Compte rendu de lecture n°1 "Le déploiement de la parole"

Compte-rendu de lecture – Le déploiement de la parole n°1 – I – p141-144 (Tel Galimard) – Sept 2022 – La Vacheresse –

Corinne Simon, Frédérique Remaud, Marie-Christine Chartier, Edith Blanquet.

 

Le déploiement de la parolenote  p 141

« Note : Le titre des trois conférences qui suivent est, en allemand : « Das Wesen der Sprache ».

 

 

Pour l’auditeur non prévenu, ce titre signifie: « L’essence de la langue ».

J’ai traduit autrement, en prenant chacun des mots de ce titre dans son sens fort -le sens que la suite des conférences va précisément amener de plus en plus clairement au premier plan. La traduction, de ce fait, ne donne pas bien à voir le mouvement des conférences. Mais un peu d’attention, à la lecture, y suppléera. »

 

Le titre « Das Wesen der Sprache», qui serait : l’essence de la parole, esttraduit

par Heidegger : Le déploiement de la parole.

Ce chapitre réuni trois conférences I, II , III.

 

« Car il est primordial d’attirer l’attention sur ceci: la pensée a pour tâche de penser en quelle éclaircie la philosophie a pris corps. Depuis Platon, la philosophie fait culminer son effort dans une détermination chaque fois nouvelle (répondant à la nouveauté des époques du monde) de l’essence de ce qui est – entendons: de l’être de l’étant. »

 

 

En philosophie, nous répondons de différentes manières, selon les époques, selon la manière dont un monde prend forme, l’appel d’Etre, une manière d’être pour l’humain, mondain. Rappelons-nous que : le Dasein est mondain, le monde est une forme de sa possibilité d’être qui lui est toujours-déjà-donnée.

De l’essence de ce qui est : C’est à dire, comment ça détermine à chaque fois, se rappelle, se présuppose ou se pose d’évidence l’idée de ce que serait être, c’est-à-dire de l’être de l’étant.

 

« La tâche de la pensée n’est pas autre chose que de chercher à voir comment l’essence propre à chaque temps du monde répond à l’éclaircie initiale, comment toute philosophie, au cours des âges, est à son insu le répons à une mise en jeu où l’être lui-même a d’emblée disparu. »

 

La tâche de la pensée est de chercher un chemin, pas un quoi, pas un ce que, pas de définir, pas d’arraisonner, mais de voir un chemin, un méthode.

Il nous est donné d’être et nous répondons à un appel d’être, avec des manières de penser, qui déterminent des époques, avec une tonalité : l’étonnement grec… et la détresse de l’absence de détresse de notre époque…

C’est une manière de répondre qui est de l’ordre de la quotidienneté, qui d’une certaine manière détermine, s’accroche… plutôt que de préserver ouverte la question.essentielle: qu’il nous échoit d’avoir à être?, question d’être ? toujours retirée.

 

« Penser est alors entendre, à travers l’essence, le déploiement où l’être s’éclaircit. »

Donc penser n’est pas déterminer des objets, n’est pas proférer une opinion, mais à travers cette question de l’essence, d’entendre, de se laisser accueillir le déploiement par où l’être s’éclaircit et se retire dans cette éclaircie. Et voir de quelle manière on l’attrape, on s’y prend pour en y prenant part.

 

« Wesen est le mot allemand qui a servi à traduire le latin philosophique essentia. Mais c’est un verbe, dont le sens premier est: séjourner, durer, déployer son être et sa manière d’être.

 

 

Dans tout le livre, j’ai traduit Wesen par « déploiement » – ce qui ne va pas sans forcer parfois quelque peu non pas tant le sens que la lenteur obligée de la pensée. »

 

 

Déployer son être : la façon dont être nous échoie, selon une manière d’être, une manière de se tenir, de prendre place, c’est-à-dire de faire être un monde, un ensemble de rapports sans que nous en renions la mesure/charge.

Çela ramène au fait que tous les moments de la philosophie, à un moment donné, produisent un « dogme »… Pour notre époque, est vrai ce qui est scientifique, ce qui est efficace, l’étant est un stock… Ce qui se met en rapport avec l’herméneutique, une manière de tisser la parole, d’interpeller, qui tend à préserver une question. Par ex l’hébreu qui ne peut pas être une langue conceptuelle puisque c’est une langue-texte (langue écrite, pas parlée), prend sa dimension de présence à être vocalisée car on lui donne une forme par l’incarnation vocale (ça donne à entendre ça, on va regarder par là, ça ouvre ça)… et pas une langue de la quotidienneté. Il n’y a que la religion juive, la lecture de la Tora, qui produit une lecture qui sans cesse fourmille, ouvre des questions… plutôt que dans les autres monothéismes où l’on peut dire que Dieu est comme ça… (Zagdanski)

Le bouddhisme des textes tibétains est également propre aux enseignements. Les textes sont commentés, enseignés par les maitres.

