Compte-rendu de lecture n°14 - Le déploiement de la parole n° 14
Compte-rendu de lecture n°14 – Le déploiement de la parole – p168 à 170
Mars 2025 à la Vacheresse
Frédérique Remaud, Corinne Simon, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
« Joyau – sa place est au milieu de tout ce qui tourne autour de la faveur et de
l’hospitalité. »
Faveur de monde, quelque chose qui ouvre, une forme d’égard, d’attention, ce
sont les mots de Heidegger sur la question de l’Ereignis comme faveur de monde,
le il-y-a, la donation, cet appel à être affectueux dans lequel nous devons être les
récipiendaires, et on doit le recevoir avec attention, avec coeur, pas avec raison.
Il s’agit de prendre soin, de prendre charge… Ces mots de dignité, d’égard
comme l’image d’une main qui se creuse quand tu veux boire de l’eau à la
fontaine pour que ça fasse un petit nid… qui prend soin sans affirmer, qui permet.
L’hospitalité c’estcela, je tends la main et c’est impossible à conceptualiser.
Qu’est-ce que ça donne à entendre tendre la main ? Pas ici question de
translation motrice!
Prenez le joyau comme le cadeau destiné à l’autre, signe d’une faveur
exceptionnelle quelque chose propice à, et qui ouvre, qui fait croitre, qui permet
de s’épanouir. Ça donne à entendre sans que ça puisse se saisir, ça donne à
éprouver, ça ne s’arraisonne pas, ça ne se saisit pas au sens de concept. Quand
on dit ces mots-là, on mesure toujours qu’il y a une échappée, on ne peut pas
maîtriser l’ouverture.
« Prêtons attention au fait qu’à côté du poème Le Mot, sous le titre général de la
partie finale du recueil ( La Chanson ), un autre poème vient consoler, qui
s’appelle Chanson de la mer et commence :
Quand à l’horizon, en chute légère
Plonge la boule rouge feu
Alors sur la dune je fais halte
Pour voir si se montre un visage hospitalier
La dernière strophe nomme l’hôte, et en même temps ne le nomme pas. Comme
l’hôte, le joyau se tient dans l’innommé. Innommé, entièrement, reste ce qui
approche le poète comme faveur suprême. Le poème final de la dernière partie
la dit, la chante et cependant ne la nomme pas.
Joyau, faveur, hôte sont dits, mais non pas nommés. »
Ça fait la différence entre dire et nommer, nommer quelque chose, appeler par le
nom, ce n’est pas tout à fait pareil que dire. En tous cas ça ouvre des nuances.
Les différentes guises du dire. Innommé, ça ne veut pas dire qu’on ne le nomme
pas, mais pour autant ça dit quelque chose. A la fois ce n’est pas nommé mais
c’est présent.
Ça fait entendre que la présence n’est pas de l’ordre de la matérialité, elle est
quelque chose qui devance aussi présence à l’avant. Quelque chose qui
appelle… ça viendrait dire que toute faveur, tout prendre soin d’une dignité
d’être humain ce n’est jamais quelque chose qui se met en pleine lumière, c’est
toujours un écrin qui permet au joyau de briller… rapport d’éclaircie… comme si le
joyau serait toujours quelque chose de discret, forme de pudeur.
Pour le poète ce serait une manière de tisser la parole qui préserverait cette
dimension du joyau, du retrait. Ce n’est pas quelque chose que maîtrise le poète,
c’est quelque chose qui l’appelle par-là, s’approche de lui. Le poète n’est pas
quelqu’un qui est dans une position technique, c’est une manière de se laisser
cueillir rassembler… être disposé, se laisser vibrer… Il n’y a pas de préparatifs
qu’on pourrait lister, ce n’est jamais raisonné, assuré.
« Quand à l’horizon, en chute légère
Plonge la boule rouge feu
Alors sur la dune je fais halte
Pour voir si se montre un visage hospitalier. »
On ne sait pas où est le sujet, est-ce que je fais halte sur la dune ? Ou est-ce que la
boule rouge feu plonge sur la dune, il n’y a pas quelque chose qui attribue un
firmament.
