Forme langagière mélancolique: étude clinique à deux voix
Forme langagière mélancolique
Etude clinique à deux voix : Claire
Rio De Janeiro Mai 2015
Edith Blanquet
Cette conférence prend place dans le cadre de ce congrès qui interroge les défis contemporains pour la clinique de la Gestalt-thérapie. J’ai choisi de relater l’accompagnement en Gestalt-thérapie d’une patiente avec qui la relation prenait forme langagière mélancolique. Un accompagnement qui s’est étalé sur une durée de treize mois, un accompagnement très bref et fulgurant avec une femme âgée de cinquante huit ans. La particularité de cet accompagnement est que j’ai pris appui sur une obligation à écrire , obligation à laquelle j’ai dans un premier temps délibérément assigné cette patiente. Déjà s’esquisse ici la façon dont j’ai porté un regard clinique et diagnostique : la forme langagière mélancolique nous convoque à des questions essentielles qui touchent ce qui préserve l’humanité de l’homme. Cela dit je me dois d’expliciter quelques appuis :
Une manière de penser l’être humain :
Remarquez que je parle « d’être » humain plutôt que de sujet humain. En cela ma référence n’est pas celle d’une anthropologie qui aurait défini ce qu’est l’homme. Résolument je ne prend pas appui sur la conception classique de l’homme, celle qui a cours dans le domaine de la psychologie et des sciences humaines qui témoignent de notre époque : l’homme y est conçu comme un animal doué de raison. Mon appui est celui développé par Martin Heidegger qui cherche à questionner l’humanité de l’homme, à partir de l’être humain pour en ouvrir les questions et en préserver le mystère. Une pensée méditante et non scientifique plus propice à la démarche psychothérapeutique. Je ne vise pas à fonder en raison mais à me laisser interpeller par une question : celle de la manière dont l’humanité est une manière de prendre en charge un pouvoir être : humain plutôt qu’animal ou plante ou objet. Ainsi l’être humain se décline comme une contrainte à exister, une ouverture pour prendre en charge d’avoir à être soi-même, à se destiner en se décidant pour ses manières de se comporter. Heidegger décline l’analytique existentiale dans son ouvrage « Etre et temps » publié en 1927 et qui ne sera traduit en français que très tardivement. Il réserve la qualification d’existant à la manière humaine d’avoir à être. Seul l’être humain existe, il se pose la question de « qui il est ? ». Ainsi il est ouvert pour se donner sens, signification, forme quotidienne : présence d’être, sa manière d’être. Exister cela signe une absence de prédétermination ; une ouverture pour se poser la question de son être, une transcendance : ainsi l’homme est traversée langagière, transi de question et livré à l’existence : ayant à se donner forme à même l’ensuite de ses possibilité de se comporter, jamais prédéfinies et toujours ouvertes, incalculables. Heidegger nommera cette façon humaine d’avoir charge d’être Dasein : être-le-là. Ainsi il rompt avec la conception classique du sujet moderne (Cartésien). Cela veut dire que être humain c’est pouvoir momentanément se prendre pour ce que je fais, ce que je suis : une forme langagière, une manière de se rapporter à soi, de se reprendre à l’ouverture pour sa possibilité suivante d’être et d’avoir à se comporter. Se comporter prend ici dimension de se subjectiver : un acte d’in-formation langagière, un moment de spatialisation/temporalisation de soi-au-monde : se décider pour une action, se donner le moment pour cela plutôt qu’autre chose, en pleine conscience de la façon dont cela l’engage. Autrement dit une manière de toujours m’approprier là où je me tiens toujours déjà : auprès-de…le monde est une forme de ma présence. La pensée de l’homme comme Dasein nous oblige à revoir toute notre manière évidente de concevoir le sujet/monde ; le psychique/somatique, l’intériorité/ extériorité, la temporalité/spatialité, le symptôme/phénomène ; la forme /concept. Je ne vais pas ici expliciter tout cela qui demanderait un certain temps et vous renvoie à mes écrits sur cette question.
L’important c’est que cela m’a conduit à réinterroger la manière dont nous pensons la pathologie, la manière dont nous pensons la théorie du self et la manière dont nous prenons appui sur les principes de champ. C’est dans cette lignée que je vais relater cette situation clinique.
Une manière de penser la souffrance humaine :
Dans la lignée de la psychiatrie phénoménologique (Boss, Blankenburg, Binswanger…) la pathologie prend sens de ce sentiment terrible de ne plus pouvoir être soi-même, sentiment de s’éprouver réduit dans ses possibilités de se comporter, sentiment d’impouvoir. Ainsi la souffrance humaine n’est pas une maladie à éradiquer mais une crise d’existence à endurer : elle est occasion d’un remaniement de la conjointure mondaine, prise en conscience qu’il nous appartient de nous décider pour une forme de présence et d’assumer la manière dont il nous est toujours déjà donné d’être, manière qui n’est certes pas toujours une partie de plaisir (choisir d’être amputé d’une jambe n’a pas même saveur que choisir de manger une glace à la vanille). Elle est convocation à cette dimension ontologique qui témoigne d’une existence humaine : nous nous posons des questions quant à qui nous sommes ? En vue de quoi ? Nous sommes conduits à choisir des situations que nous ne voulons pas toujours…
Le gestalt-thérapeute est attentif à permettre au patient de prendre en charge sa propre responsabilité/ liberté pour se déterminer quant aux orientations quotidiennes de son existence, orientations qui signent une liberté finie car je suis au monde et dois prendre charge d’un pouvoir être mien et non idéal.
Une posture thérapeutique :
Celle-ci se définit comme sollicitude devançante : prendre part, s’engager proprement dans une relation authentique avec le patient, lui permettre peu à peu de prendre charge de sa responsabilité quant à ses manières de se comporter, en éprouver la teneur pathique et à même cette passibilité foncière qu’il lui échoit d’avoir à être, lui permettre de s’approprier. Comment : en se décidant pour cette forme de lui-même qui est toujours déjà à l’œuvre, en voie de sa possibilité suivante, forme qui lui vient et l’invite à une décision particulière : résolution devançante. Eprouver que quoi que ce soit, quel que soit le prétexte, il y va de me décider pour une manière d’être ainsi ou autrement : me donner forme, prendre charge de mes actes et de leurs conséquences imprévisibles. Me décider, venir en pleine présence (m’approprier) c’est alors me rendre libre pour ma possibilité suivante d’être.
Ainsi l’acte thérapeutique est celui de la venue en présence : une rencontre subjectivante/appropriante. Si je me réfère à la théorie du self telle que je l’ai remaniée, je dirai qu’il s’agit de mettre en œuvre des conditions propices pour que le self se déploie en mode ego : que survienne l’événement d’une présence ajustée/ ajustante. Cette forme de présence n’est pas celle d’un sujet dans le sens dialogual mais elle est celle provisoire et aussitôt à reconduire d’un rapport attribuant tant au patient qu’au thérapeute sa tenue mondaine : information situante d’un je / non je.
C’es ainsi que nous prenons appui sur la notion de forme ou Gestalt/Gestaltung : figure/fond. L’essentiel dans cette affaire étant le slash en ce qu’il approprie/différencie une subjectivation éphémère. J’entends la forme comme toujours en voie-d’elle-même…endurance d’un rapport situant, épreuve, autrement dit expérience par où un humain se donne à chaque fois sens/ signification : attribution de lieu/temps pour.
Cela veut dire que je choisis de ne pas me référer à la logique formelle du symptôme et soutiens le procès de la forme, du phénomène. Cela veut dire qu’il y va de ma propre présence tout autant que de celle du patient. Lorsque je parle d’une forme langagière, elle concerne moi/patient .Ici il n’est pas de posture d’expertise mais un engagement à y-être et s’y laisser concerner, un dévoilement dans le sens de venir à la justesse du moment, s’accorder l’un l’autre place et moment pour : une manière de méditer la notion de situation chère à la Gestalt-thérapie.
Cela veut dire que je ne cherche pas à fonder scientifiquement ma pratique : je ne vise pas à rendre raison et je dis que la réduction de la présence humaine à un réseau cablé neuronal nous expose à un danger.
Cela veut dire que cette posture ouvre des conséquences politiques et éthiques. Elle est une manière de répondre aux défis de notre époque.
Quels défis pour notre clinique?
Notre époque est celle du développement de la technique, de la volonté de maitrise et de s’assurer de tout, autrement dit de rendre raison de tout ce qui est.
Pour comprendre cela quelques directions : Nietzsche avec Zarathoustra à annoncé la mort de Dieu, autrement dit la fin de toute transcendance. Il n’est plus de destin à accomplir pour l’homme. L’homme ne se tient plus sous le regard d’un Dieu, il n’a plus à répondre de ses actes ailleurs que devant le tribunal humain. Il est un enfant de la terre depuis que les dieux ont déserté l’olympe et que même l’Olympe a été englouti depuis l’avènement de la mathesis universalis de Descartes. Conséquence : il lui appartient de s’assurer lui-même de son bonheur. La vie bonne de nos philosophes est à rechercher tout de suite parce que « le temps c’est de l’argent », parce que le temps presse et que tout se mesure à l’aune du mesurable et du CAC 40. Notre nouveau Dieu c’est la science et son projet de gestion totale. Nous sommes à l’aire de la mondialisation.
Nietzche est le philosophe qui retrace l’histoire du nihilisme c’est à dire pose la question de la valeur de l’existence, de ce qui vaut, autrement dit du bonheur.
Avec l’avènement de la philosophie moderne et en l’absence de toute transcendance, l’homme en est venu à se penser comme le sujet, le fondement de tout ce qui est : peu à peu et avec le développement de la technique et de la science, le monde a perdu sa dimension mystérieuse pour devenir un stock, disponible et malléable pour l’usage et le bon vouloir de l’homme. C’est cela que Pierre Legendre appelle « management »…le monde est un gigantesque entrepôt que nous utilisons selon nos projets. Il est arraisonné et même l’homme se conçoit comme un capital à gérer et assurer (capital santé, capital bonheur…).
La question du nihilisme ouvre à celle du nihil, du rien d’étant. Mais elle a été rabattue sur rien ne vaut et l’existentialisme Camusien en est une figure emblématique : la vie humaine n’a pas de sens, elle est absurde…la question de la valeur a ainsi perdu son statut de question qui nous oblige et s’est fourvoyée à notre époque libérale et individualiste. Un exemple en est la publicité qui dit « parce que je le vaut bien »…
De là nous en sommes venus à ces sloggan colportés par les médias d’une époque liquide, d’une perte des valeurs.
Il me semble que cette question de ce qui vaut ne peut prendre sa dimension éthique qu’à demeurer une question. Il importe de retrouver cela : que les valeurs éthiques ne sont pas un catalogue raisonné édicté par des conventions culturelles mais bien davantage nous invitent à reconnaître les limites de la raison pour une pensée plus poétique ou mystique, une pensée méditante qui nous convie à l’épreuve d’avoir à nous donner sens non pas à partir de la toute puissance d’un sujet égoïque mais à partir de cela qui nous dépasse et nous tient ouvert : que nous sommes livrés au monde, ouvert pour des possibilités indéterminées par avance de nous comporter et solidairement être-avec-autrui.
Dans cette direction, la Gestalt-thérapie peut trouver sa place à condition de méditer sa manière de penser l’homme et la souffrance, l’inouï que nous ont laissé Perls et ses collaborateurs et peut-être même à leur insu, en envisageant de prendre soin des formes signifiantes …ils ont souligné l’importance de l’habitation langagière, ouvert la possibilité d’entendre que le langage n’est pas un outil à notre disposition mais le là auquel nous avons ouverture, la façon dont être cela nous interpelle et convoque, la façon dont bien plus que maitre de la parole nous sommes les répondants, ceux qui sont conviés à entendre et prendre charge un appel à être. Comment ? En nous décidant pour cette forme de présence, cette manière de toujours déjà avoir tenue d’une certaine manière, non pas tel que nous le voulons mais tel qu’il nous échoit de toujours être né et en voie de notre possibilité la plus insigne à savoir la mort.
Prendre soin des formes langagière c’est alors une belle leçon d’humilité qui replace l’homme dans une dimension particulière : avoir charge d’être, charge de préserver la possibilité ouverte de l’humanité de l’homme, être son obligé : possibilité d’une existence humaine : être-avec-autrui.
Nous retrouvons peut-être là ce que Nietzsche donnait à méditer par la question du nihilisme : ni cela vaut, ni cela ne vaut pas. Il s’agit d’endurer « Par-delà le bien et la mal », d’accepter que la question du bonheur ne peut trouver de réponse dans un quelconque objet à posséder mais concerne l’intensité d’une vie : l’épreuve même d’une existence engagée et responsable. Conformément au « ici, maintenant et ensuite », il s’agit d’apprendre à vouloir ce qu’il nous est donné de pouvoir être, une liberté finie et non plus une maitrise volontaire, puissance d’être plutôt que pouvoir d’un sujet. Ni l’existence n’a un sens à réaliser, ni elle n’en a pas, sans cesse nous sommes convoqués à nous approprier, à assumer la responsabilité de la manière dont nous sommes situés et qui parfois engendre une intense souffrance. La pathologie humaine nous invite à prendre soin de cette angoisse essentielle qui nous caractérise en tant que nous sommes libres et responsable et que nous devons nous destiner à même les possibilités d’être qui nous sont déjà ouvertes. L’angoisse n’est pas un mal à éradiquer, elle témoigne de notre humaine condition.
