poètes de l’époque. Il le relie aux philosophes
contemporains de sa génération, en nommant un tournant, ça ouvre
la question du chant.
La fin du morceau intitulé « De la grande nostalgie », nous évoque le danseur
du Zarathoustra, quand l’homme a traversé l’anneau des vicissitudes, d’être
le dernier Dieu, d’être dans le dénuement le plus extrême, extrême péril, dans
la douleur la plus intense… tout d’un coup, il se lève et il chante. Dans l’extrême
désespoir, la traversée de la déréliction, la douleur propre à l’ego, soit
tu meurs soit quelque chose se passe qui t’allège extrêmement. Peut-être
comme un oui inconditionnel à quoique ce soit, comme Etty Hillesum qui part
dans un camp de concentration, un destin qui est juste le mien et d’être à
ma place.
« Ô mon âme, voilà que je t’ai donné tout et même mon dernier bien, et
avec toi toutes mes mains se sont vidées : – que je t’engage à chanter, vois,
c’était cela mon dernier bien ! » Mon dernier bien, au sens d’y être pleinement,
au sens étymologique d’en être pleinement récipiendaire, et ce dernier
bien qui me reste, je n’ai plus rien à attraper, il ne me reste que de vibrer,
de pouvoir encore vibrer.
On peut me dépouiller de tout, mais mon âme complètement dépouillée
peut encore chanter, vibrer… les choeurs religieux, sacrés, les chants grégoriens,
la leçon des ténèbres de Couperin, Garbarek… qui produisent un état
de présence particulière, un essentiel ineffable.
« La partie finale du livre Le Nouveau Règne s’ouvre, sous le titre La Chanson,
avec le distique :
Quoi que je pense et quoi que j’assemble
Tout ce que j’aime par tout se ressemble
Le poète est sorti du « Cercle* » qu’il avait lui-même fondé auparavant ;
*note : Allusion au George-Kreis, rassemblement autour du poète de personnalités
marquantes (tels Gundolf, Bertram, Hellingrath, Kantorowicz, Kommerell,
Stauffenberg) ayant reconnu en Stefan George un maitre et un voyant. »
Cercle de poètes, donc, qu’il a fondé.
4
« Le poète est sorti du « Cercle » qu’il avait lui-même fondé auparavant ; il n’a
pourtant pas résigné le mot ; »
Résigné le mot : que le mot s’écrase devant toi, devant ton pouvoir !
« car il chante, et le chant demeure parole (Gesang bleibt Gespräch). Le résignement
du poète ne porte pas sur le mot, mais sur le rapport du mot à la
chose – plus exactement : sur ce qu’a de pleinement secret ce rapport, et qui
se révèle comme secret justement là où le poète aimerait nommer un joyau
qui repose dans sa main. Le genre de ce joyau, le poète ne le dit pas. Il est
pourtant permis de penser au sens ancien de joyau – joiel qui veut dire le joli
cadeau destiné à un hôte ; ou bien aussi le cadeau comme signe de faveur
particulière, et que le donataire désormais portera sur lui. Joyau – sa place est
au milieu de tout ce qui tourne autour de la faveur et de l’hospitalité. »
Joyau : quelque chose qui a été donné et que je garde sur moi.
Cette échappée de la dimension des Dieux est aussi cet endroit du secret
propre à la parole. Nous habitons un monde où nous appelons par le nom,
mais le fait d’appeler par le nom est un étrange rapport entre le mot et la
chose ( ce dont il est question)! Ça en fait des objets. Et peut-être ça nous
rappelle, nous fait prendre la mesure que ce rapport est délicat, fragile et
jamais maitrisé.
Le poète réouvre cette question et ce rapport, il l’entretient, il en prend soin. Il
permet que la parole se déploie dans toute cette épaisseur. Alors que dans
notre quotidien, on la rabat, on l’use dans la dimension juste conceptuelle,
d’opinion et d’usage pratique.
L’image du joyau ramène le cadeau, la donation et de pouvoir le recevoir,
un accueil, un prendre soin et de pouvoir le garder ; car le joyau n’a pas de
valeur s’il ne peut pas être reçu. Si j’offre un joyau, j’offre ce qu’il y a de plus
beau, au sens spirituel.
Ce n’est pas une question de prix ou de quelconque calcul, c’est notre
époque qui a réduit le plus beau au plus cher !
Donataire : personne qui reçoit un don, terme qu’on retrouve dans les textes
de loi.
Joiel : joli cadeau, déférence, respect. Vieux français : étymologie jeu, joie,
jouissance, réjouissance, joyau, joyeux.
Le jeu qui permet de prendre place, que ce soit bien ajointé. Ou cadeau.
Quelque chose qui a à voir avec une disposition particulière, une forme de
déférence, de respect, d’égard, d’attention, et pas la disposition de la quotidienneté
; et qui donne du coup une forme de noblesse, au sens symbolique.
Il y va de l’essentiel.
Faveur et hospitalité : faveur de monde, tout le travail sur l’avenance dans
Ereignis.