Ça fait penser à la genèse quand dieu sépare les eaux du ciel et les eaux de la
terre, « Élohim » dit qu’il faut qu’il tisse un firmament et le firmament va ouvrir la
division entre les eaux du ciel et les eaux de la terre. Les eaux du ciel vont se
rassembler et les eaux de la terre vont se retirer ensemble pour faire la sèche. La
sèche va donner la terre et le firmament, cette ligne ouvrante va augurer la place
du ciel et de la terre. Ils ne sont pas des lieux mais quelque chose qui ouvre un
rapport appropriant, jamais établi, assuré. Chacun prend place et part, mais ça
ne découpe pas… séparer les eaux d’en bas et les eaux d’en haut… quelque
chose qui attribue un vers le bas et vers le haut se tenant de ce « trait ouvrant »
dont parle Maldiney.
« Sont-ils tus ? Non. Nous ne pouvons taire que ce que nous savons. Le poète ne
tait pas les noms. Il ne les sait pas. Il l’avoue dans un vers qui sonne à travers tous
ces poèmes comme une basse continue :
Vers quoi tu penches — tu ne sais pas.
L’expérience de ce poète avec le mot s’enfonce dans l’obscur et reste ainsi elle même
encore entourée de voiles. »
Quel est le travail du poète ? Idée qu’il y aurait une manière de travailler, qui fait
écho avec : qu’est-ce que c’est qu’une question en vue de l’essence ? Une
question questionnante ? Il le décrit comme quelque chose qui amène à une
épreuve, de se laisser aller dans une espèce d’ouverture abyssale. Ce n’est pas
manier des possibilités qu’on aurait déjà maitrisées, raisonnées, c’est se laisser
accueillir l’inouï, c’est une posture délicate. le « résignement » du poète évoqué
plus haut dans cet ouvrage.
« s’enfonce dans l’obscur et reste ainsi elle-même encore entourée de voiles. »
Il n’y a pas de maitrise, un accueil, être-le-là, ne pas savoir, qui n’est pas une
attitude volontaire.
Chez Descartes on dirait qu’on doute une dernière fois et dans la manière de
douter on ne doute pas… ici Juste on se retient d’affirmer, c’est une mise en
question jusqu’à ce que tout devienne ouverture, questionnement, et à un
moment ça advient, survenue en mode ego… la forme. Et pour cela il ne faut pas
avoir une idée de ce qui va venir, ni qu’on se laisse l’illusion de poser une question
qui n’en est pas une, d’où la manière de questionner, des questions pleines de
présupposés.
Donc, ce n’est pas qu’il se tait quand il dit que ce n’est pas nommé ce n’est pas
que le poète sait ce dont il s’agit et qu’il en serait discret ou secret, c’est qu’il se
trouve devant quelque chose d’abyssal et préserve ce retrait ouvrant.
« Laissons-la telle. Or en repensant l’expérience poétique de cette façon, nous la
laissons ainsi déjà être dans le voisinage de la pensée. Cependant, n’allons pas
croire qu’une expérience pensante avec la parole, à la place de l’expérience
poétique, va mieux mener au clair, et qu’il lui soit licite de lever le voile. »
Ça nous amène à voir qu’on fait la distinction entre la pensée et la raison et la
poésie, le mythe et l’histoire, toutes ces dimensions où il y va de raconter de
l’imaginaire avec l’idée d’une vérité a trouver que cette apparence dissimule
(l’imagination comme semblance). Il nous dit qu’il y a une proximité, c’est une
guise du penser et ça ne veut pas dire que faire une expérience avec la pensée
serait revenir vers la science et le concept. Il y a une expérience qui serait de
l’ordre du penser, mais penser n’est pas forcément calculer, ce qui est pour nous
dans notre époque totalement déplacé.
« De quoi une pensée ici est capable, cela reçoit sa détermination du fait qu’elle
écoute, et de la manière dont elle écoute le dire qui se fie (die Zusage) où l’être
de la parole parle en tant que parole du déploiement. »
Il dit que l’expérience pensante avec la parole à la place de l’expérience
poétique ne va pas mieux mener au clair et de quoi une pensée ici est capable.
La possibilité de penser ou une pensée reçoit sa détermination du fait que penser
c’est écouter, ce n’est pas du coup produire un raisonnement, c’est d’abord
écouter donc une position où je ne suis pas acteur mais receveur, il n’y a pas de
sujet maître.