En ce qui concerne notre regard clinique, nous sommes conviés au défi de ne pas réduire l’humain à un stock d’organe, à une réseau cablé neurologique, à un cerveau…à préserver que un geste humain est tout autre qu’une translation mesurable, que la biologie ne permet pas d’entendre ce que veut dire être heureux ou angoissé pour un humain.
Forme langagière mélancolique :
Selon la psychiatrie classique la mélancolie est un trouble de l’humeur qui en cela se distingue des troubles du cours de la pensée et des troubles du comportement et des conduites.
La mélancolie prend place au sein de la psychose maniaco-dépressive alternant des périodes d’exaltation puis d’effondrement de la thymie c’est à dire de la saveur mondaine propre à la présence humaine (sens, sentir, signification).
Les variation de l’humeur nous amènent au cœur de la question de la valeur de l’existence : elles concernent cette manière dont nous sommes toujours déjà disposé, intoné d’une certaine manière : une tonalité pathique qui prend forme de sentir/ se mouvoir/ se donner sens.
Je dirai que la forma langagière mélancolie est une manière de s’éprouver écrasé par la charge d’avoir à être , une charge vécue comme contrainte de manière écrasante et qui appelle à endurer la déréliction qui caractérise l’existence humaine : responsabilité à se donner sens qui devient faute et indignité personnelle : impouvoir de s’éprouver, d’informer le pathique en possibilité signifiante émotionnelle, angoisse devant toute décision avec conscience aigüe que toute décision nous concerne d’une manière qui là devient terrible.
La mélancolie nous conduit à retrouver la question de la dignité, de ce qui fait l’humanité de l’homme, question qui semble de nos jours oubliée au profit de la toute puissance d’un sujet humain qui pense que le bonheur est d’avoir ce qu’il désire ou veut immédiatement et au mépris parfois de l’essentiel…d’où le péril auquel nous sommes exposés, celui de nous considérer comme des cyborg…
Du coté de la psychiatrie phénoménologique:
Hubertus Tellenbach: il prend appui sur la médecine grecque hippocratique avec sa théorie de la bile noire (théorie des humeurs: sang, bile jaune, lymphe et bile noire ou atrabile) . L’idée c’est que le corps humain est un reflet de l’univers composé du mélange des quatre éléments (eau, air, feu, terre) . La maladie s’entend comme dyscrasie, déséquilibre du rapport des quatre humeurs. Dans la mélancolie le sang est contaminé par la bile noire.
Il décrit un type mélancolique: conception endo-cosmogénique.
Binswanger ne se réfère pas à la théorie des humeurs des ses études de 1960 ce qui est surprenant car , en 1930, il dit que la compréhension de l’homme nous convie à rechercher dans l’époque grecque.
En 1960 il veut éviter le mot dépression et aussi celui de Schwermut (humeur sombre) qui doit être distingué de la mélancolie comme maladie.
Tellenbach ne distingue pas Schwermut, humeur sombre et pathologie. Au contraire il dit que c’est sur la base d’un type mélancolique que la maladie mélancolique se tient et se distingue de la dépression.
Charbonneau Georges reprendra cette distinction au sein de la dépression qui selon la nosologie psychiatrique moderne se distingue en celle endogène et celle exogène: la dépression réactionnelle est causée par un événement de vie qui produit un état dépressif de l’humeur. Cet état est névrotique. La dépression endogène n’est pas causée par un évènement historique et en ce sens elle est une affection pathologique psychotique. Charbonneau parlera de dépression pour dire la mélancolie et de para-dépression pour dire la crise d’existence que traverse un être humain dans une situation qui altère son humeur. La para-dépression prend forme d’un » a quoi bon? » Qui témoigne d’une mise en question de la valuation du monde et de soi et d’un » y’en a marre ». Je dirai qu’il s’agit là d’une péjoration de soi et du monde.
Dans la mélancolie c’est la saveur du monde qui se perd: ne plus pouvoir s’éprouver. Elle affecte la tonalité affective sur le mode de l’absence de saveur.
Binswanger développe en 1930- 1940 une conception en appui sur le Dasein. Il met en avant la question de la spatialité et de la temporalité. L’espace thymique est le socle sur lequel il prend appui : Gestimmtraum (voir le problème de l’espace en psychopathologie). Mais en 1960 il reviendra sur une vision husserlienne et la mélancolie y sera une dysthymie triste pu sombre mais qui ne se comprendra pas à partir de la vie émotionnelle.
En 1960, Tellenbach écrit » figures de la mélancolie » et s’oppose à Binswanger qui ne nie pas le lien en typus melancholicus et pathologie mélancolique. Il cherche à approcher l’essence de la PMD et non son intensité. Le retour à Husserl opéré par Binswanger est lié aux travaux de Wilhelm Szcilazi (voir revue le cercle herméneutique de 2011).
Szcilazi est un philosophe hongrois né en 1889 (même année que Heidegger) et mort en 1919. Il suivra le séminaire de Husserl puis les cours que Heidegger donnera à Marburg. Il quitte l’Allemagne en 1933 car il est juif. Il s’installe près de Locarno où Binswanger le rencontrera annuellement. Szcilazi constitue la base Binswangerienne de l’analyse husserlienne de Binswanger. Ensuite Szcilazi occupera la chaire de Heidegger à son retour en Allemagne.
Il écrit » Puissance et impuissance de la pensée et de l’esprit » avec pour sous-titre » le pouvoir du sujet ».
Comme Binswanger, il tentera de concilier la pensée de Husserl qui surestime le pouvoir du sujet et celle de Heidegger qui dépasse la subjectivité.
Le texte » mélancolie et manie » de Binswanger constitue un projet plus théorique. Binswanger y questionne le fondement théorique de la psychiatrie et celui de cette maladie. Il y analyse le fondement de la psychiatrie en tant que science et lui cherche un autre fondement en proposant la doctrine husserlienne de la philosophie transcendantale. Ainsi il interroge la constitution transcendantale de l’expérience en se fondant sur l’intentionnalité husserlienne qu’il pense sur la base du Dasein comme être-au-monde. Pour lui il n’est pas de cause isolable du comportement.
Par contre la pathologie est une expérience spontanée qui permet le mieux d’appréhender la constitution de l’horizon mondial projeté par le Dasein. Il la considère comme une épochè spontanée c’est à dire une mise entre parenthèse de la mondanéité.
Binswanger prend appui sur » leçons de la phénoménologie de la conscience du temps » de Husserl. Les troubles de l’humeur sont compris comme altérations de la structure intentionnelle ( ego transcendantal qui est autre que celui empirique) du temps vécu. Ceci n’est pas accessible par intropathie mais intelligible par une élucidation phénoménologique qui pose la question des conditions de possibilité de la conscience elle- même.
La mélancolie et la manie : un rapport protension-rétention tissé de manière si relâchée que la praesentatio en est altérée.
Le cas clinique relaté par Binswanger est Cécile Munch dont il reprend la structure du propos : si je n’avais pas…je ne serai pas… » Sont des protensions qui s’autonomisent dans la pensée, par défaut d’objet ( protensio vides, conditionelles) . Ces protensions n’ont pas de » a propos de quoi » .
Le flux de la temporalisation est celui de la pensée et son altération vient altérer la subjectivité.
Ainsi la mélancolie est un défaillance de la praesentatio et la manie un échec de l’articulation retentio/ protensio qui prend forme d’une immédiateté, momentanéïté. Binswanger envisage dont que protensio, retentio et puissent échanger leur rôles: la protensio viendrait en lieu et place de la retentio…( pour Husserl elles sont entrelacées et donc délicat de les isoler pour ensuite envisager une inversion de place…ce qui pose question quant la compréhension de la temporalité husserlienne par Binswanger …qui est là plus dans la lignée Sczilazienne)
Cela veut dire que c’est la subjectivité qui est formellement atteinte puisque elle ne se tisse que par la temporalisation.
Ici Binswanger s’appuie sur l’interprétation de Szcilazi concernant Husserl qui évoque un ego pur c’est à dire une instance qui réunirait ego transcendantal et ego empirique husserlien (voir écrit de 1959 de Szcilazi). En cela il ajoute un nouvel ego aux deux egos husserliens.
Tellenbach nous donne une lecture plus heideggérienne. Il cherche une approche de la compréhension (existential) et en cela se tient en proximité avec la phénoménologie herméneutique de Heidegger. Il considère comme Binswanger que la mélancolie est une expérience naturelle et aussi une psychose. Selon lui elle n’est pas réactionnelle.
Le livre de Tellenbach est dédié à Von Gebsattel dont il reprend l’approche anthropologique. Tellenbach est à la fois médecin et philosophe ( doctorat de philo sur l’image de l’homme chez le jeune Nietzsche). Il se tient dans une autre perspective que Binswanger.
D’abord il s’intéresse à la mélancolie seule. Il veut dégager la structure préalable de la psychose et cherche un endon. Il veut également prendre ses distances avec la distinction classique soma/psychè tout comme Heidegger avec sa pensée du Dasein.
dasein veut dire totalité être-au-monde: l’humain est celui qui a à être et sa manière d’avoir à être c’est être-jeté. Ainsi la nature de l’homme c’est la relation. Il appartient au cosmos et il dit que la psychose est endo-cosmogène.
Mais aussi il prend appui sur les travaux de Szcilazi qui propose une approche anthropologique de la maladie.
Il prend là en compte la notion aristotélicienne de physis (le jaçant) .Pour Tellenbach les manifestations de physis ne sont pas des symptômes, c’est a dire des effets psychiques d’un élément somatique dissimulé) mais des phénomènes endo-cosmogènes qui ne connaissent pas la distinction soma/ psyché et qui ainsi échappent à la conscience de l’individu humain.
Il prend appui sur l’être-jeté (Geworfenheit) et sur le sentiment de situation (Befindlichkeit) ou disposition que l’on éprouve à se trouver là.
Dans cette perspective endo-cosmogène, il rencontre la pensée japonaise avec Shimoda où il trouve une réflexion en accord avec sa pensée d’un type mélancolique et puis aussi avec Kimura Bin qui met l’accent sur l’interprétation japonaise de la Stimmung comme chi/ atmosphère ( voir » gout et atmosphère »). Au Japon la folie est non concordance avec le chi, cet élément atmosphérique qui participe de toute présence humaine (Shimoda).
Pour Tellenbach il n’est pas d’explication de la psychose qui reste un épisode pathologique mystérieux, il se tient dans une perspective compréhensive ( nous donner à entendre et pour lui cela renvoie a l’endon, un phénomène global, atmosphérique) et non explicative ( rendre compte, Binswanger pour qui la pathologie relève d’une instance psychique qu’il nomme ego pur).
La pathologie y est entendue comme défaillance de la structure existentiale du projet ( axe facticité …projet) : ainsi l’être humain ne peut s’auto-réaliser . Il décline la mélancolie comme une manière de se tenir en arrière de soi même, une rémanence qui se caractérise par l’être-en-faute/ dette eu égard à ses évidences et celles d’autrui( quotidienneté). Cela prend forme mondaine d’un sentiment particulièrement intense de faute.
La détermination d’un type reste question. On la trouve chez Dilthey et Weber où il est question d types de société…demeure mystérieux le statut de ce » type » de même que celle de distinguer des types et comment?
Schotte Jacques, psychiatre belge, dans la lignée de Szondi et ses travaux sur la pulsionnel. il a crée une méthodologie de pathonalyse qui dit que la maladie psychiatrique révèle la dimension humaine universelle cachée quand on va plus ou moins bien.
Pour lui , come pour Tosquelles et Szondi, l’homme sains est celui qui a le plus de possibilités de maladie sans être tombé dans une seule.
Ce que Schotte apporte de particulier c’est la dimension du contact : la pulsion n’est plus comprise comme sexuelle mais aussi comme contact.( voir mon article sur le contacter ref.) . Il fonde ainsi une pathosophie (Von Weizaecker) qui prend appui sur deux thèses:
on accueille toujours un humain au sein d’un paysage (Straus) , c’est a dire toujours en contact. Il s’agit de prendre cela en vue, la présence humaine comme rythme, contact. La dimension du contact est souvent oubliée dans la psychiatrie.
Il fait une distinction nette entre une structure contractuelle universelle de la dépression et la structure contractuelle du moi, de je occidental dans la psychose mélancolique. Schotte permet de faire lien entre contact, moi et tonalité affective.
Etude clinique : Claire.
Première rencontre :
Lorsque je rencontre Claire, elle est âgée de cinquante huit ans. L’accompagnement en gestalt-thérapie s’étendra sur Quarante séances de septembre 2011 à fin octobre 2012.
Claire me parle de problèmes intestinaux apparus au printemps : elle « ne pouvait plus digérer, ne mangeait plus du tout ni ne dormait ». Cet état devenu chronique ne connaît aucune amélioration.
Pour tenter de retrouver le sommeil, elle prend du millepertuis (phytothérapie) et son médecin lui a prescrit un anxiolytique (lexomyl).
Elle se trouve en détresse quant « à ce que je vis en ce moment » qu’elle qualifie comme « une grosse pelote ». Ce disant, ses yeux brillent et elle ajoute « j’arrive pas à pleurer sauf là »…les larmes coulent . Elle dit d’elle qu’elle « a toujours eu tendance à être dépressive ».