Nous sommes dans une vérité comme aletheia, personne ne peut dire c’est la vérité… pas dans « adaequatio rei et intellectus », comme dans les langues de l’habitation humaine.  Aucune signification n’est avérée puisque la parole de Dieu est impénétrable. Nous sommes traversée. Ce qui fait que ça produit un ethos, une manière d’habiter, de séjourner, de disposer un monde, d’habiter la parole, c’est à dire de dire, cueillir et rassemblerai endurer, éprouver, nous y éprouver. 

1000-1300

 

Dans la vie quotidienne, j’interpelle les petits trucs, par ex les formules : « tout s’est bien passé ? », « vous m’énervez »… et ça produit de l’animosité, c’est inconfortable car la manière d’être avec la pensée d’Heidegger est prise du côté de l’ego… Cette manière d’être avec une pensée herméneutique n’est pas supportable car ça enlève les évidences; et au lieu de le porter en sachant qu’on ne sait pas de quoi il en retourne et que quand même il y a quelque chose … ça met en distance.

Il n’y a pas d’espace pour laisser ouvert ce « swing » du sens, ce jeu de rapport de la parole. Et selon de comment on prend rapport, ça ouvre une manière de regarder : celle-ci ou celle-là ou une autre…chacune ayant sa dimension de pertinence. Et à un moment, j’accepte de manière provisoire de regarder de cette manière, c’est pratique… et je ne dis pas que c’est vrai et que si tu n’es pas d’accord, je te tue.

Ouvrir que rien n’est arrêté fait peur. L’herméneutique est une manière d’habiter la parole où jamais ça ne s’arrête de questionner. C’est toujours en train de polémiquer… et tu n’es jamais d’accord. car là n’est pas le souci C’est un chemin, une rythmique… qui fait venir des rapports, c’est-à-dire des manières de prendre part et d’avoir déjà pris part, c’est-à-dire de se reprendre de l’oubli, de prendre mesure de l’évidence, de la nommer… Chacun parle de là où il prend place et nous invite à entendre la manière de prendre place, sans dire que c’est la vérité.

C’est une posture qui décale de l’ego, qui décale sans cesse et qui produit de la colère car tout agacement, tout titillent est à notre époque signifié comme colère vécue par un égo. C’est cela penser, et ça amène la question de l’essence, de l’habitation… de forme : ceci plutôt que… et le travail du rapport figure/fond.

 

I – p143

« Les trois conférences qui suivent sont réunies sous le titre: « Le déploiement de la parole ». Elles aimeraient nous amener devant une possibilité, celle de faire avec la parole une expérience. »

Faire une expérience, faire quelque chose qui nous appelle et qui nous parle en terme de prendre place.

Expérience : épreuve, pathein.

 

« Faire une expérience avec quoi que ce soit, une chose, un être humain, un dieu, cela veut dire: le laisser venir sur nous, qu’il nous atteigne, nous tombe dessus, nous renverse et nous rende autre. »

Avec quoi que ce soit, c’est-à-dire être ouvert à ce qui arrive, ne pas être enfermé dans le concept de ce qui arrive et prendre conscience que toujours nous sommes fermés, et que la fermeture est une guise de l’ouverture et qu’il nous faut nous laisser renverser.

Faire une expérience avec : ça suppose quelqu’un qui fait avec quelque chose, ça soulève qu’il y aurait quelqu’un qui fait l’expérience et un objet de l’expérience, ce qui va de soi d’habitude. Mais qui fait ? Ce n’est pas banal et ça ne va pas de soi.

 

 

le laisser venir sur nous : ce n’est pas nous qui faisons l’expérience, ça déloge… Ce n’est pas nous qui choisissons, ce n’est pas nous qui faisons l’expérience : on laisse venir à nous, on se laisse accueillir… nous ne sommes pas actifs, maîtrisants, mais accueil/receuil. L’expérience vient nous atteindre, nous tomber dessus, nous altérer, nous renverse, nous fait éprouver l’étrangeté… et c’est un heurt qui n’est pas forcément confort, qui ne nous fout pas la paix. Presque ça nous force à prendre la mesure de nos évidences et prendre conscience de ce qui nous croyions familier … que ça ne va pas de soit.

Çanous invite à nous rendre autre, nous invite à prendre part.

Notre lot quotidien est de faire comme si nous étions, d’évidence, « chez nous ». C’est aussi pour cela que nous sommes ouverts à la peur, dès que quelque chose survient, nous éprouvons l’étrangeté, une tournure différente.