C’est une manière d’écouter et d’écouter quoi ? Un dire qui se fie qui se donne,
qui s’accueille. Déjà c’est une écoute ce n’est pas un raisonné ; et une écoute
d’un dire ce n’est même pas moi qui parle, un dire me vient et éventuellement me
fait confiance, qui se risquerait à imaginer que je peux en prendre soin. La parole
n’est pas quelque chose dont nous, les humains, serions dotés comme un outil…
c’est quelque chose qui nous viendrait parce qu’on lui donnerait des signes qui
permettrait qu’elle ait envie de nous apprivoiser. Et cela n’est pas du tout pareil
que vouloir la maîtriser. Un dire qui se fie là ou l’être de la parole parle en tant que
parole du déploiement. Là où l’être de la parole, c’est à dire l’essence de la
parole serait la parole, ce qu’elle a d’essentiel… la parole d’un déploiement,
donc quelque chose qui porte à l’éclaircie, quelque chose qui grandit qui va son
chemin.
Ça ramène à Dasein: celui qui est mondialisant, qui habite de telle manière la
question d’avoir à être que ça l’appelle à donner sens provisoirement. En donnant
sens ça ouvre direction entre ma naissance et ma mort, mais aussi situation ici
plutôt qu’ailleurs… déploiement de la présence et qui n’est pas la maîtrise du
sujet.
Jamais à partir de Dasein on ne peut penser en termes de dualité, Dasein n’est
pas « un plus un » mais toujours « plus d’un ».
Du point de vue de la quotidienneté, du bavardage, de l’équivoque, du
dévalement, on dit que c’est la parole de l’un et celle de l’autre.
Il y a une manière d’accueillir, d’aller chercher la dimension de vérité c’est à dire
par où ça vient dévoiler ou déployer, mais qui n’est pas juste de l’ordre de ce qui
serait bien ou pas bien… C’est par là que ça se déplie et on peut enrichir ce
déploiement, on ne va pas le qualifier en terme de jugement (juger c’est produire
une signification assurée… table des catégories). Le but ce n’est pas de trancher
mais d’enrichir pour respecter le déploiement, l’explicité qui n’est pas l’expliqué…
c’est le travail de la forme.
« Toutefois, que la tentative en vue de préparer une possibilité d’expérience
pensante avec la parole requière le voisinage à la poésie n’a nullement lieu à titre
d’expédient ; au contraire, elle tire son origine d’un soupçon de bon augure :
poésie et pensée n’auraient-elles pas place en voisinage ? Peut-être ce confiant
soupçon est-il la parole qui répond à la mise au défi que, pour commencer, nous
n’entendons qu’indistinctement : le déploiement de la parole : la parole du
déploiement. »
Le but de ce texte sur le déploiement de la parole est : on est là pour préparer
quelque chose autour du déploiement de la parole et ça tourne autour, donc
reprise. « Toutefois, que la tentative en vue de préparer une possibilité
d’expérience pensante avec la parole requière le voisinage à la poésie n’a
nullement lieu à titre d’expédient » ; il dit peut-être que cette proximité serait un
soupçon, un sentir de bon augure… que poésie et pensée aurait une affinité
élective. La manière dont les peuples dans l’histoire dont les humains
témoignaient de leur habitation, c’était les mythes, les histoires, avant que ça
devienne la science. Donc tout était autour de l’imaginaire(une mise en image )
et de la dimension sensible dont l’imaginaire participe, on racontait des histoires,
des rapports entre les dieux et les humains les mythes, et c’est quand la science
est venue, c’est à dire récemment, qu’on en est venu à dire que tout ça c’était
des élucubrations. Ça ne posait pas problème de dire qu’un nuage peut pleurer…
Depuis le monde a été désenchanté… c’est l’époque moderne, l’avènement de
Descartes et du sujet roi, avec le déploiement de la technique ; c’est étonnant de
mesurer ça, à l’époque de ma grand-mère les cieux avaient des âmes, on prenait
soin de l’esprit du ciel, on rendait grâce, on remerciait, alors qu’aujourd’hui on
pourrait dire : pourquoi tu remercies le chou d’avoir poussé ou le ciel de faire
soleil ? Aujourd’hui La dimension poétique s’est retirée du monde, la vérité s’est
modifiée. Aujourd’hui on considère les choses comme un stock bon pour notre
usage au mépris de la nature… tout est possible si j’ai les moyens, c’est à dire
l’argent.