Puis elle me relate certains moments de son histoire : sa mère est décédée en 2007 des suites d’un cancer et cela a pris pour elle forme physique : d’abord une « sciatique monstrueuse » puis les troubles digestifs ont commencé à se manifester. Ensuite elle s’est trouvée atteinte d’une tendinite chronique du talon : « je m’en suis sortie en faisant de la gymnastique sensorielle, activité qu’elle pratique depuis 2008. Sa sœur lui suggère que peut-être « cela a déclenché des choses qui sont remontées ». Elle évoque avoir rencontré un psychothérapeute lors du décès de sa mère, pendant quelques séances, sans approfondir de crainte « de fouiller le fond du placard ».
Depuis un an et demi, elle souffre de problèmes de tension et a dû aller voir par un cardiologue. Elle exprime que le contact avec celui-ci lui a déplu. Après une période d’examens, elle prend un traitement qu’elle interrompt avant une visite de contrôle un mois plus tard. Au nouvel examen, la tension s’est aggravée et un traitement plus fort lui est prescrit. Elle prend celui-ci pendant plusieurs mois jusqu’à se retrouver subir de fortes chutes de tension. C’est alors qu’apparaissent les troubles gastro-intestinaux. Claire est réticente vis à vis de l’allopathie et consulte un médecin homéopathe.
Elle évoque d’autres personnes ayant souffert d’un cancer au sein de sa famille et exprime ses inquiétudes eu égard à la possibilité d’être malade. Elle ne se sent pas en confiance avec les médecin et éprouve de nombreux doutes quant à la manière de se soigner : « un flou qui insécurise dans la relation aux médecins et aux médicaments ». Son père est décédé à trente sept ans d’un cancer, elle avait alors huit ans. Sa mère ne s’est jamais remariée. Elle décrit qu’elle a entretenu avec ses frères « une relation fusionnelle ». Elle évoque que sa mère était une personne angoissée aussi à l’idée de la maladie. Elle me parle d’un grand père juif : il est le seul à avoir survécu aux camps de concentration ; Toute sa famille y a péri.
Autre événement signifiant pour elle : elle était au jardin au mois d’avril et son compagnon vaquait à ses activités. Désirant boire, elle a « failli avaler du détergent ». Cela à été « un choc terrible et je ne sais pas pourquoi ». Depuis, elle souffre d’accès d’angoisse et de troubles intestinaux : « je me sens nouée à mort ». Elle évoque que « là aussi j’ai eu une attitude pas nette » : elle ne s’est pas rendu aux urgences hospitalières ne serait-ce que pour se rassurer. Elle consulte son médecin homéopathe.
En parallèle à cela, son plus jeune fils a quitté la maison depuis un an et demi. Il voyage aux Etats-Unis d’Amérique. A la fois elle est contente de cela et à la fois elle s’éprouve anxieuse : il donne peu de nouvelles et cela lui occasionne des crises d’angoisses qui aggravent le trouble digestif devenant chronique. Au retour du fils elle n’éprouve pas de soulagement et l’anxiété chronique s’installe de manière diffuse et parfois paroxystique.
Elle consulte un gastroentérologue et se remémore l’absorption du détergent. C’est là que s’installe « une forte dépression ». Les troubles corporels persistent malgré des tentatives de traitement homéopathique et Claire se retrouve « dans un trou noir » avec angoisse de mort, sentiment de solitude et d’abandon. Finalement, elle subit une coloscopie qui conclut à l’absence de diagnostic d’un trouble anatomique.
« Tout le monde me dit que je suis en dépression ». Elle change de cardiologue et souffre de baisse de tension artérielle. Le cardiologue lui prescrit un nouveau traitement : « il m’a dit entre les lignes que je devais d’abord soigner ma dépression et mon anxiété ». Claire n’arrive pas à croire cela.
Pourtant elle souffre d’accès d’angoisse : palpitations cardiaques et pics d’anxiété.
Elle ne se sent pas comprise et s’éprouve perdue et emplie de doute.
En ce qui concerne la possibilité de dormir : au début elle avait peur de dormir. Elle éprouve des difficultés pour s’endormir et se réveille souvent au cours de la nuit. Au matin elle peut mieux dormir. La question de dormir prend forme obsédante et elle s’inquiète de pouvoir dormir, se plaint de dormir correctement que rarement. L’appréhension quant au sommeil provoque un état de tension globale et elle ne parvient pas à se détendre. Des idées tournent et retournent dans sa tête quant à sa vie actuelle et quant à son passé, et cela la maintient éveillée.
Avec son compagnon elle a le sentiment qu’il est impuissant à la soutenir, qu’il fuit même et qu’il a ses propres soucis. Elle me dit que son compagnon a aussi une histoire familiale jalonnée de décès : son père meurt lorsqu’il est âgé de dix ans et sa mère pendant son adolescence ; tous deux meurent d’un cancer. Elle ajoute « il s’est fait une grosse cuirasse ».
Globalement elle me dit qu’elle n’a plus envie de rien faire (aboulie) et s’angoisse car elle a des choses qu’elle doit faire sans y parvenir. Elle est obsédé par l’idée de faire des travaux dans la maison mais elle n’est pas bricoleuse et son compagnon n’a pas envie de faire ces travaux et cela devient sujet de friction récurrent.
Toute action lui apparaît aussitôt « comme une montagne à gravir » : faire les courses pour se nourrir, préparer le repas. Elle doit se contraindre à agir et souvent abandonne, terrassée par ce sentiment d’un effort insurmontable.
Elle s’isole peu à peu et s’éprouve ne trouvant plus la force de visiter ses amis. Elle s’éprouve « complètement repliée, une vie rétrécie ». Le monde se montre a elle sous l’aspect de l’obscurité, tout est sombre et pesant, écrasant.
Le propos s’égrène lentement, l’évocation m’apparaît douloureuse et la respiration prend forme de nombreux soupirs ; le ton est pesant et cela me serre la cage thoracique.
Elle aimerait retrouver « son état antérieur mais craint de ne pas y parvenir ». Avant elle travaillait au sein d’une association à créer des liens entre les habitants de sa région : elle se sentait très investie dans une activité solidaire et alternative. Elle dira qu’elle n’a jamais beaucoup travaillé dans sa vie, elle s’est occupée de ses trois enfants, son compagnon était souvent absent du fait de son travail. Elle réalisait des enquêtes pour la direction régionale de l’agriculture.
Puis elle évoque « un gros problème pour moi dans ma vie : j’ai toujours voulu écrire et n’y suis jamais arrivée. Mon père aussi avait ce désir là ». Et c’est l’occasion d’un autre événement déclencheur de sa détresse : en juin elle parvient à terminer une nouvelle commencée il y a cinq ans et « je pensais que cela allait me libérer ». A cette occasion elle aborde la mort, celle du jeune fils d’une de ses amies décédé lors d’un accident de la circulation. « La mort, je l’avais mise de côté ». Ecrire c’est pour elle « une souffrance » ; elle évoque son père et que « écrire c’est pas pour moi, c’est mon père ».
Elle revient sur le décès maternel « la mort de ma mère a bouleversé mes croyances par rapport à la mort. J’avais l’idée de quelque chose après peut-être. Plus jeune j’ai fréquenté les anthroposophes. Puis je ne suis mise à douter, un doute raisonnable ». A la mort de sa mère elle éprouve un intense sentiment de solitude.
En ce qui concerne l’éprouvé : elle se trouve dans une sorte d’ambivalence ; un sentiment de tristesse et de lourdeur intense et lui vient « très clair, l’idée de pouvoir mourir » avec l’insoutenable d’une telle conscience : qu’elle peut mourir, elle…comme une imminence de cette possibilité.
Lors de ce premier rendez-vous, je suis attentive au rythme, au propos, aux adjectifs employés. En même temps la qualité du contact est bonne : j’ai envie d’aller vers elle, je m’éprouve touchée par cette intense détresse et me vient un sentiment d’impouvoir, de limite, le goût d’un monde rétréci et sombre, pesant. Elle évoque qu’elle se sent entendue et décide d’entreprendre une thérapie avec moi.
Je note la tonalité atmosphérique pesante et anxieuse, l’aboulie, la difficulté à mener à bien les taches de la vie quotidienne. Le visage de Claire m’apparaît figé quant à son expressivité. La tenue corporelle telle que je la vois et telle que je m’y éprouve prend direction d’un écrasement : une lourdeur qui ralentit le mouvement, le rythme de respiration lent, ponctué de soupir et un serrement de la cage thoracique…en terme de direction de sens , je dirai que c’est écrasant, lent, et serré, resserré.
Le propos est ponctué de silence, la voix monotone. le self se déploie en mode personnalité majeur. Le déploiement en mode ça prend teneur d’une intensité affective écrasante. L’information du sentir, se mouvoir en émotion est altérée. Cette femme s’éprouve seule, affectivement isolée, enfermée, restreinte dans ses possibilité d’action même si elle reconnaît qu’elle est entourée. Il semble que la relation à autrui prenne tonalité d’éloignement, esseulement.
M’apparaît un thème existential : celui du sens à donner à sa vie pour en faire une existence, celui de la désolation, de la perte du sentiment de la valeur. Dans mes notes de séance je conclu « prendre le temps/lui laisser le temps pour se dire et éprouver plutôt que raconter. ». Je suis attentive à ce gout de désolation : para-dépression ? mélancolie ?
Seconde séance :
Claire arrive, la démarche ralentie, visage figé et larmes…la crise explose, sentiment de nullité écrasant.
Son compagnon lui fait des reproches et elle s’accuse de tous les maux de la terre : elle est un fardeau ; elle a tout cassé, tout gâché…survient la question de l’argent et de leurs divergences à cet endroit, l’inconnu de la retraite, l’insécurité…béance d’un ouvert sans forme par où prendre appui…l’effort pour faire seule même le jardin…elle se décline harassée, terrassée d’impouvoir et nulle..le monde vacille, s’effondre en un long couloir sombre et rétréci..
La structure existentiale du pro-jet vacille et s’ouvre une crise d’existence. Je partage la façon dont j’y prend forme, signification, propose de traverser cela ensemble jusqu’à retrouver quelques appuis signifiants, une direction d’existence.
Reste que « la relation avec Jules est assez forte..mais ? »
Nous envisageons la prise d’un traitement pour parvenir à laisser venir le sommeil car là elle est quasi insomniaque. La réticence première à tout traitement s’émousse devant l’ampleur du désastre se manifestant…
Je la laisse avec cela : avoir à se décider pour prendre un anxiolytique voire un hypnotique…
Je suis attentive à cet appui qu’elle semble trouver/prendre ici…en être réduite à cela…
Séances suivantes :
Les significations qui viennent, mode personnalité du self se déployant…intensité affective et pas de survenue en mode ego…tenter d’approcher des nuances, esquisser une venue en conscience : écrire c’est pas utile, c’est pas intéressant…elle même n’est intéressante pour personne…préoccupation lancinante quant à une insécurité financière alors s’en tenir à ce qui est utile…le futile ? un luxe qui ne leur est pas permis.
Jules voit autrement la situation et ça l’inquiète plus encore…absence de recul, intensité affective et tout devient bloqué, écrasant. La respiration est ténue, le corps affaissé, les traits du visage vers le bas…dans un méga mélancolique.
La nuit elle marche et ça l’apaise ce rythme des pas…on reprend l’envie d’écrire et l’inutile, le pas pour elle…et j’ouvre la possibilité d’écrire entre les séances, une manière de poursuivre ce travail de nos entretien…essayer cela…
Quand j’écris cela m’empêche d’aller vers les gens, de travailler…nous explorons les forme survenantes de cela…ça l’écrase..un poids …et je propose que cela nous concerne toutes deux, de le porter ensemble : cette intensité tonale par où la relation s’éprouve, ce pesant de la chair, cette oppression du rythme de nos respiration , ténu, ténu…en laisser advenir la saveur, la valeur, ce que cela nous donne à entendre et qui nous appelle à nous donner forme de cette manière-là pour le moment.
Nos entretiens permettent de trouver un peu de mouvement, de marge de manœuvre…
Puis survient l’image du boulet et l’indignité…la quête du pourquoi de cet état là qu’elle subit. J’accueille tout en enrichissant vers en vue du quoi ? envisager un pour quoi/ en vue de quoi/ en vue de qui ?
Devant cette épreuve, je nomme la teneur pathique mélancolique et ça nous appelle à cette question d’avoir à devenir nous-même, d’être exposé à l’indignité, d’être faillible…angoisse et oppression ;;;nous y sommes là toutes deux intonées.
« je suis un fardeau pour Jules, les enfants et les autres »
peut pour cet argent qui file…
j’entends cette responsabilité commune qui là prend forme et s’impose à elle comme faute qui lui échoit en propre…du point de vue de l’in-formation langagière, les significations lui viennent d’évidence et leur thématique décline des variations sur la pesanteur, le fardeau d’être….la honte ; la péjoration de soi.
Je pose une contrainte à écrire entre les séances. Travailler avec cela : la vie comme obligation, contrainte, tel est sa saveur actuelle…porter cela ensemble.
Claire…Journal extraits :
Mercredi 21 septembre 2011.
