Compte-rendu N°11

Groupe de Carcassonne 22 mai 2012

Lecture de « Séminaires de Zurich » par Martin HEIDEGGER éditions Gallimard, traduction Caroline Gros …

Lecture du séminaire du 10 mars 1965. P 100 à 113

Heidegger débute ce séminaire en nous invitant à considérer que le « phénomène » ne se donne pas à voir d’emblée (c’est le moment d’amener à être vu) mais que le phénomène est ce qui vient à se manifester. Il y a donc un travail d’explicitation à faire. Ce qui vient à se manifester , s’augure à même le next, l’ensuite par où il nous arrive… Le phénomène dont il est question et qui nous occupe c’est le temps. Heidegger propose de tracer le chemin afin de « resserrer » notre représentation. Puis ensuite nous reprendrons notre rythme plus lent. Le projet c’est de parvenir à voir ce phénomène « en tant que lui-même » (P100)

« Que peut vouloir dire : quelque chose est dans le temps » telle était la conclusion du séminaire dernier. Le temps n’est pas un contenant dans lequel nous serions inclus comme un objet dans une boite. Nous devons d’abord nous demander ce que être veut dire pour un existant / pour une chose si nous voulons avancer sur notre sujet. Le verbe être (ici dans cette expression « être dans le temps ») ne peut pas prendre la même signification s’il s’agit d’une chose ou d’un humain ; « être dans … » pour une chose, cela peut s’entendre comme un rapport d’inclusion de deux choses préalablement subsistantes (le livre est dans le sac), mais il en va tout autrement pour un humain. Pour nous Gestalt-thérapeute se profile là la notion de contacter.

Heidegger nous dit que la question de « l’être-dans-le-temps » nous l’avons posée trop tôt et il ajoute que c’est une question « excitante » particulièrement au regard des sciences de la nature : depuis que Einstein a développée la théorie de la relativité. L’opinion a alors conclu de manière erronée que cela avait ébranlé la doctrine philosophique du temps. Or que dit la théorie de la relativité : elle présuppose le temps, compris comme une série de maintenant, et sa préoccupation est de savoir comment le temps peut être mesuré. Puis il évoque l’idée dominante aujourd’hui que, sur cette question du temps, la philosophie serait à la traîne des sciences de la nature. Une telle opinion demanderait peut-être à ceux qui la professent de se donner la peine de s’enquérir desdites doctrines ! Le temps est révolu où nos scientifiques et autres apprenaient « les humanités ». La philosophie est d’évidence comprise comme toute autre que les mathématiques ! Il fut un temps ou une telle « découpe » ne serait venue à l’idée de personne ! . Peut-être que ces questions sont aujourd’hui celles de la philosophie des science qui vise à retrouver les soubassements et ce qui n’est pas questionné par chacune des sciences régionales. Mais comment cela est-il possible ? Non pas par négligence et nonchalance de nos scientifiques mais par cela même qui donne le ton d’une époque, la notre ! Une époque c’est-à-dire ? Quand Heidegger parle d’époque il faut entendre là, époque de dévoilement de l’Être, la façon dont l’Être, question fondamentale nous intonne : l’Être se donne à nous selon des tonalités fondamentales que nous éprouvons comme ces atmosphères qui témoignent d’un temps pour…aujourd’hui nous bne parlons plus d’épisode pour une série de films mais de saison : de « saisons » ? La langue ! Y’a de quoi s’émerveiller ; tout comme les enfants parlent de leurs camarades qui « les calculent pas », nous parlons de « saison une, deux etc. ». Il faut entendre la dimension époquale de l’Être comme les saisons : une tonalité particulière qui fait que là nous sommes en automne : lumière d’automne, couleurs d’automne, tiédeur d’automne…le monde se révèle à nous selon cette tonalité, cette saveur particulière, une manière d’Être qui lui donne le ton : mib majeur pour telle sonate, étonnement pour telle époque d’existence…et nous voilà avec l’étonnement grec…aujourd’hui l’étonnement nous a largement quitté ! Tout au plus pourrions nous nous montrer curieux : comment c’est chez le voisin ? Ah bon et tu l’as vu faire quoi…hommage aux journaux « people » (ça le fait de parler ainsi) mais aussi aux journaux quels qu’ils soient. Notre époque n’est pas celle de l’étonnement. Elle est celle du « blasé » alors ?…la musique de Coltrane survient et la voix suave prononçant blasé… Même pas blasé…Heidegger dira qu’elle est celle de « la détresse de l’absence de détresse »…le règne du nivellement. Revenons au texte car il n’en parle pas là… Aujourd’hui « il est partout difficile de laisser les phénomènes parler d’eux-mêmes au lieu de courir après l’information ». Voilà ce qu’il écrit P 102 Or l’information c’est quoi ? C’est le déjà –informé, la parole bavarde du monde public, le « on dit » que…que Onfray quand même il pousse un peu fort…que ah oui untel à dit que…que « on a fait l’Allemagne cet été »…on dit, on parle sans prendre la mesure de ce a quoi cela nous invite…la dimension d’être ! le procès de la Gestaltung… « L’information occulte notre capacité à voir la forme ». Notre séminaire ne vise pas à établir des informations, il cherche à nous laisser entrevoir le phénomène, ici du temps, répète Heidegger. Belle leçon de modestie pour nous Gestalt-thérapeute : laisser entrevoir le phénomène et non plus chercher des informations, travailler à l’endroit du slash : fig/fond et renoncer à la prétention de savoir sur…tenir un projet thérapeutique qui ne soit pas un plan…de quoi nous permettre de méditer ! Non ? Mais pour quoi tant s’embêter avec cette question du temps ? Temps ? Temps ? Expérience !…ça nous dit quelque chose à nous les Gestalt-thérapeutes. Etre humain, pouvoir faire l’expérience de ? Éprouver…s’y éprouver…tonalité et temporalité… Mais voilà : le psychologie est un domaine des sciences et donc elle prend ses appuis sur cela : une pensée de la mesure. Est-ce que le temps pensé comme série de maintenant nous permet d’entendre ce qu’il en est de la possibilité d’expérimenter pour un être humain ? Être dans le temps pour un existant c’est pouvoir faire l’expérience de… La question en quête du temps comme phénomène doit donc s’entendre à partir de l’existence humaine et à partir de notre formation de base médicale qui se tient sur les bases de la technique.