« Afin que se montre une possibilité de faire une expérience pensante avec la
parole, nous allons examiner le voisinage où habitent poésie et pensée. (Dichten
und Denken) C’est étrangement s’y prendre, alors que nous avons si peu
d’expérience en chacune des deux. Il n’empêche que nous les connaissons
toutes les deux. Sous les qualificatifs poésie et philosophie (Poésie und
Philosophie), nous possédons une masse d’informations sur la poésie (das Dichten)
et la pensée. »
Ça fait toucher que nous les connaissons toutes les deux, on prétend les
connaître?…on y entend quelque chose? Du côté du savoir on peut stocker une
masse d’informations sur ce que c’est penser, il y a des règles pour penser, il y a
des choses qui font dire qu’une proposition est vraie ou pas vraie… une manière
de les distinguer, de les discriminer, de les ranger, de les classifier.
« Et sur notre chemin, nous n’allons pas aveuglément en quête de leur voisinage ;
car nous avons encore à l’oreille un poème, Le Mot ; ainsi nous avons en vue une
expérience poétique avec la parole. Il est même permis, avec toutes les réserves
d’usage, de la résumer dans le dire du résignement : « Aucune chose ne soit, là où
le mot faillit. » »
On est encore dans une reprise ouvrante (cercle herméneutique), il reprend
comment nous y cheminons, à ce moment du texte. Rapport de voisinage n’est
pas une définition de l’un et de l’autre comme une table des catégories où l’on
distinguerait les culottes et les chaussettes pour les mettre chacune dans leur tiroir,
on cherche un voisinage… la manière dont ça se côtoie. ET vient à nouveau
« résignement » cette attitude du poète, acceptation de ne pas dire ,de ne pas
exercer de puissance sur les mots, s’en remettre au parler de la parole.
« A peine avons-nous remarqué qu’ici le rapport de la chose et du mot est
nommé, et ainsi le rapport de la parole en général à n’importe quel étant comme
tel- aussitôt nous avons appelé le poétique à passer dans le voisinage d’une
pensée. »
« Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. »
Donc pour que quelque chose puisse être, il faut que nous usions de la parole,
déjà le simple fait de le dire, je prononce des sons, j’articule des sons d’une
certaine manière et donc toute question et dimension du sens en tant que
signification oblige le sens de l’air, une manière de prononcer et d’articuler, une
musique… une manière de produire des sons pour faire des mots, c’est toujours
une manière poétique dans le sens que ça appelle à une saveur « artisanale » ce
n’est jamais à priori établi. Et cela interpelle notre évidence que le mot serait
copie sonore d’un objet circonscrit…
« le rapport de la parole est nommé et ainsi le rapport de la parole en général à
n’importe quel étant comme tel. »
Parler, appeler par le nom, rendre présent appeler à se montrer : une chaise, une
table, une tasse à café, le rapport de la parole qui porte en son site : ce rapport
n’est pas alors relation entre un mot d’un côté et un objet de l’autre ; le mot est
rapport lui-même , apport qui permet que quelque chose soit ; si je dis une licorne
là, la licorne est appelée, ça ne veut pas dire qu’elle survient matériellement, mais
on peut y entendre quelque chose.
« Mais cette dernière n’apprend là rien qui lui soit étranger. Car avec le plus
matinal de ce qui, à travers la pensée occidentale, est parvenu à se faire
entendre, il y a le rapport de la chose et du mot, et à la vérité sous la figure du
rapport de l’être et du dire. »
Le plus matinal est ce qui est toujours premier au sens de ce qui est essentiel, mais
pas le premier au sens arraisonné. « Car avec le plus matinal de ce qui, à travers la
pensée occidentale, est parvenu à se faire entendre »
Ce qui a été d’une certaine manière entendu est le rapport du mot et de la
chose ; les occidentaux ont défini la vérité comme adaequatio intellectus rei,
l’idée et la chose, l’idée étant le mot et il y a des manières de le dire : principe de
vérité d’identité. Quand je dis pied, il est évident que le pied est une identité
stable et chacun sait ce dont il s’agit, on peut le définir d’une manière plus
générale : un truc avec cinq orteils par exemple, qui n’est pas le pied de la table
mais le pied humain… On a édifié des règles pour établir des jugements.