Après la séance d’hier, j’ai ressenti un grand accablement lié à ces troubles concernant mon envie /rejet d’écrire. J’ai mal dormi. Des trois premières séances, c’est la dernière qui m’a le plus remuée, accablée. Les séances, je les vois comme des échanges de tennis ou de badminton, tu me renvoies la balle. Chaque fois que tu mentionnes que je dois faire quelque chose avec cette envie /rejet d’écrire j’ai l’impression de me prendre la balle en pleine figure. Cela a été le cas la dernière fois. J’ai bâti tout un fantasme, une Claire fantasmatique autour de l’écriture. C’est aussi parce que quelquefois en écrivant, j’ai l’impression que je peux « inventer » ce que je ne comprends pas chez les gens, ou du moins, je peux mettre à jour la perception décalée que j’ai d’eux. Mais je sais qu’ainsi je reviens à ce qui est fondamental pour chacun d’entre nous, à savoir le mystère que reste à jamais les autres. Et donc la solitude. C’est cela que profondément, je n’arrive pas à accepter.
Jeudi 22 septembre
Hier après midi je suis allée me promener avec Jules et des amis et j’ai pu constater malgré ma fatigue combien je tenais le coup, combien j’ai encore de vitalité. Au retour, j’étais détendue, presque heureuse. Le soir, j’ai pris pour la première fois un somnifère et j’ai dormi jusqu’à seulement 4 heures du matin… Je regarde la ramure du marronnier qui envahit ma fenêtre. Je sais que derrière se trouve le jardin, je sais que je vis dans un endroit magnifique mais je sais tout aussi bien que je n’ « habite » plus ce lieu, qu’il m’est devenu inaccessible. Je me rappelle la photo que j’ai envoyé à une veille copine juste avant de basculer dans l’angoisse. Elle me répondait que je m’étais construit un joli petit paradis. Le paradis est devenu un vrai paradis, c’est à dire inaccessible. Tout me semble inaccessible, incommunicable. Les amis qui sont autours, le marché, le café de F. que j’aimais particulièrement, tout me semble mort. Je sais que c’est plutôt moi qui suis morte à toutes c’est choses. Et pourtant je sais que beaucoup de gens me soutiennent, que beaucoup de gens m’écoutent. Mais que puis-je leur donner aujourd’hui ? Je n’arrive pas à sortir de moi même, je suis devenue mon propre gouffre. J’ai perdu les clés de la communication. J’ai perdu toute curiosité pour l’autre. Mes enfants vont passer ce week-end et cela va être une torture pour moi. Les voir ainsi sans les voir, les sentir sans les sentir. Être tordue en deux par ce vide qui me sépare d’eux. J’écris parce que Jules est parti faire un tour à vélo. Quand il est là je suis mal, quand il n’est pas là je suis mal. Au mur il y a une magnifique photo de lui, prise en forêt par un de ses collègues. J’aime cet homme et depuis si longtemps et dans le même temps j’ai l’impression que nos sentiments se perdent dans une ombre démesurée qui ensevelit tout. Comment vais-je faire pour retrouver le chemin vers les autres ? L’équilibre entre l’intime et « l’extime » ?
Que puis je attendre du traitement du docteur F. ? Peut-elle apaiser une partie de mes souffrances Car une partie de celles-ci est physique. Est ce que mon système digestif va se détruire petit à petit ?
Je viens d’essayer de relire une petite nouvelle que j’ai écrite au cours d’un atelier d’écriture. Peut-être qu’une solution à ce problème lié à l’écriture serait de tout sortir sur papier, de tout froisser et de mettre le feu.
Vendredi 23 septembre
Journée en point d’interrogation ? Par certains côtés je me sens mieux, pourtant je ne dors pas encore mon comptant d’heures en dépit de la prise de somnifères depuis deux jours. Je m’endors, mais me réveille trois à quatre heures plus tard, puis je comate plus ou moins. Je suis encore très peu efficace sur le quotidien. Organisation etc. J’ai envie de passer une petite annonce. Cherche désespérément énergie en échange de ? Voilà, retrouver l’échange. Après l’énergie, l’échange. La vie est échange. Échéance. Et l’ange ?
Dimanche soir le 25 septembre
Deux de mes fils, sont venus ce Week-end. Tout va bien pour eux, plein d’attention pour moi. C’est incroyable l’énorme réserve d’énergie qu’ils dégagent ; j’y suis particulièrement sensible, je me sens comme un animal énergivore, une sorte d’ « allien » qui cherche désespérément sa nourriture. Quelque part, le fait de parler avec eux m’a détendue. J’ai mieux dormi.
Des pensées liées à ma petite enfance, me sont venues en tête ces deux derniers jours. Trois caractéristiques sont liées à mes 10 premières années.
J étais tournée vers l’action, le sport et les jeux physiques
Donc on m’appelait garçon manqué. Pas fille manquée mais garçon manqué.
J’étais incontinente, mais curieusement pas la nuit. Le jour. Apparemment, j’oubliai d’aller aux toilettes quand il le fallait, ou j’évitai d’y aller. Ça m’arrivait souvent de tout lâcher quand je riais par exemple.
Et là pour la première fois je fais une connexion entre le fait de cette incertitude quant à mon identité sexuelle et cette incontinence . A suivre…Mais cela me fait mal d’évoquer cela.
A l’adolescence, tout à changé. A partir du jour ou j’ai eu mes règles, j’ai arrêté l’incontinence. Quand j’y pense, cela a du me coûter un énorme effort. Je me rappelle d’ailleurs de ce moment ou je me suis dit que je ne pouvais avoir les « deux incontinences », qu’il fallait que je choisisse. A l’adolescence, tout à changé. Je me suis tourné vers les livres, je me suis intériorisée.
Quand j’y pense : garçon manqué quand on est une fille. Il y a de quoi rater sa vie. « Garçon », ce que visiblement je n’étais pas, et « manqué », il y a là de quoi manquer sa vie.
Mardi 27 septembre
La journée d’hier a été étrange. Très sur les nerfs à cause des problèmes de règlement de retraite de Jules. Difficultés à avoir un comportement cohérent entre nous, à trouver des solutions communes, raisonnables. Et puis toujours le parcours du combattant pour récupérer péniblement tous les points retraite. Comment faire pour ne pas ressortir brisé de cette histoire ? J’ai dormi grâce aux somnifères mais mal.
Quatrième à huitième séance
Lancinante…l’image du boulet…que peut-elle faire pour ne pas être un poids ?
Me vient la dimension d’habitation présomptueuse de la parole : se tenir accrochée par un idéal, perdre le sol de l’expérience-avec-autrui…exposition à la chute inéluctable, la défaillance de n’être que cela ou ainsi…tout est déjà joué, raté eu égard à la possibilisation de soi…défaillance de toute manière d’être-déjà-informée…la temporalisation se déroule en insistance, figée…perte du en-vue-de quoi/qui ?
La mort maternelle…un choc où se perd tout repère pour une chronique de soi…et maintenant les ennuis de santé de Jules…être-vers-la-mort comme seule perspective.
Conviction d’être en faute, d’être coupable…j’accueille, tisse des « ou bien » pour appeler un rapport appropriant/différenciant une forme possible de soi-auprès-d’autrui. Cette pensée s’impose à elle, la terrasse…ensemble nous cherchons des nuances : faute/ culpabilité/ honte/indignité ?eu égard à quoi/qui ?
Penser c’est par là que s’informe un mode…le rythme des séance comme manière de pouvoir tisser une chronique de soi. « ça me brasse, ça m’aide… » et en même temps peur quant à ce que cela coute, l’argent…chercher ensemble une forme, une « solution » ?
Claire peut prendre appui sur mes esquisses signifiantes, elle n’a pas d’autre choix que prendre appui…elle peut choisir de continuer à venir à nos rendez-vous, là elle peut, maintenant.
Peur que le couple ne tienne pas…
Toujours je travaille à ouvrir un contexte, à prendre en vue la complexité situante, les diverses directions de sens, l’éprouvé, le rythme des respirations…sortir du « jeu mental » et ça apaise…le contacter s’informe un peu plus fluide, en a conscience et me le dit « un mieux mais fragile ».
Vient le désespoir et l’épuisement. Je reparle d’un traitement médicamenteux ajusté et ça heurte ses principes, ça les met en lumière…peur de la dépendance et en même temps aimerait « être totalement prise en charge pendant un mois » elle porte trop , n’en peut plus et son entourage en souffre…et ça l’accable.
Les mots viennent et tissent une remise en question des directions d’existence, tout est remis en cause dans un enchainement de « pourquoi » ? chercher à fonder les décisions prises et ne rien trouvé d’assuré.. toute décision expose à la partialité d’une vue, à l’être-en-dette eu égard de sa possibilisation d’être…conscience aiguë de cela, impossibilité de légèreté que requiert le quotidien…
La vie s’écoule inéluctablement sur le même ton insupportable et sans saveur : être intonée sans pouvoir s’y éprouver, absence d’émotion et pourtant intensité affective terrible…ne plus pouvoir sentir ni joie, ni tristesse…doute concernant le médecin et ses orientations, concernant Jules qui va finir par craquer tant elle est mauvaise…
Je soutiens la forme émergente : la vie n’est ni bonne , ni mauvaise, elle est ainsi…qui a dit qu’elle devrait nous être clémente ? tenir, se lever, avancer même en rampant , s’habiller, manger…car il en est ainsi…prendre soin du vivant, être obligé de prendre sur soi la dignité de l’existant…parfois l’existence se déroule sous l’impératif du devoir être/ faire…alors s’imposer cela…et écrire. Je prend sen charge avec elle cette contrainte et elle semble s’y trouver un appui…une forme partagée…
Mardi 27 septembre après la séance.
Je me suis faite violence pour m’installer à l’ordinateur plutôt que d’aller voir un film. J’ai brièvement pensé à l’harmonie lorsque j’étais sur la terrasse tout à l’heure. Trouver, créer un mantra sur l’harmonie. Trouver la justesse de ce sentiment si puissant que je connais. Je le connais, il est là, juste là, pas loin, tout près.
Je reviens aux arbres. J’ai quelque chose avec les arbres. L’autre nuit, la première nuit ou j’ai marché, je me suis allongée face à un bouquet de saule, a à côté d’un bassin construit par des filles qui habitaient autrefois un peu plus haut. La lune était forte. On y voyait comme en plein jour. La cime me faisait face. A force de fixer le feuillage avec mes yeux fatigués, cet arbre ressemblait à un tableau Je fermais les yeux puis je les ouvrais à nouveau ,et je connus là ma première détente depuis le début de ma crise. Une petite demi heure d’harmonie et d’oubli du je mental. Un petit fil vers le Soi. Celui qui ne pense pas, celui qui est.
Mercredi 28 septembre
La nuit n’a pas été bonne. Il est 15h46. Ce matin j’ai retourné un bout de jardin, et j’ai nettoyé les vitres du rez de chaussé. Ce qui m’a fait le plus plaisir : les vitres. Puis en début d’après midi je suis descendu en vélo jusqu’à E. Je m’active et je choisis un peu mon rythme car Jules n’est pas là de la journée. Mais je sais que cette activité est fébrile, car moins je dors plus mes pensées tournent en rond et plus le moindre problème devient une montagne. J’ai essayé de faire la sieste et un court instant je me suis sentie partir, mais hop je suis revenue à la conscience et des idées négatives des imaginations de mort concernant mes proches me sont venues. Des imaginations de mort et de déchéance.. Il faut que je trouve ce mantra sur l’harmonie.A force de parler de mantra, je suis allée sur internet et j’ai tapé Mantra. Je suis tombé sur des sites qui retransmettaient des mantras tibétains. J’en ai écouté et les larmes mes sont venues. La puissance de ces mots est incroyable. Une émotion énorme m’a soulevée. Y a t-il une voie un passage pour moi vers cette sagesse ?
Jeudi 29 septembre
Cette journée a été d’une tension extrême, car Jules et moi l’avons passée penchés sur un monceau de papiers à mettre en ordre et résumant pourtant si peu l’être qu’est Jules. Tension extrême entre nous. Effort que nous faisons pour continuer de cheminer ensemble de ne pas s’abandonner dans l’épreuve. Je me rends compte aussi que si j’oublie de prendre mes gouttes de millepertuis, la tension nerveuse remonte très rapidement. Et puis le fait de devoir se confronter tout le temps à ces problèmes financiers fait remonter les angoisses. Je me rends compte que Jules et moi arrivons à saturation. Nous ne supportons plus mutuellement certaines de nos réflexions toujours rebattues. J’ai énormément de sifflements dans les oreilles.
Des choses étranges se passent. A St J., une personne qui était dans la plus profonde dépression depuis six ans s’est soudain réveillée. Elle a utilisé pendant toutes ces années la panoplie complète des traitements psychiatriques. Et soudain après une dernière cure la voilà sortie d’affaire d’un coup. Dans le même temps, dans le même village une autre personne dévisse ,dérouille, dégringole, brutalement, comme moi.
Peut être faut-il que j’emploie les grands moyens (médicaments plus puissants) pour revenir dans une certaine cohérence. Mais quid de l’accoutumance ? Quid de cette recherche que je fais avec toi Édith ? Avant de refermer cette page, je m’efforce à penser à l’harmonie et à ce mantra personnel je veux inventer.
Vendredi 30 septembre
J’ai :
Travaillé au jardin mais sans plaisir.
Préparé une purée avec des pommes de terre déterrées et coupées.
Été faire une remarque à un type du village qui passe la débroussailleuse dans un champs d’au moins 5000 m2 Il y va à fond et durant trois jours d’affilé. Je suis restée polie je n’ai pas élevé le ton. Je lui ai expliqué que sa débroussailleuse faisait bien du bruit. Il l’a très mal pris. Je sais faire la différence entre une débroussailleuse bien réglée et maniée avec calme et une débroussailleuse mal réglée et maniée avec un rien de démence. Sur le coup je me suis traitée d’idiote, mais après cela m’a fait du bien.