 

« Dans cette expression, « faire » ne signifie justement pas que nous sommes les opérateurs de l’expérience; faire veut dire ici, comme dans la locution « faire une maladie », passer à travers, souffrir de bout en bout, endurer, accueillir ce qui nous atteint en nous soumettant à lui. Cela se fait, cela marche, cela convient, cela s’arrange. »

 

 

D’évidence, nous pensons que c’est quelqu’un qui fait l’expérience.

Par ex, en GT nous proposons des expériences au sujet. On a l’idée de ce qui doit changer… et on lui propose une expérimentation pour le faire bouger.

Alors que l’expérience est de ce qu’il y va d’ouvrir à la rencontre. Il faut donc nous y faire venir en présence.

 

En faire une maladie : repousser, plutôt rancœur et l’expérience est épreuve, endurance, souffrir, accueillir. Jusqu’à la jouissance chez Lacan, d’être complètement transi…

Etre transi, question de la névrose obsessionnelle, comme l’illusion d’avoir fermé la porte à clé une fois pour toute… Il n’y a pas de certitude, c’est la maladie de la possibilisation de soi.

 

« Faire une expérience avec la parole veut alors dire: nous laisser en propre aborder par la parole que nous adresse la parole, cependant même que nous acceptons d’aller et d’entrer dans cette adresse en nous y accommodant. »

Veut alors dire : H ne dit pas : veut alors nous dire ! ce qui peut se dire dans le quotidien. A la suite de ce qu’il vient de dire, nous comprenons : nous laisser adresser, accueillir, alors, faire une expérience avec la parole veut nous dire !

C’est le cercle herméneutique, qui chemine pas à pas et reprend et ouvre des épaisseurs signifiantes… La méthode de la phénoménologie est l’herméneutique,tourner autour, s’approcher sans cesse.

L’expérience avec la parole nous laisse en propre… venir en conscience, dans le sens du eigen s’y approprier, c’est-à-dire survenue en mode ego.

On doit se laisser aborder, se laisser surprendre, approcher, s’approcher, se tenir aux abords… ça nous permet un mouvement d’approche, une approche appropriante.

Il s’agit qu’on se laisse aborder par la parole, et se laisser aborder en propre c’est prendre la mesure de qui nous devenons maintenant.

Aborder, entendre la parole dans sa nouveauté/étrangeté, qui peut être un abordage du point de vue de la quotidienneté, car nous n’entendons que ce que nous connaissons, et là, du coup ça nous renverse et nous éprouve pas toujours de façon agréable.

Nous sommes en train de mettre en œuvre ce que veut nous dire la parole, le déploiement de la parole, en nous laissant taquiner, en taquinant l’épaisseur des mots, du sens.

Aborder par la parole que nous adresse la parole : nous sommes des messagers, des répondants, et la parole nous adresse des paroles, pas des mots fixés et établis, quelque chose qui est articulé, quelque chose qui parle et qui donne à entendre.

Cependant même que nous acceptons d’aller et d’entrer dans cette adresse en nous y accommodant : c’est se laisser faire, traverser, devenir autre, et ça vient décliner de nous laisser en propre aborder par la parole, accepter d’aller et d’entrer dans cette adresse en nous y accommodant : le nous n’étant pas le moi ou une addition de moi… c’est-à-dire en faisant venir un rapport, une manière d’être mondain.

 

« S’il est vrai que l’être humain a dans la parole le site le plus propre de sa manière d’être-le-là, indépendamment du fait qu’il le sache ou non, alors une expérience que nous faisons avec la parole va venir nous toucher au cœur de la jointure de notre manière d’être-le-là. »

Si être-le-là est d’être répondant à un appel, celui qui a à être et qui est traversé par la parole, donc traversée langagière, indépendamment du fait qu’il le sache ou non, la question n’est pas que je le sache. On le voit dans la quotidienneté : quand on parle, c’est ce qui produit cette intensité qui appelle à prendre part. Tout est expressif, tout est parlant pour l’humain, y compris dans la quotidienneté et dans notre époque. On le constate chaque jour, sans pour autant l’élaborer comme nous le faisons là.

Alors une expérience que nous faisons avec la parole va venir nous toucher au cœur de la jointure de notre manière d’être-le-là : c’est à dire là-même où nous advenons, ça prend la gorge, ça accroche, ça nous touche… ça nous harponne.

Jointure : là où ça jointe, ça tisse rapport… nous y prenons place, part, et c’est ce qui fait ce slash figure/fond, il n’y a pas une figure et un fond. Pour qu’il y ait une forme, il faut un slash : c’est ce qui est le cœur, la jointure, qui appelle à mettre en rythme figure/fond, ça plutôt que… ce travail de swing du sens…

On ne peut qu’appeler la poésie pour cela : Maldiney, Ponge… Quelque chose qui fait toujours figure/fond, pas une chose d’arraisonnée, mais un rapport, c’est toujours un mouvant, un é-mouvant… toujours un temps pour, donc incarnation, quelque part entre naissance et mort.