Ceci posé Heidegger nous dit que la question du temps en tant que lui-même la science ne peut y répondre car sa méthode n’est pas là adéquate ainsi que nous l’avons déjà exprimé. Nous devons penser selon un mode phénoménologique et délaisser notre habitude de penser selon un mode psychologique. (P103).

Que dit la tradition au sujet du temps ?
  le temps est la succession de séquences de maintenant ponctuels. (rappelez-vous : quelle est la durée d’un maintenant ? la durée de l’instant est de 3 secondes nous a dit Stern lors de nos derniers états généraux…)
  le temps n’est pas sans la psyché, l’âme, la conscience et le sujet.
  Le temps est déterminé par le compréhension de l’être comme présence.

Nous avons retrouvé cela en partant de l’expérience quotidienne et nous avons vu comment nous avons diverses façons de nous rapporter au temps (l’avoir, le gaspiller etc.) Nous avons vu que le temps pour pouvoir être utilisé ainsi, se doit de nous être toujours déjà donné. Nous avons dégagé les manières dont le temps se donne à nous :
  il est « temps pour » signifiant, il est daté pour quelque chose et il est un temps public. ainsi caractérisé le temps se montre à nous « en tant que nous l’avons » P104. Le temps nous avons « commerce avec », c’est notre affaire et cela nous concerne, nous travaille (dimension du Souci)….le temps nous négocions avec, nous établissons des plannings, nous essayons de le gagner ? bref …le temps c’est toujours un pari/ défi où il y va pour nous d’y être encore ou pas…une de mes patientes ne pouvait pas prendre RV pour la semaine suivante car comment pouvait-elle tenir pour évident qu’elle serait encore vivante ! Comment alors sans cette certitude, prendre un tel engagement ?

Avoir ? P105..107 Ainsi le temps cela nous concerne de manière primordiale…le temps, un règne…et lorsque je dis maintenant, je témoigne de ma manière de me rapporter à cette question du temps, le temps maintenant « qu’il est encore temps de », tant que j’en ai encore un peu devant moi. Comment entendre cet « avoir » du temps ? Non une possession…mais une implication…un avoir implicatif de la même façon que nous pouvons dire que nous avons un corps… En lisant ce passage avoir se dévoile dans son épaisseur signifiante ! Avoir peur, avoir le temps, avoir tant d’habitants. Avoir le temps : ce n’est pas une action, ce n’est pas une possession, un avoir qui nous implique. là nous somme conviés à penser c’est-à-dire éprouver, endurer …pas question de réponse . Nous prenons la mesure que le temps cela nous concerne sans pour autant que nous puissions expliquer cela.. Ces pages illustrent la démarche herméneutique et nous sont belle leçon quant à la posture du thérapeute….apprendre à voir et à penser, ne pas nous hâter de conclure, prendre soin du chemin…phénoménologie : apprendre la patience…pouvoir questionner.. C’est ainsi que Heidegger reprend sans cesse sa question, à chaque fois nous accompagne pour voir encore par là ? Et par là ?…une mise en œuvre magistrale de la démarche phénoménologique. Ainsi nous explorons le phénomène « avoir peur »…mais ne tranposons pas nos découvertes sur le phénomène « avoir le temps »…expliciter n’est pas expliquer ! Laissons nous éprouver l’étrangeté de ce qu’ « avoir » nous ouvre… Avoir le temps : le temps j’y suis en « m’attendant », en lui « tant présent » et en le retenant (P111)….avoir ici n’est pas posséder, il y va d’une « teneur » temporelle…temporer c’est alors séjourner, mûrir : une temporation, un mûrissement. L’être humain est temporain, il séjourne, il tempore. L’humain ajointe, in-forme, tisse son pouvoir être comme se rapporter à, temporer.

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