Été faire une courte promenade au dessus du village sur un petit plateau qui est marqué par la silhouette d’un vieil amandier Beaucoup de vent. Je me suis abritée derrière une grosse balle de paille.
Depuis quelques jours quand Jules n’est pas là, je retrouve un semblant de petit espace, mais cela ne dure que quelques heures
Beaucoup de personnes autour de moi et beaucoup de livres que je lis, parlent de ce lieu de l’être ou tout est calme et intemporel. Vais je atteindre le centre de la tornade ou tout est calme ?
Je ne sais même plus me concentrer pour faire une liste de course. Faire à manger, comment en retrouver le goût ?
9eme séance :
Sur invitation de Claire, Jules est présent lors de cette séance. La peur de tomber dans le dénuement matériel est partagée et aussi la vie de couple dans cette atmosphère où tout est sombre et ralenti. Jules est inquiet et je parle de prendre en charge Claire, de lui permettre de traverser cette période de vie où tout prend saveur de contrainte, où le monde s’éprouve dans sa fadeur et sa destination d’être vers la mort, où toute décision est déjà à l’oeuvre, déjà-passée. Claire se sent coupable de ne pas travailler, de vivre avec l’héritage laissé par sa mère, elle craint pour l’avenir qu’elle envisage comme inexorablement noir et douloureux. Jules se tient au dessus de l’éprouvé, allège ainsi comme il peut le fardeau qu’il porte avec sa compagne…accélération du débit verbal, ne pas approfondir l’affect, ne pas se laisser émouvoir, tenir droit et serré…l’atmosphère varie ses tonalités écrasantes et soudain légères, banales…l’affect se manifeste et ne s’informe que peu en émotions fugaces aussitôt altérées en significations…travail d’équilibriste, me vient cette image là…s’accrocher aux gestes quotidiens, aux formes quotidiennes…sortir du tragique et s’y rapporter ainsi…
Je mets en mots cet écrasement, cet impouvoir qui la frappe et nous concerne, nous qui avons à être et qui sommes toujours déjà en quelque façon, la déréliction d’avoir à trouver un fondement à notre existence, les formes toujours en voie d’elle-mêmes et qui nous appellent à nous y donner sens, la vanité de toute sécurité, le provisoire, le procès de l’in-formation sans aucun fondement pré établi…avoir à se destiner, éprouver par moment cette lucidité du rien comme fond, d’avoir à se destiner, le devoir quand le désir vacille…prendre soin de notre humanité : charge d’avoir à devenir qui nous sommes…les larmes viennent, une saveur ténu de tristesse, désespoir…qui augure la possibilité de l’espoir par delà l’attente…
Samedi 1 octobre.
Mes larmes tombent comme mes doigts sur les touches. Je pleure enfin ! En séance, mais aussi chez moi. Des mois que j’ai envie de pleurer. Des mois qu’elle sont là à se balader entre ma poitrine, mon plexus ,mes tripes, à faire le yo-yo.
Car la journée a été intense. Grosse discussion entre Jules et moi sur l’essentiel et la profondeur de notre relation sur ce qu’elle est devenue au fil du temps. Cela a été un grand moment de franchise mais j’ai pu noter aussi le désarroi de Jules par rapport à certains aspects du vieillissement. Je te raconterai en détails mais je ne veux pas l’écrire. Cela a été très dur mais je pense à long terme bénéfique.
Puis nous sommes allés faire les courses. Et là, je dois dire que sur le plan de notre vie quotidienne et de son organisation, ça « bug » complètement.
En rentrant, j’ai senti une tension de sa part, il m’a traité de bûche, que je prenais aucune initiative pour savoir quoi acheter, il m’a dit que cela avait toujours été comme ça, tout d’un coup j’ai senti que ses larges épaules allaient craquer. Et à ce moment là, mon frère a appelé. On parle un moment, je lui raconte nos difficultés sans rentrer dans les détails et puis je lui passe Jules. Je me retrouve dans la cuisine, j’entame une vaisselle et c’est à ce moment qu’est arrivé le déluge. Les larmes. Jules m’a serré dans ses bras, puis est parti pour une soirée. Je suis contente qu’il ait sa soirée et moi, après ces quelques lignes j’ai arrêté de pleurer.
Lundi 3 octobre
Ma plus jeune sœur m’a appelée hier soir. Nous sommes très unis mes sœurs mon frère et moi. Mais actuellement malgré leur gentillesse, je me sens loin d’eux je me sens comme une enfant. J’ai perdu toute ma maturité, ai-je été un jour une adulte consciente et responsable ?
Ce matin, j’ai rangé mon bureau et mes papiers, avec une grande agitation au début. Puis cela m’a calmée, même si je me rends compte que je ne le fais pas aussi soigneusement que d’habitude. Dés que je m’angoisse, je commence à transpirer puis après j’ai froid.
Mercredi 5 octobre 2011
Après la séance. Hier soir cela allait plutôt bien mais ce matin je suis de nouveau très angoissée en dépit d’une relativement bonne nuit. J’ai reçu un message téléphonique d’Irène un membre de l’association X. qui me demande si j’allais assister à l’AG de l’association en Novembre et cela augmente mon désarroi. De nouveau cette impression de coupure avec le monde. ..Ces gens sont toujours là, mais je n’arrive plus à communiquer avec eux.
Vendredi 8 octobre
Grosse coupure dans le journal Cela est du à l’arrivée de mon plus jeune fils qui se trouve en difficulté sentimentale et matérielle ; rupture avec sa copine,(pas de logement)…Changement brutal d’ambiance par rapport à ce week-end récent où il était venu avec son frère et où j’avais capté son énergie. Donc plus d’appartement, pas de boulot fixe, je le sens très mal. L’angoisse remonte. Je m’inquiète même pour mon second fils parce qu’il se lance dans la création d’une petite entreprise de pose de panneaux solaires. Il a une formation technique mais pas de gestion. Je ne vois que le côté négatif. Je m’aperçois que je n’ai plus aucun recul par rapport aux difficultés de mes proches. Cela me rappelle ce que j’ai vécu quand ma mère m’a ordonné de partir et ce que j’ai vécu quand je suis revenue pour un court séjour à Paris après avoir quitte l’Alsace quand mon frère lui même en est parti. J’ai senti la panique de ma mère. « Au secours elle revient ! » Et je ressens cette même panique vis à vis de mon jeune fils. Je ne sens plus la force de l’aider de le conseiller. Du coup je dors mal.
Parler de ma ma mère. De sa mort, de la façon dont nous l’avons entourée pendant dix jours. Parler de la façon dont on se sent aspiré car on veut l’accompagner, lui tenir la main. Et c’est ce qu’on a fait avec une grande force et une grande solidarité. Cela nous parlait à mon frère, mes sœurs et moi car cela nous replongeait dans l’ état d’esprit qui suivit la mort de mon père. Faire corps. Mais j’ai connu au moment du décès de ma mère mes vrais premières insomnies. Oui, grande solidarité, mais aussi chacun dans son rôle, jusqu’au bout.Je me rend compte combien ma mère toute sa vie s’est inquiétée pour moi. Je repoussais cette inquiétude mais dans le même temps elle s’insinuait en moi. Je sais qu’à mon tour je suis incapable d’être sereine vis à vis de mes enfants, de leur destin, même si j’affichais ces derniers temps une distance de façade. C’est pourquoi la crise a été si brutale. J’ai cru que parce que ma mère était partie les angoisses étaient parties avec elle.
Samedi 8 octobre.
Journée de préparation à l’hiver. Démontage du toit de toile de la terrasse, bois coupé et rentré.
Ensuite invitée pour le thé par une dame du village. Me rend compte que beaucoup de gens m’apprécient et cherchent à m’aider. Ce la me fait du bien de parler, je pense même que je m’épanche un peu trop. Je suis encore de le « je, pauvre de moi ».Dans ma maison, je n’ai pas encore mes marques. Avec Jules nos relations tiennent un peu des montagnes russes. Chacun à notre manière, nous cherchons notre place. C’est important de ne pas m’enfermer, surtout que nous abordons la partie la plus mauvaise de l’année, les jours qui raccourcissement méchamment.
Les jours se suivent et ne se ressemblent pas, les heures même. La première nuit qui a suivi l’arrivée de mon jeune fils, j’ai bien sur eu une grosse montée d’angoisse. Mais juste après pendant un cours moment, j’ai quitté mon mental, et je suis arrivée à descendre au centre de cette angoisse, à la vivre avec toutes mes sensations, et j’ai ressenti soudainement une grande détente. Cela n’a pas duré plus de dix minutes , un quart d’heure, et le mental a repris le dessus et ensuite l’insomnie. Je pense que j’ai touché là à quelque chose d’important qui corrobore ce que plusieurs personnes m’ont raconté au sujet du « lâcher prise » Qu’on ne peut se reprendre que si le mental lâche, pour quitter cet état de « destruction massive » il faut l’accepter, bien le situer dans son corps, ne pas le fuir, arrêter le bla bla, devenir attentif, être sensation pure. Paroxysmes, je suis dans les paroxysmes.
Mercredi 12 Octobre
Je suis comme les martinets. Je crois que ce sont ces oiseaux qui ne peuvent jamais se poser au sol sinon il ne peuvent décoller à nouveau. Il leur faut toujours être perchés. Je suis perchée. Même m’asseoir posément à table pour manger est une chose difficile. Jules est parti pour la journée. Je m’installe à l’ordinateur pour éviter de tourner en rond. La pression est très importante aujourd’hui. Un peu comme au mois de juillet. Je m’étais jurée de ne pas téléphoné au enfants, de respecter leur espace personnel, mais j’en suis incapable. Peut être que tous vont finir par me rejeter, peut être est ce que je cherche ?
Le marronnier au fil des jours montre de plus en plus sa charpente alors que tombent ses feuilles.. La charpente, le squelette, l’austérité du socle nu. Ce que l’on perd le plus dans la dépression, c’est le sens de l’humour. Même quand on regarde un film stupide on est incapable d’en rire.
Jeudi13 octobre
Très mauvaise matinée.
Je sens qu’il est très très important pour mon moral d’améliorer mes douleurs physiques. C’est cette fameuse pelote de laine toute emmêlée. Plusieurs brins s’offrent pour le démêlage. Le bon brin est simplement celui qu’on arrive à saisir et suivre jusqu’au bout. A autre chose : hier, j’ai pour la première fois depuis juillet mis une info sur le site de l’association. Je ne suis pas encore très à l’aise. Vais-je continuer ?
Vendredi 14 Octobre
Meilleure nuit, meilleure journée. Ai l’impression que l’énergie revient. Mon regard se pose différemment sur mon environnement, je sens que mes baskets ne sont pas loin, mais je suis lucide. Ne Pas précipiter les choses. Profiter simplement de ces moments.
Samedi 15 octobre
L’angoisse remonte. Je me sens de nouveau comme une gosse perdue qui a tant besoin de repères stables. C’est terrible de comprendre combien j’ai besoin de mes sœurs qui sont plus jeunes que moi comme de mère de substitution, que l’apparente stabilité de leur vie est pour moi crucial. Que devenir sans ces liens puissants ? et quand elles même auront des moments difficiles aurais je retrouvé des forces et pourrais je les aider ? Je sens que si je n’arrive pas à m’en sortir, même ces liens là finiront par se défaire. Comment devenir enfin une adulte, indépendante mais aussi capable d’aide, d’empathie ? Capable d’accepter les changements qui nous attendent tous frères et sœurs ? C’est comme si, malgré la mort de notre mère, je voulais conserver cette bulle que nous avions tissée entre nous et qui nous préserverait de tout changement, comme une matrice. Est ce cela qui m’arrive ? L’impression que je vais quitter la matrice et naître une seconde fois ? Mais comment y arriver sans perdre la raison ? Comment y arriver en me disant : « j’en suis capable « ?
Dimanche 15 octobre et lundi 16
Sortie au restaurant avec des amis. Je me surprends à rire. Je passe une bonne journée et une nuit pas trop mauvaise.
J’essaye de faire un repas correct. Mais un peu comme une extra terrestre s’essayerait pour la première fois à une cuisine terrienne. Mes facultés de concentration pour le quotidien on disparues. Le soir en me couchant, je pense à essayer d’écrire sur tous les gens que j’aime dans cette vallée, de faire des portraits.
Mardi 17 octobre
Fatigué. Je me sens maigre pourtant je mange. Pas beaucoup mais quand même. Je retrouve des habitudes compulsives de grignotages. Dés que je passe une mauvaise nuit tout est remis en question. Tout retombe à nouveau. J’ai l’impression de piétiner. J’ai peur de perdre mes facultés. C’est dur aussi de se réveiller le matin et de constater que le jour n’est pas encore levé. Et puis la fatigue. La dépression est un long fleuve pas tranquille aussi large long et profond que le fleuve Congo que j’ai connu quand j’avais 4 ans.
Mercredi 18 octobre
Mon rapport avec l’argent : rétention, manque d »argent égale maladie, déchéance, manque. J’ai abdiqué quand j’ai accepté pour la première fois de l’argent de ma mère. Ma mère elle même toujours inquiète de ne pas avoir assez. Toujours obligée de « supplier » ses parents de l’augmenter un peu, mère toujours dépendante en dépit du fait qu’elle gagnait sa vie. Héritage : difficile d’accepter que j’en avais besoin mais évident soulagement en même temps.