Ça a commencé avec Aristote et la table des catégories, repris par Kant, des
règles du logos… Début de la philosophie, c’est le miracle en Grèce… à un
moment, un peuple s’est mis à réfléchir sur le dire plutôt que de tuer, de manger
ou de se chauffer comme si à un moment les besoins fondamentaux, la survie
était suffisante pour que l’on puisse se permettre le loisir de se raconter des
histoires.
Puis nous sommes passés du mythos à la logique, logos, cueillir et rassembler qui
est devenu le rendre compte, le rendre raison dans la pensée occidentale
s’éloignant de la poésie au profit de la science.
La philosophie distinguait physique et métaphysique, ce qui est matériel et ce qui
est l’idéel, de l’ordre des idées. Mythos, c’était le mythe, ça racontait les histoires
des dieux, des humains, des plantes… pas de statut de hiérarchisation dans le
mythe. Les plantes étaient aussi parlantes que les humains que le divin, c’était le
rapport entre les divins et les mortels, un rapport mythique, la création de la terre,
la naissance. On ne cherchait pas à établir une vérité certifiée on racontait
comment les choses s’éprouvaient, ce n’était pas considéré comme des bêtises.
Pour les Hellénistes, l’histoire du déluge dans la bible n’est pas une histoire, ça
donne à entendre quelque chose et ce n’est pas la question de savoir si c’est vrai
au sens scientifique ou pas. Ça permettait de supporter ou de témoigner de
quelque chose qui ne nous laisse pas en paix, qui cherche le sens mais n’essaye
pas d’établir une vérité certifiée.
« Ce rapport assaille la pensée d’une manière si confondante qu’il s’annonce en
un seul mot : λóγος. Ce mot parle simultanément comme nom de l’être et nom du
dire. Mais encore plus confondant pour nous est le fait que malgré cela aucune
expérience avec la parole n’est faite — aucune expérience où la parole elle même
viendrait proprement à la parole à la mesure de ce rapport. »
On présuppose toujours que les règles de la parole c’est logos et on a défini les
règles de la logique, c’est à dire des manières pour produire des jugements. Mais
pour produire ces jugements on utilise forcément la parole, et bien non !
Comment on définit le monde ? le monder du monde, pas le monde comme un
contenant avec plein de trucs dedans. Ce sont des questions essentielles dans le
sens que ce sont des questions qui ne peuvent que rester questions et qui ouvrent
à des tensions pathétiques. Comment peut-on faire une expérience où la parole
elle-même viendrait proprement à la parole ? Sans l’utiliser comme « outil », en
préservant l’inouï de ce pouvoir être?ce qui déploie être?Cela par où se déploie
« être »?.
« De cette indication nous tirons : l’expérience poétique de Stefan George nomme
quelque chose d’archi-ancien, qui a déjà atteint la pensée et, depuis, la tient
prisonnière, mais d’une manière toutefois qui nous est devenue autant habituelle
que méconnaissable. Pas plus que l’expérience poétique avec le mot,
l’expérience pensante avec le dire n’amène la parole en son déploiement à la
parole. »
Ce n’est pas la poésie et ce n’est pas non plus la « pensée » qui va amener la
parole en son déploiement à la parole si nous nous en tenons à notre attitude
quotidienne. Comment trouvez la source de la parole ? On pourrait dire un endroit
où … est-ce que le silence c’est l’absence de la parole ? Est-ce que se taire n’est
pas un dire ? Est-ce que dire, c’est faire des sons ? Ce sont toutes ces questions, on
sent bien qu’il y a quelque chose mais on ne peut pas l’attraper.