Quand H dit S’il est vrai que l’être humain a dans la parole le site le plus propre de sa manière d’être-le-là, la plupart des humains ne comprennent pas. Ça ne réfère pas à l’être humain, animal doué de raison ! Ça réfère à être-le-là, donc ce mystère ; et c’est de là, à la jointure, et du là qu’advient ici/maintenant, ce que je prends en main, là où ça prend main et quelque chose, toujours un rapport…

 

« Nous qui parlons la parole de la langue pouvons alors, par cette expérience, être rendus autres – du jour au lendemain, ou bien avec le temps. »

Etre rendu autres, c’est-à-dire accepter l’altérité, être tranfigurés… et prendre la mesure que c’est la parole qui nous adresse, bien plus que nous n’en sommes les maitres. Ce qui est la posture thérapeutique, une manière d’accueillir qui permette d’interpeler, une parole interpelante pour « moi avec le patient », et qu’on s’y penche, comme on ne fait pas d’habitude.

Ça peut être quelque chose qui nous saute à la figure, de l’ordre d’un insight, la fulgurance de la venue en conscience, quelque chose qui nous transfigure de la rencontre, ou quelque chose qui nous vient peu à peu et qui soudain déchire.

 

« Cela étant, peut-être une expérience à faire avec la parole est-ce déjà trop pour nous autres,

hommes d’aujourd’hui, même si elle ne nous atteint qu’en ceci qu’elle nous rende, pour commencer, seulement attentifs à notre rapport à la parole, pour que nous restions ensuite non oublieux de ce rapport. »

Il parle de comment nous sommes dans notre rapport à la parole, aujourd’hui, à notre époque qui est le monde moderne, dont la tonalité fondamentale est la détresse de l’absence de détresse, la dévastation, le règne de l’efficace, du concept, et de l’usure de la parole.

Est-ce qu’aujourd’hui, il y aurait, impunément, une expérience à faire avec la parole ? La plupart des personnes disent : de quoi tu parles ? On parle et c’est tout ! On a autre chose à faire que de se questionner. D’ailleurs on ne parle plus aujourd’hui. On a un bagage verbal qu’on calcule, on calcule le stock de mots dont dispose un humain…et l’épaisseur parlante est dévastée…

Dire : tu ne maitrises pas la parole, elle t’oblige ! La plupart des personnes vont dire qu’elles savent ce qu’elles disent. Et en êtes-vous bien sûrs ? Ce qui génère qu’en posant cette question, je pourrais savoir mieux que les autres…

Donc ouvrir cette question de la parole aujourd’hui est éminemment dangereux dans cette époque totalitaire.

Ça devient l’enjeu du travail thérapeutique : seulement attentifs à notre rapport à la parole, rapport toujours là d’évidence, qu’on ne le questionne plus… La parole est devenue émetteur/récepteur, avec une signification qu’on doit décoder, et des ordinateurs peuvent faire aussi bien que nous !

Le logos, cueillir et rassembler, est devenu logique par un corpus de savoirs, psycho-logie, géo-logie et c’est devenu logistique.

Notre rapport à la parole n’est plus quelque chose pris au sérieux et qu’on prend en soin ; c’est devenu quelque chose qu’on manipule comme des outils… et on prétend qu’un robot peut écouter aussi bien qu’un humain. On remplace les médecins par des robots. Et bientôt des algorithmes écouterons les humains.

L’usure de la langue est que les mots deviennent des objets techniques, réifiés, qui ne servent qu’à l’efficace et au pratique, qui sont mêmes stockés à l’intérieur d’un cerveau ; on peut les compter, ce qui le bagage verbal d’un humain, et dont on a enfermé les définitions dans un dictionnaire qui dit la vérité du sens.Que la parole est devenu un outil des techniques de communication…

Notre époque est celle de la détresse de l’absence de détresse car même plus il n’y a la possibilité d’ouvrir la détresse, quelque chose qui nous mettrait à mal, qui nous arrêterait, qui nous ferait sentir, qui nous appellerait à penser. D’emblée, on l’évacue par les antidépresseurs. Il n’y a plus de tristesse ou de peur, il y a des dépressions, il y a des maladies qu’on soigne avec des médicaments. Il y a une réponse technique à tout.

Donc cette question de faire une expérience avec la parole, de nos jours est quelque chose en voie de disparition. Sans parler des visios, qui ne remplaceront jamais le contact. Il y a quelque chose de cette appropriation qui est en train de disparaître et qui va disparaître car on ne va plus se côtoyer ou se voir. Beaucoup de jeunes ne voient déjà plus leurs amis, ont une vie sexuelle par ordinateur, ne lisent plus… Il y a une usure de l’affect et de la parole qui est beaucoup plus atteinte que la nôtre.