Mon problème : accepter l’inconnu, accepter que j’aborde une phase de ma vie très nouvelle. Accepter mon état. Accepter l’état du monde autour, accepter que pour l’instant ma seule action possible est de retrouver mes forces.
Dimanche 22 octobre
Dans le noir
Les couleurs veillent
Toutes rassemblées.
Vendredi 27 octobre
Depuis une semaine je prends un antidépresseur. Les jours se suivent et ne se ressemblent pas. Somnolence ou agitation, c’est selon. Aujourd’hui la pluie arrive enfin.
La pluie grise
les feuilles jaunes et noires
l’herbe gorgée d’eau
Mardi 1 novembre
Elle a les yeux couleur de mer des vraies bretonnes. Quand elle parle, c’est avec toute la gouaille de la parisienne qu’elle a été un temps. Elle a un petit corps menu et fin, mais que du poivre, que du piment, une énergie de feu. Elle bouge Marie, elle s’affaire entre la cuisine et le bar sans oublier de lancer une pointe d’humour ou d’indignation.. Toujours là et toujours ailleurs en même temps, hôtesse de nos matin brumeux et de nos nuits dansantes, musicales. Ce n’est pas un café qu’elle tient mais un lieu de rencontre, une escale, un lien vivant pour tous.
Lundi 14 novembre
Préparer un feu
Fendre le bois d’allumage, en morceaux grossiers d’abord puis en en lamelles plus fines qui s’éparpillent quelquefois et que l’on doit soigneusement ramasser. Plaisir du bruit de la hache attaquant le bois, de cette impression étonnante, lorsqu’on trouve le bon endroit, que les fibres s’écartent d’elles même devant le fer. L’important ensuite est de mettre au fond du panier les bûches les plus épaisses et ensuite des morceaux plus minces jusqu’aux lamelles que les flammes vont embraser. Porter le tout à côté du poêle, ouvrir la porte, déposer soigneusement le papier journal roulé en boule, juste serré comme il faut. Craquer l’allumette et regarder le feu prendre tout doucement, régler le tirage,. Voila une tâche qui m’apporte encore du plaisir.
10 eme séance et plus
Claire écrit. Elle écrit sur mon ordonnance. C’est ainsi que je l’ai nommé : une ordonnance tout comme se lever, s’habiller, vaquer à un rythme banal…tenir ce rythme, respecter le vivant/existant.
Se met en mot la crise d’existence, un tournant où d’autres orientations doivent venir…mais d’où ? par où ? sur quel sol ? sentiment de rumination sans fin…Claire regarde ses décisions passées comme prises à la hâte, les regrets, les non-dits…peu à peu se dessinent les contours d’une histoire, elle peut hériter d’une histoire, se destiner…moments d’émotion, de vive douleur…viennent la mort de la mère, celle du père, le grand-père en camp de concentration, la famille décimée dans les camps…être survivante de cela, devoir en hériter…chercher un justificatif qui apaiserait l’ouverture sans cesse reconduite de la forme langagière…
Claire perd du poids et l’amaigrissement devient manifeste…désertifier, brulure de l’affection qui insiste et ne peut s’articuler en présence quotidienne, en émotion…
Nous abordons la dimension présomptueuse : avoir déjà conclu, tranché , jugé, péjoration de soi et du monde, défier les dieux et perdre ce rapport à ce qui nous dépasse et nous signe comme mortels…l’orgueil/ dignité …
L’histoire du couple prend forme par esquisses : ce qu’elle a pu faire sans y être vraiment, sans envie…vieillir et la peur de la maladie, de la déchéance des corps…
Ne pas avoir été vraiment elle-même, toujours une retenue et aujourd’hui encore : oser partager, dire à , se dire et envisager ensemble des manières de s’ajuster l’un l’autre, l’une l’autre…pas à pas prendre le temps pour donner forme à notre relation thérapeutique…reprendre les malentendus inhérents à toute parole, chercher ensemble un accord provisoire sans cesse à reprendre et inventer…traverser, endurer l’incertitude.
Dans le quotidien le couple ouvre un dialogue ; les points communs et les divergences peuvent se dire : pouvoir endurer le conflit sans se péjorer, sans que l’ensuite prenne une couleur opaque et sombre, peu à peu se tenir, frotter, affronter, situer à même ce rapport…sans se trouver assigné à une place d’avance signifiée et présomptueuse…la culpabilité peu à peu se nuance en responsabilité partagée, commune. Le doute devient épreuve possible et non plus certitude péjorante de sa nullité.
Les projections deviennent appui pour oser l’inconnu de la rencontre, appui qui peu à peu s’altère au contact de ma présence…des instants fulgurants de rencontre, survenue en mode ego.
Jeudi 17 novembre
Pendant la séance de Mardi.
Je me rappelles deux choses
L’espèce de soulagement de t’avoir donné cette Nouvelle. Cet écrit je veux m’en délivrer, et c’est ce que j’ai brièvement senti en sortant.
Mais je me rappelles aussi de mes mains cachant mon visage lorsque que nous parlions de mes difficultés à dire certaines choses à Jules. La j’ai senti un gros blocage, une incapacité à avancer sur ce plan. Ma confusion actuelle vient de ces liens qui me semblent coupés aussi bien avec mon compagnon qu’avec mes enfants. Je ne sais plus dire ce que j’ai à dire, je ne sais plus raisonner, je ne sais plus rassurer. Quand je cache mes mains ainsi, c’est comme pour signifier que je n’ai plus ma place ni en temps que compagne ni en temps que mère.Tu dis que je suis présente avec toutes mes facultés quand je suis en séance. C’est assez vrai. Mais par contre dans ma vie quotidienne, je suis toujours dans la panade complète.
Mercredi 23 Novembre
Tu m’as dit que tu me sentais plus calme je dirais même que j’étais dans une sorte de torpeur. Même quand tu me fais des compliments sur mon style, je ne sors pas vraiment de cette…indifférence ? Ce n’est pas vraiment de l’ indifférence c’est une sorte de protection contre la souffrance. Je t’ai parlé de blessure. Oui, tu m’as demandé ce que je ressentais là à ce moment là, et je t ‘ai parlé de blessure. L’écriture, pour moi, c’est comme une sorte de verrou cadenassé sur une blessure mal refermée. C’est quelque chose qui suinte, depuis toujours (depuis la mort de mon père?) mais qui n’arrive pas à se décider à guérir. Tu m’as dit que j’étais au bord de ma vie et qu’il était temps de m’avancer, d’y rentrer pleinement. Pour moi, je l’ai déjà dit, c’est comme de naître une deuxième fois mais totalement consciemment, passer le tunnel de chair et de sang qui nous conduit de la matrice au monde en sachant que ça va faire mal. Chaque naissance est une mort et chaque mort est une naissance. Mais qu’ai-je fait quand j’ai accompagné ma mère dans ses derniers jours. Je me suis mis sur un mode qui ressemble beaucoup à celui que je vis aujourd’hui. Je suis partie à moitié moi aussi. J’ai été très efficace avec mon frère et mes sœurs, à ce moment là. J’ai assuré. Mais depuis, c’est comme si je n’étais pas tout à fait redescendue. Même si pendant un moment, je me suis masqué le problème en dépit des alertes précédentes moins violentes.
Mardi 29 Novembre
Un coup d’œil à la fenêtre m’indique que l’hiver est tout proche, car le marronnier est maintenant à nu. Et moi suis-je à nu ? Où sont mes bourgeons alors que le marronnier exhibe déjà les siens ? J’ai de fortes envies de quitter le lieu ou je vis. Mais est-ce la solution ? Et dans quel but avec qui et vers où ? Les interrogations sont plus fortes que jamais, mais la souffrance est atténuée.
Je note comme cela à la va vite, que depuis le début de ma crise, mes sens sont touchés. Ma vision a baissée, mon odorat ne fonctionne de manière étrange. Je m’attendais à le voir se développer et s’affiner depuis presque six mois que je ne fume plus, alors que ma sensation est plutôt d’une sélection psychique des odeurs. Certaines m’assaillent et me déconcertent, d’autres qui devraient me déranger comme l’odeur du tabac, m’indiffèrent. Quant à mes oreilles elles sont habitées en permanence par un sifflement aigu. Signes manifestes que je ne suis pas encore tout à fait là.
Mardi 6 décembre
Un des souvenirs les plus marquants que j’ai de mon père. J’emploie sciemment la dénomination « la petite fille » en parlant de moi parce que j’ai besoin en l’occurrence de cette mise à distance.
La petite fille est dans la cage d’escalier du vieil immeuble ou elle habite. C’est la première fois qu’elle vient là dans cette partie réservée autrefois aux domestiques, elle n’a que trois ou quatre ans mais elle remarque la différence entre cet ascenseur froid et impersonnel (en fait un simple monte charge) et celui qu’elle prend d’habitude situé de l’autre côté de l’immeuble (plus feutré). Elle est avec son père, homme immensément grand et tellement impressionnant et c’est une vraie fête car elle ne le voit pas souvent, même si bien sur ils habitent ensemble. Son père traîne une malle dans le monte charge et s’éloigne dans les hauteurs de l’immeuble. La petite fille a t-elle pleuré ou un simple regard a-t-il suffi pour qu’au second voyage, lorsque son père cette fois ci pose dans l’ascenseur une petite table et une chaise de bois blanc, il accepte de l’emmener avec elle. La montée est excitante car le monte charge ne contient pas de protection, pas de grille. Son père lui dit de faire très attention. Quand la machine s’arrête, ils se retrouve dans un couloir ou plusieurs portes sont fermées et une seule ouverte. Ils s’agit des anciennes chambres de bonnes. Par la porte ouverte, la petite fille aperçoit la malle que son père a apporté. Bientôt la table et la chaise trouve leur place aussi dans cet espace nu et exigu et la petite fille devine là un mystère. Son père va t-il habiter là ? Lui pose t-elle la question ? Il semble que dans son souvenir, seuls des gestes et des regards sont échangés, sauf au moment où son père soulève le couvercle de sa malle et en sort une étrange machine qu’il pose sur la table. Et là, la petite fille est certaine de lui avoir posé, avec la curiosité de tous les enfants, les questions essentielles. Qu’est ce que c’est ? A quoi ça sert ? Comment ça marche ? Son père glisse une feuille de papier dans l’étrange machine et ses doigts glissent doucement sur celle ci faisant entendre un cliquetis étrange. Cette machine sert à écrire des histoires dit il.
15eme séance :
La saveur parfois parvient à s’éprouver. Retrouve des moments où elle goute l’amour pour son homme.
Parler avec, oser se dire …elle expérimente combien cela ouvre…dire et se risquer partager, plutôt que se substituer à l’autre en imaginant ce qu’il pourrait dire/ éprouver et du coup en venir a un monologuer lequel le monde survient selon les variations de la peur. Oser l’inconnu, finalement c’est risquer l rencontre…les interprétations deviennent projections livrées au risque de l’expérience.
En séance elle ose tisser ses formes quant a ce qui la questionne dans la relation avec son homme: oser se montrer a moi avec le sujet de l’héritage, avec celui du mariage, de ce qui fait commun ou pas…et ensemble nous oeuvrons à entrelacer la tonalité situante, articuler sentir, se mouvoir et s’y éprouver, s’y identifier une forme…tenir , endurer cette in- ormation langagière par où parfois nous devenons à notre propre , moments où la relation soudain prend saveur de rencontre: survenue en mode ego dit le Gestalt thérapeute, pleine présence…
Séances suivantes…se déclinent peu à peu plus fluides du point de vue du déploiement du self. Le sentir s’informe en émotion et signification, les projections deviennent appui pour oser aborder l’inconnu, elles se polissent dans la provenance de l’ensuite qui sans cesse remodèle ce qui a été…une histoire se visite à nouveau frais, prend des tournures inattendues: l’héritage maternel et la judaïté familiale tenue au secret, soudain parlée et parlante…les liens familiaux prennent directions signifiantes multiples peu à peu s’ajustant, les paroles s’échangent et fraient des comportements nouveaux, des lettres , des mails, des silences et des révélations qui éclairent ce qui fut et ainsi devient maintenant.
S’ouvrir et envisager l’existence de maintenant à ce jour assuré mais jamais daté de la mort…et la peur de la déchéance de l’un. , de l’autre prend soudain une épaisseur particulière. maladie, possibilité soudain plus incarnée de pouvoir mourir…et cela procure intensité, angoisse tout comme urgence…maintenant c’est encore le moment pour envisager de se marier, il est encore temps pour voyager…aurons nous assez d’argent?
Soudain la parole se fait tremblante, la respiration courte…oser là se découvrir laissant venir les mots avec moi…s’entendre me dire et ça affecte, se voir entendue et ç affecte…l’une l’autre là engagées.
Vient soudain la fierté après la colère…être émue de cette famille là et ce qu’ils ont pu mettre en oeuvre…et la crainte de ne pas être ã la hauteur de l’héritage…hériter , tisser une histoire en provenance d’un ensuite qui la concerne, elle et son homme, elle et ses enfants..
Hériter, se destiner…c’est traverser l’épaisseur du pathique, s’en faire le récipiendaire, en endurer les tumultes, les ambivalences. S’incarner… elle évoque combien elle s’éprouvait « dissociée entre émotions, sensations et pensées »
Claire diminue peu à peu le traitement anxiolytique et hypnotique.