« Ainsi en est-il ; sans que cela porte ombrage au fait que, du matin de la pensée
occidentale au soir de la poésie de Stefan George, beaucoup de choses
profondes ont été pensées sur la parole par la pensée, et beaucoup de choses
admirables ont été dites par la poésie à propos de la parole. Maintenant, à quoi
cela tient-il que, néanmoins, le déploiement de la parole, partout, ne se porte pas
à la parole en tant que parole du déploiement, nous ne pouvons seulement qu’en
avoir soupçon. »
Le déploiement de la parole est que la parole parle, elle donne à entendre, elle
porte et déploie être etc. Mais l’acte même de la parole en son déploiement, on
ne peut pas le maîtriser, on n’en a qu’un soupçon.
« Plus d’une raison parle en faveur du fait que c’est précisément le déploiement de
la parole qui lui interdit de venir à la parole – à cette parole en laquelle nous
formulons des énoncés sur la parole. »
Parler, c’est aujourd’hui formuler des énoncés, c’est donc nommer d’une certaine
manière des énoncés à propos de choses qui sont posées en face. Le
déploiement de la parole en lui-même ne peut jamais se nommer, on ne peut pas
l’arrêter pour en sortir et essayer de le nommer comme je nomme un étui à
cigarettes… je le nomme, je lui assigne une place.
« Si la parole interdit en ce sens partout son déploiement, alors cet interdit fait
partie du déploiement de la parole. Ainsi, la parole ne se contient-elle pas
seulement là où nous la parlons à la façon coutumière ; cette retenue est
déterminée par ceci que la parole se retient et se contient (an sich hält) avec son
origine (retenant et réservant son origine) et ainsi refuse de dire son déploiement à
notre manière habituelle de penser qui est la représentation. »
On arrive au soir… du matin de la pensée occidentale, au soir de la pensée de
Stefan George, c’est à dire à notre époque actuelle. Dans le matin de la pensée
occidentale, on n’était pas dans la représentation mais aujourd’hui on est dans la
représentation, c’est à dire une conscience se représente à l’intérieur d’ellemême
d’une manière générale et conceptuelle ce qui est le monde extérieur
devant elle. On est dans l’idée de la représentation et la vérité est adéquatio rei
et intellectus, ce qu’il y a à l’intérieur de la conscience et la chose, et c’est Dieu
qui est le garant de la vérité de cette relation idée et chose.
Dans notre manière habituelle de penser, on ne peut pas attraper ça, puisqu’il
faut se le représenter… questionner à nouveau frais « se représenter » qui va de
soi?
« En ce cas, il n’est plus permis non plus, dès lors, de dire que le déploiement de la
parole est la parole du déploiement. »
Dans la table des catégories selon les principes d’identité et de non contradiction
etc. Est-ce-que je peux dire par exemple, que le maniement de la hache est la
hache du maniement ? Je sais bien que manier une hache c’est bien ne pas
hacher le maniement, et pourtant pour la parole ça ne nous choque pas de la
même manière. Ça veut bien dire que selon les règles le principe d’identité est mis
à mal. Quand je parle du déploiement de la parole et de la parole du
déploiement ce n’est pas que déploiement égale parole, principe d’identité ; le
déploiement de la première partie de la proposition n’a pas la même portée de
signification que dans la deuxième partie. C’est même la mise en tension des
deux qui révèle ça alors que ça ne le révèle pas pour une tasse ou un nuage. Ça
met à mal les règles habituelles du logos, tel qu’il est selon l’ordre de la
représentation. et les mettant à mal peut être que cela nous ouvre une occasion
autre, inouïe?
« En ce cas, il n’est plus permis non plus, dès lors, de dire que le déploiement de la
parole est la parole du déploiement.
A moins que le mot de « parole » veuille dire dans la seconde partie de la locution
quelque chose d’autre, et même quelque chose de tel qu’en lui, ce soit la retenue
de la parole même qui parle. »
Alors que lorsque que l’on parle selon le jugement, on parle d’abord de l’idée du
principe d’identité, que quand je dis table, j’ai défini ce qu’est table et je ne le fais
pas bouger, je l’ai conceptualisé.
Dans la seconde partie de la locution le mot parole veut dire quelque chose
d’autre, et même quelque chose de tel qu’en lui donc quelque chose de manière
troublante qui devrait nous étonner, quelque chose de tel qu’en lui la retenue de
la parole se mette à parler.