Vendredi 9 décembre
Ce qu’a provoqué l’héritage dans notre couple.
Moi : l’impression que tous nos problèmes étaient résolus. Une impression d’avoir un certain pouvoir sur ma vie et de ne plus dépendre de Jules.. L’impression que cela effaçait les angoisses de toute une vie et les non choix que j’avais fait.
Mais aussi, j’ai ressenti, surtout au début, une écrasante responsabilité et une solitude énorme.
Erreur fondamentale de nous deux. Pas de remise en cause de notre fonctionnement. C’est toujours moi qui tient le budget malgré des formulations maladroites pour redistribuer les cartes. J’ai engendré des frustrations chez Gérard, et il en a engendré chez moi.
Mardi 13 décembre
Depuis quelques temps je me rappelle de nouveau de mes rêves. Et je fais les mêmes rêves que depuis des années. Des rêves de maisons. Des rêves de villes et de contrées, aussi, parfaitement imaginaires.
Les rêves de maisons sont très troublants. Cette nuit par exemple, j’ai rêvé d’une sorte de maison de maître à la campagne, que des amis agriculteurs, pourtant guère riches, avaient acheté. Des personnes très diverses étaient réunies pour la pendaison de crémaillère. Notamment ma sœur et mon beau frère qui avaient failli acheter une partie de cette maison. J’ai fait plusieurs fois ce rêve concernant cette maison précise, avec des variantes, mais toujours impliquant ma sœur et mon beau frère. D’autres rêves, racontent que Jules, les enfants et moi, vivons dans une maison que nous louons, alors qu’une autre maison qui nous est destinée est inachevée et que curieusement nous possédons aussi une maison que nous n’habitons pas.
Ce printemps, j’ai rêvé d’une sorte de maison qui ressemblait plus à un hôtel et dans lequel je me perdais. Je sais que ma mère faisait une brève apparition dans ce rêve. C’était juste avant les crises d’angoisse.
Mardi 20 décembre
Toujours des souvenirs de mon père. Cette fois ci, j’ai sept-huit ans, nous habitons la montagne, une station dans les alpes, et je ne le sais pas encore mais mon père va mourir. Notre appartement est situé juste au dessus de la boucherie à la limite de l’ancien village et de la station. Mon frère, ma sœur et moi dormons dans la même chambre, et cette année là, mon père s’est fait plus présent car tout les soirs alors que nous sommes couchés, il nous lit des passages de l’ancien testament. J’ai le souvenir de cette voix dans l’ombre et de nous trois sur nos lits de camps à l’ancienne, fait de bois et de toile, les yeux grands ouverts sur ces histoires terribles et merveilleuses. J’ai le souvenir de cette complicité, de cette chaleur dégagée par notre attention les uns aux autres, de cette présence de mon père qui sans doute devait déjà se savoir malade. Est ce pour cela qu’il éprouva le besoin de nous délivrer ce message biblique ? Toujours est il que ces moments furent brusquement interrompu par son entrée à l’hôpital. Et que jamais ma mère ne repris ces lectures que mon père avait du abandonner.
Mardi 3 janvier 2012
Je n’ai retenu des relations de mon père et de ma mère, que le conflictuel. Je n’ai pas souvenir de les avoir jamais vu s’embrasser ou rire ensemble, ce qui ne veut pas dire évidement que ma vision est objective. Je pense que tout enfant est une éponge, mais que chaque éponge absorbe ce qu’elle veut bien absorber. Moi visiblement, j’étais programmée pour absorber le drame.
Bruxelles juste avant notre départ au Congo (belge). J’ai cinq ans
La petite fille sent une grande tension dans la maison, des éclats de voix (son père) des pleurs et de la colère (sa mère). D’énorme malles sont ouvertes qui se remplissent petit à petit, jour après jour. Même Alice la femme de ménage, ouvre de grands yeux et ne dit mot. La petite fille sent que la stabilité de son univers tremble, se brouille, elle voudrait tout à la fois comprendre et dans le même temps disparaître comme un petit lutin. Elle s’aperçoit qu’ elle doit lever la tête pour voir, regarder, saisir quelque chose de cette scène essentielle qui se joue entre ses parents. Elle découvre combien les parents paraissent immenses dans ces moments, combien leurs émotions les grandissent jusqu’à faire d’eux des géants qui font peur.
4 janvier2012
La petite fille sent la volonté de son père et la résistance de sa mère. Elle entends des mots qui ne signifie rien pour elle: colonie, Afrique, vol. Elle sent la peur de sa mère, son angoisse et dans le même temps, sa résignation.
Les images suivantes sont celles, furtives, du voyage. Le grondement des moteurs, les drôles de petites fenêtre rondes, les moulins qui tournent vite sur les longues pièces de métal que sont les ailes, les escales nombreuses et une étrange sensation, la chaleur moite, qui s’affirme, gagne, envahit l’espace, autour et en elle. Et puis sans doute de longues heures de sommeil.
Autre séquence, celles du quartier ou habite la famille. Une villa comme tant d’autres dans ce quartier de colons, l’humidité omniprésente et ce premier soir ou ses parents s’aperçoivent que les matelas sont plein de parasites (punaises ?), l’affolement presque hystérique de sa mère. Elle se rappelle d’une autre nuit où elle s’est levée pour aller voir ses parents et où elle entendit le crissement des cafards sous ses pieds nus dans la pénombre. Son cheminement dans la maison inconnue où, à chaque pas, s’épanouit un sentiment hybride que seuls les enfants connaissent avec un parfait naturel. Un sentiment de peur mêlé d’intense curiosité ainsi que d’abandon à ce qui vient.
Elle se rappelle aussi leur boy, et le marchand lourdement chargé à même le dos,d’un régime de bananes, qui passait tous les matins. Le boy était rondouillard et souriant , le marchand était maigre et de très mauvaise humeur quand on ne lui prenait aucun fruit.Trois beaux vélos sur un mur, les premiers pour elle son frère et sa sœur.
Des flashs:instants de jeux avec des voisins dans le jardins épais et denses, cachettes idéales.
La famille repart au commencement de la saison des pluies.
Mercredi 18 Janvier 2012
Suite à ce qui s’est dit notre dernière séance, je fais un premier essai de description de mon état, pendant la période précédent le début de la rédaction de mon journal. Je donne ici le premier jet, tout en sachant que je vais travailler et retravailler encore ce texte en marge de mon journal.
« Ça commence par des douleurs banales mais dont je devrais me méfier car elles concernent les tripes. Je pense à un petit virus pas bien méchant, quelque chose qui passera vite,qui ne survivra pas bien longtemps. Mais la douleur revient et s’installe, non connectée encore avec le reste de ma vie qui me semble aller pour le mieux.
Avez vous des soucis particuliers dit le médecin? non pas de soucis particuliers rien que les soucis habituels, la routine quoi. Mais quelque part, mon corps lui, commence à m’ échapper. Je fais de grosses sautes de tension, mon estomac se serre, des gaz me compriment, l’irritabilité qui m’est familière augmente, gonfle elle aussi ; je réagis en m’inscrivant à des cours de gymnastique sensorielle (travail en profondeur par des mouvements lents sur les facias).
Au printemps tout s’emballe. L’angoisse monte parce que mon plus jeune fils Albin part 15 jours au États-Unis ; je sais depuis plusieurs mois que mon fils Samuel a une moto, et je ne pense plus au plaisir qu’il a à la conduire mais aux dangers qu’il court. Mon fils Albin revient de son voyage en pleine forme et je me dis que je vais pouvoir respirer, mais les choses se passent différemment. Mon ventre commence à ressembler à un ballon de baudruche, mon estomac se verrouille et refuse de fonctionner. Des crampes très douloureuses s’installent et à ce stade mon médecin prescrit une série d’examens. Je passe une fibroscopie, rien d’anormal. Nous sommes fin juin, et une coloscopie est programmée pour le 20 juillet. C’est à ce moment là que tout bascule. Jusqu’à présent j’ai descendu une ou deux marches d’un escalier qu’il peut nous arriver à tous de descendre. Mais l’angoisse monte et déborde et là je trébuche, je saute plusieurs marches, je me rattrape cependant, même si l’obscurité augmente au point que je ne vois plus la fin de l’escalier.
Les jours passent et je change de niveau. La nuit je me réveille couverte de sueur, le cœur battant ou « débattant », la tension à plus de vingt. Quelques nuits de ce régime, et je ne dors plus du tout. J’entame une communication journalière, voir bis-journalière avec mon médecin, je ne supporte plus d’être seule, la présence de mon compagnon m’est indispensable. Tout me fait peur : m’endormir, me soigner, manger. A ce stade, j’ai depuis longtemps franchi la dernière marche de l’escalier, je suis dans le vide, dans les abysses, dans l’enfer, ou, comme disaient les anciens, avant que le dieu unique ne ramène tout à l’unité, aux enfers. Car des enfers il en existe de toutes sortes, adaptés à chacun d’entre nous.
Ce qui caractérise cet état d’angoisse culminante et de dépression, c’est ce mélange ,ou plutôt cette alternance de douleur physique et de douleur mentale qui achèvent d’ égarer, et la rapidité, la vitesse foudroyante avec laquelle la personne atteinte perd ses repères, dévisse le long de la pente de sa vie, confronté à l’enfant perdu(e) qui hurle dans un corps adulte totalement évacué de son énergie. Et aussi ce mental, livré à lui même,débrayé du réel ordinaire, qui poursuit un allé et retour désespéré entre un passé hanté et un avenir ou tous les possibles tournent vertigineusement comme une toupie. »
Lundi 23 janvier 2012
Ce que je ressens aujourd’hui.
J’ai passé une semaine dans les brumes désagréables d’un rhume épais, mais curieusement l’énergie mentale et physique reviennent. Je sens qu’il y a eu en début d’année, un déclic, comme une mise à distance. Je ne suis plus l’enfant perdue, et les êtres que j’aime, ainsi que tous ceux que je fréquente de près ou de loin retrouvent leur vraie dimension : humaine. Ils ne sont plus ces demi dieux devant lesquels je me sentais si minable, nulle, pitoyable. Et simultanément, je retrouve empathie, tendresse, sensualité. Je sais que c’est encore fragile, mais je peux regarder mon marronnier par la fenêtre sans ce sentiment de souffrance et d’éloignement caractéristique des premiers mois. Écrire sur ma petite enfance, me fait du bien, faire revivre cet enfant que j ‘étais, non pas pour la plaindre, mais pour magnifier le réservoir de sensations qu’elle était, cela fait un bien fou. Je comprends ce que certaines personnes m’ont dit : savoir faire revivre l’enfant en nous, le choyer et l’aimer, c’est quelque chose d’essentiel.
Côté négatif cependant, la persistance d’acouphènes sifflants et déroutants.
Mardi 24 Janvier 2012
Je continue les souvenirs
La petite fille est avec sa mère en ville. La petite fille est très heureuse et un peu impressionnée, car c’est rare que sa mère et elle se retrouve ensemble sans le reste de la famille. Tout est immense, la ville, les gens, les magasins. Les sens de la petite fille sont au maximum de leur éveil pour capter ,enregistrer, tout à la fois les sonorités multiples, les couleurs, les mouvements, les odeurs, mais aussi l’effluve de sa mère qu’il ne s’agit pas de perdre dans la foule. Dans un grand magasin, sa mère lui demande tout d’un coup de choisir un petit panier parmi les objets qu’on propose aux enfants. La petite fille choisit un panier en toile écossais. Sa mère lui sourit et tire de son propre sac la viande qu’elle a acheté chez le boucher et le dépose dans le panier de la petite fille. La petite fille est très fière et serre bien les doigts autours des poignées du panier. Plus tard, elles sont dans le hall du grand magasin et sa mère lui dit : « attends moi . Regarde, je vais monter les escaliers que tu vois là, pour aller acheter un gâteau. Ne me quitte pas des yeux, moi aussi je te regarderai. » La mère monta les escaliers qui accédaient à une mezzanine ou se trouvait la pâtisserie, et s’ inséra dans la file d’acheteurs ; et pendant tout ce temps qui parut très long à la petite fille ni elle ni sa mère ne se quittèrent des yeux. L’amour et la complicité s’inscrivaient là, dans cet espace entre deux regards. L’amour et la complicité et pour la petite fille la conscience pour la première fois, de l’immense et nécessaire dépendance d’un enfant vis à vis de ses parents.