On reprend la phrase : le déploiement de la parole donnerait à entendre, parole
du déploiement, que la retenue du déploiement se parle, quelque chose qui dit le
déploiement donc se retenir et dans ce cas le déploiement de la parole se porte
donc à sa manière à la parole ce qui ne veut pas dire qu’il se déploie, qu’il se
montre en tant que tel, ça ne veut pas dire qu’on le maîtrise, on l’éprouve: la
retenue de la parole même qui parle.
« Alors le déploiement de la parole se porte bien, à sa manière la plus propre, à la
parole. »
Il ne se conceptualise pas mais il s’y porte. Quand on entend la phrase ça ne nous
choque pas, ça ne nous parait pas saugrenu. Ça nous donne à entendre quelque
chose que d’habitude on ne prend pas en mesure, on ne prend pas en garde, ça
nous échappe et c’est peut-être pour ça qu’on fait de la parole un outil, un stock
de mots à la disposition d’une conscience.
« Nous n’avons plus le droit d’esquiver cela, il faut même porter plus loin la
confiance et présumer encore : à quoi peut-il bien tenir que la « parole »
proprement dite du déploiement qu’est la parole puisse si facilement nous
échapper ? Présumons que cela tient, au moins en partie, au fait que les deux
modes éminents du Dire, la poésie et la pensée, n’ont pas été cherchés en propre,
c’est à dire dans leur voisinage. »
On a essayé de distinguer, différencier on n’a pas essayé de chercher là où ils ont
une mutuelle affection,
« Mais on parle assez, cependant, de la poésie et de la pensée. La locution est
déjà devenue une formule vide et monotone. Peut être le « et » dans la locution
« poésie et pensée », s’ouvre-t-il pour recevoir sa plénitude et sa détermination
claire, dès que nous nous laissons entrer dans le sens que cet « et » pourrait viser le
voisinage de la poésie et de la pensée. »
Le « et » n’est pas un « et » d’addition, ce n’est pas la poésie plus la pensée, c’est
la poésie et la pensée, ça donne à entendre des modes qui ne sont jamais
regardés ensemble . Notre pensée quotidienne, celle notamment de la pensée
moderne, fait toujours des individus des choses isolées et du coup elle les
additionne. Est-ce que le couple est l’addition de un plus un ? ou est-ce que c’est
bien plus que ça voire tout autre?… Donc le « et » n’est pas A + B… Dans notre
familiarité, on pense « poésie » plus « pensée » parce que c’est évident pour nous
que penser c’est autre chose que poétiser… Un peu comme je pourrais dire : je
suis triste et joyeuse, ce n’est pas exclusif, ce n’est pas une contradiction, ce n’est
pas une ambivalence, c’est une complexité.
« cet « et » pourrait viser le voisinage de la poésie et de la pensée. » Un voisinage
et non pas une distinction.
« Mais aussitôt nous exigeons une explication : que doit vouloir dire ici
« voisinage », et de quel droit est-il et peut-il être question de voisinage ? Voisin
(Nachbar), le mot le dit lui-même, est celui qui habite à proximité (in der Nähe)
d’un autre, la partageant avec lui. »
Ce n’est pas un endroit différencié, c’est un endroit de partage, de communauté,
de « mise » en commun, et le commun n’est pas ce que j’ai d’abord à moi et que
je mets à ta disposition… ce n’est pas mon pull que je te prête…
Voisin (Nachbar), le mot le dit lui-même, est celui qui habite à proximité (in der
Nähe) Celui qui habite à proximité (in der Nähe) : ça évoque la spatialité du
Dasein… toujours auprès de, proche (in der Nähe) d’un autre, partageant avec
lui. Le partage avec autrui ne veut pas dire que c’est moi plus l’autre. C’est un
partage, c’est comme l’indivision, ça ne peut pas être séparé, une partition, un
rapport .
« Cet autre devient par là à son tour le voisin du premier. Le voisinage est ainsi une
relation qui résulte de ce que l’un vient s’établir à proximité de l’autre. Le
voisinage est le résultat, c’est-à-dire la conséquence et l’effet du fait que l’un
s’installe vis-à-vis de l’autre. »
Le vis à vis comme une proximité affectueuse, qui n’est jamais arrêtée… sinon il n’y
plus de voisin et qui n’est pas d’ordre métrique.
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