Lundi 30 Janvier 2012
J’ai relu tout mon journal cet après midi. Ce qui me saute au yeux, c’est la singularité de ce que je nommerais ce « voyage » qui commença le printemps dernier et qui continue aujourd’hui, avec cependant, comme dans tout voyage, des changements- par moment brusques, par moment imperceptibles- de paysages, d’atmosphères. Dans l’état ou je me trouve actuellement, il faut que je fasses un effort pour retrouver en moi les sensations et les sentiments d’effroi, de solitude ,de désespoir qui m’animaient. Et quand je les retrouve, il font naître en moi des interrogations sur la réalité, cette réalité qui peut si facilement s’altérer , ou plus exactement qui peut montrer tant de faces qu’on ne saurait dire laquelle existe vraiment. Je me rappelle qu’au plus fort de ma crise, cet été, mon odorat se comportait d’une manière totalement inhabituelle. Quelque chose en moi, (mon cerveau) triait des odeurs qui jusqu’à là me plaisaient, comme l’odeur des résineux et notamment du cyprès pour en faire une odeur détestée. Par moment, je ne sentais plus rien, et puis tout d’un coup une odeur m’assaillait, en générale très désagréable, alors que personne autour de moi n’en avais conscience. La vue elle aussi était altérée ; il y avait entre moi et ce que mon œil enregistrait comme une membrane transparente, qui contribuait à m’isoler du monde (ordinaire). Combien de fois je suis sortie, j’ai enfourché mon vélo, avec l’intention évidente de descendre jusqu’à Espéraza , pour finalement être contrainte de rebrousser chemin à un kilomètre du village à cause de la sensation que l’air lui même s’épaississait, se solidifiait et m’empêchait d’avancer. Conséquences de l’angoisse sans doute. Mais la question que je me pose, est celle de l’ « objectivité » ou « subjectivité » de tels phénomènes. A un certain niveau de réalité, et c’est celui dans lequel nous nous sentons bien, une table est une table, une fleur est une fleur et un être humain a un corps, une matière. Quand on est très angoissé, notre être en entier est affecté, et la réalité nous apparaît avec un certain décalage.Une table est toujours une table, un être humain nous apparaît toujours dans sa matérialité, mais quelque chose dans la communication entre le monde et la personne angoissé ne fonctionne plus. Il ne s’agit pas de folie tant que nous restons conscients de ce décalage. Il n’empêche que ce que j’ai vécu, me pousse à me poser des questions .
C’est comme cette notion de descente aux enfers dont j’ai parlé la semaine dernière. Les enfers sont peut être dans un « autre monde », mais cet autre monde est peut être celui, déformé (ou formé) par notre douleur, qui se présente à nos sens lorsque nous vivons une crise majeure d’angoisse et de dépression. Cela me ramène aussi à cette notion d’harmonie, que je pensais avoir perdue à tout jamais et qui semble revenir aujourd’hui ; à cette notion de juste équilibre de juste niveau. Tout cela reste très mystérieux. Autrement dit, est ce que c’est notre cerveau qui « met en forme » le monde, est ce que l’objectivité ou la subjectivité ont un sens absolu ou relatif ? Est ce simplement une histoire de réglage ? Y a-t-il plusieurs réalités objectives ? Questions qui ont agité bien des philosophes et bien des scientifiques.
Mercredi 1 février 2012
J’ai connu la plus grande intensité d’angoisse au plus fort de l’été, période où la lumière triomphe, ou elle baigne littéralement le monde. Mais pour moi cette période apparut néanmoins pour mes sens, semblable à un permanent crépuscule. Je fuyais à la fois l’extérieur et l’intérieur. J’allais de l’un à l’autre sans soulagement. Ma vision périphérique avait disparue, ce qui me donnait l’impression à l’extérieur aussi bien que dans la maison de me déplacer dans un sorte de tunnel. La transformation et l’altération de la lumière et des couleurs aboutissaient à une sensation d’enfermement et d’écrasement. Je me rappelle que vers le milieu du mois de juillet nous fîmes poser Gérard et moi des volets à toutes les chambres, réalisation qui aurait du me réjouir, car cela augmentait le confort de la maison l’été. Mais c’est la sensation atroce de vivre dans un tombeau qui surgit et s’imposa, accentuant mon désarroi et ma souffrance.
Jeudi 2 février 2012
Un personnage se dessine, surgissant à la fois de la réalité et de mon imagination, qui pourrait donner lieu à une nouvelle. Et par ailleurs un thème, celui justement de la dépression et de la mélancolie, s’impose de manière évidente. Encore faut-il que cela mûrisse. Il faudrait en fait deux personnages. L’un représenterait l’être blessé étranger à lui même et au monde, l’autre celui qui sauve, celui qui vit dans l’harmonie. Je vois deux femmes. Pour l’instant je ne vois rien de plus, peut être que cette rencontre ne se fera pas, peut être que cela donnera deux nouvelles.
Vendredi 3 février 2012
Il y a deux mois, je me considérais comme un être repoussant, inutile, incapable d’aimer et d’être aimé, avec le sentiment fort, de corrompre et de contaminer autour de moi, êtres et choses. Ce sentiment est d’une très grande violence destructrice, et il amène rapidement à des désirs de solutions extrêmes. J’ai vécu ces moments comme si j’étais victime d’une sorte de peste. C’est ainsi que se traduit au niveau des sentiments, l’altération ou la transformation des sens. Et pourtant ce que ressentait l’entourage était tout autre. Impuissance certes, mais aussi beaucoup d’attention, beaucoup d’amour, beaucoup de considération et de respect.
Aujourd’hui, je ne dirai pas que mon état s’est complètement inversé ; Je ne suis pas devenue un être infatué de lui même. Non, je reviens à cette notion de lien, de communication. De même que j’ ai renoué le contact entre moi et le monde, moi et les gens, de même j’ai rétabli les contacts entre les trois sphères de mon être : sensations, sentiments et esprit . L’amour de soi, ce n’est pas l’amour de l’ego, mais la conscience à nouveau de ce va et vient continuel et harmonieux entre ces trois fonctions.
Samedi 4 février
Je continue avec les souvenirs.
La petite fille se trouve chez ses grand-parents maternels à Bruxelles. C’est une maison sombre jouxtant l’usine de son grand père. Nous sommes au alentours de Noël et dans la vaste entrée le sapin paraît gigantesque. Pas de guirlande clignotante sur ce sapin. Juste des étoiles argentées, des petits paquets remplis de chocolats et surtout des oranges, source encore rare de vitamines. Sa grand mère, qu’elle appelle bonne-maman, est une boule d’énergie. Tout est mouvements affairés dans cette maison impeccablement tenue par les domestiques, sous l’autorité sans faille de sa grand mère. Il y a aussi sa tante Didi et son oncle Wim qui habitent dans la même maison sous les combles. Dans ce monde magistralement ordonné, la petite fille sait qu’elle doit rester à sa place; elle est à la fois rassurée et inquiète par cette atmosphère tendant à la perfection qui l’entoure. Et ce qui l’intimide, c’est le vide que laisse l’ordre entre les objets, le côté cérémoniel de l’odeur de cire qui flotte, puissante et suave, pénétrante. Mais ce jour là, la petite fille ouvre la porte d’une pièce ou elle n’est jamais entrée. Et soudain, un monde tout différent s’offre à ses sens. La pièce est plongée dans une chaude pénombre à cause de grandes tentures qui obscurcissent la lumière devant la haute fenêtre : à sa gauche un grand grand lit bouleversé d’édredons et de draps emmêlés, et sur les chaises une jonchée de vêtements en désordre. Mais surtout l’air de ce lieu est saturé d’odeurs riches et mystérieuses, étranges et étrangères au reste de la maison. L’enfant vient de pénétrer pour la première fois dans la chambre de ses grand-parents.
22 eme – 30 eme séances
Claire me dit qu’elle » a retrouvé son sale caractère » et je cherche à entendre avec elle. Se déclinent : agressive, violente/passionnée/ vive…ouvrir des tensions pathiques s’informant en possibilités…la signification survient dans la tenue des rapports…se rapporter à: s’approprier simultanément, nous y incarner, corporer…et cela devient monde…spatialisation/ temporalisation…les tonalités sombres s’enrichissent et nous y prenons place.
Mettre en rapport faute/ culpabilité/ responsabilité…prendre part avec autrui, chercher ensemble et se laisser étonner de ce qui vient à sa dimension de monde. Lecture de etty hilsum..et partage…apprendre à regarder à partir de ce qui est là donné, en ouvrir les possibilités. Il nous arrive d’être/ nous ne décidons pas…la période noire prend sa dimension: avoir voulu autre chose…et ne pouvoir hériter/ se destiner à même ce qui est là …avoir tenté de maitriser et s’y être retrouver écrasé par la faillibilité de toute décision… Vient la banalité du mal de Arendt..et la perfectibilité humaine…loin de la perfection des dieux…de la présomption à être nulle …
Je lui prête » la mort est mon métier »…. Le thème est celui de la dignité de l’humain…comment nous avons charge de préserver la possibilité de l’humanité de l’homme…cela même qu’elle avait conclu avoir elle dégradé, la nullité prend sa dimension de fourvoiement présomptueux. Médiocrité de la condition humaine qui requiert patience et indulgence.. dans ce moment, Claire reprend son histoire familiale : elle explicite et tisse une chronique actuelle de la façon dont les relations se sont tissées, de ce secret quant à la judaïté : « pour nous protéger si cela recommençait il fallait que nous ne sachions rien ». ce faisant elle hérite et s’approprie, se donne histoire et chronique , une vie quotidienne dans laquelle elle peut s’envisager selon divers rôles sociaux.
Elle peut verbaliser que elle ne se « charge plus de out et laisse jules avoir ses doutes et renvoyer aussi ses enfants à leur propre responsabilité en faisant confiance qu’ils trouveront leur chemin ». « elle prend part, sa part avec autrui mais ne s’éprouve plus seule responsable-coupable de la déréliction propre à l’existence humaine. Ainsi la lourdeur atmosphérique s’atténue…
L’écriture devient de plus en plus importante pour Claire…elle ose écrire et donner à lire…son histoire, puis des portraits des gens qu’elle côtoie, des nouvelles…et le style se cherche…nous partageons…la finesse des ambiances qu’elle décline…intimité
Découvrir une existence a elle, autre que celle avec Jules, pouvoir oser…le plaisir à faire pour elle et seule…jusques là inconnu.
Claire partage le changement dans da manières de penser, elle prend conscience qu’elle se donne le temps de s’orienter, n’est plus happée par les formes signifiantes subies( interprétations) , elle se donne le temps…intimité émouvante de ces moments de sincérité.
Retrouve le plaisir a cuisiner, manger, le corps s’étoffe…
La mélancolie c’est le regret …ne pas assumer qui nous sommes été… « le monde réduit alors à une matière inerte, voir à travers une vitre…être loin « ne pas parvenir à prendre place auprès d’autrui… ensemble nous apprenons à savourer, déguster les mots, les formes…Claire peut dire qu’elle ne s’éprouve plus autant réduite à un corps-matière souffrant.
31 eme séance…
Claire met en mot la question de la perfectibilité humaine/ la perfection divine ou idéale : comment elle s’éprouvait sans cesse défaillante quant à prétendre être « la mère parfaite » « la petite fille parfaite »…ce faisant elle s’exposait au jugement intransigeant, au constat de sa nullité para avance déjà assurée.
Elle tisse des rapports qui lui ouvrent des directions vers l’ensuite de son existence : « le départ de mes enfants je l’ai vécu comme une coupure, comme la mort de ma mère…. » et ensemble nous traversons maintenant l’ambiance des derniers jours, ceux de sa mère…nous y prenons forme l’une à l’autre, intimité du tissage des formes.
Claire peut éprouver combien elle se montre moins dure, moins intransigeante, plus souple dans se relations avec autrui.
La lecture se poursuit entre les séances « j’ai envie de lire des textes qui me font méditer » méditer els valeurs de notre époque, les questions que cette époque posent ; son histoire familiale et celle d’un monde où s’est foré l’appelation « crime contre l’humanité »…je lui prête « la dévastation » de Heidegger. Le secret familial prend alors nuance : un mode de dire, d’appeler à entendre…et ça ouvre…l’avenir dans une époque où l’humanité de l’homme est mise en mal. Et cela vient éclairer le fardeau mélancolique…un avenir sans issue et noir qui la tenaillait…vacillement de la structure du pro-jet…prise dans la facticité…
34eme séance : «Comment ne pas retomber ? avant le jardin m’écrasait et maintenant c’est un plaisir ». Nous affinons culpabilité/ responsabilité ; avoir à se destiner sans aucun appui assuré…j’ai perdu l’appui de mon role maternel avec le départ des enfants, brusquement le vertige…la chute : quand tout est sans distance et que ça écrase, quand pas de recul…
« j’ai un fond anxieux »/ l’anxiété une épreuve humaine
37 eme séance : Un pic d’angoisse qui vient là à se témoigner : j’attendais la boulangère qui ne venait pas…j’ai pensé m’écrouler, être aspirée dans l’atmosphère : tout devenait minéral, mort »…et l’idée lancinante d’aller se jeter à l’eau…
La question « qui être ? quel sens ? » une question qui balise les époques de son existence : enfant, puis ado, puis à 23 ans…et aujourd’hui encore…
« l’écriture m’a aidée et tu m’y as obligée »..trouver ainsi un recul, un espace pour se tenir dans la proximité familière : déloigner…
38 eme séance : Les projets viennent , les relations amicales, des moments pour elle et avec saveur… « le passé se pense à partir de l’avenir » …moment savoureux où cette phrase lui vient et me happe…avec moi elle tisse un passé, une continuité , se prendre pour quelqu’un , avec une histoire…le passé s’articule et s’informe des frottements , des nuances que nous abordons…s’identifier/ s’aliéner soi et non pas quelque chose…
40 eme séance et dernière :
« Tu m’as soutenu comme dans le viel homme et la mer : quelqu’un n qui convoque, « qui fait pas de cadeau, qui dit les choses » ; j’étais le poisson et tu étais sur la rive et tu me tenais sans me faire de cadeau, harponnée
…tu me renvoyais à moi-même, j’ai beaucoup apprécié cela…
J’ai trouvé une direction avec cela, écrire donne sens mais aussi travailler avec mes mais, vérifier que je peux et que j’y prend plaisir…