compte rendu de lecture N°10 le déploiement de la parole
Compte-rendu de lecture n°10 – Le déploiement de la parole n° – p161-163
Mai 2024 Pierre-Routine
Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
« Gottfried Benn, tiré des Poésies statiques (p. 36). Le ton de ce poème est plus
tendu et en même temps plus brûlant, parce que plus exposé, tranchant à l’extrême.
Le poème est intitulé, avec une modification caractéristique et probablement
voulue du titre :
Un mot
Un mot, une phrase – : d’un chiffre s’exhausse
l’intelligence d’une vie, soudain le sens,
soleil figé, sphères muettes
et tout prend corps en vue de lui.
Un mot – éclat, vol, feu,
jet de flammes, rayure d’étoiles -,
et l’ombre de nouveau, immense,
dans le vide espace autour du monde et de moi.
(Trad. Dominique Pierson.) »
Dans la pensée hébraïque, il faut prendre soin du retrait de Dieu. Il faut que le divin
se retire pour que puisse venir quoique ce soit, que des angles de vue apparaissent.
La lumière doit se retirer pour laisser place. Le travail de l’humain est de
faire le tikum, c’est à dire la réparation des éclats de la lumière infinie qui a été
recueillie par des vases qui ont explosé sous l’effet de la lumière. Et ce sont les
éclats qui font le monde. Nous devons prendre soin de réparer, de prendre soin
de la brisure. C’est ainsi que le retour du Messie est un acte d’herméneutique, ce
n’est pas quelqu’un qui va venir. L’humain a charge du retrait du divin, de rendre
grâce et du coup de prendre soin de l’infinie richesse du vivant et de la parole.
Chiffre : initiales sur un tissu, qui augure la possibilité d’y entendre quelque chose.
« d’un chiffre s’exhausse l’intelligence d’une vie, soudain le sens, soleil figé, sphères
muettes et tout prend corps en vue de lui… » L’ouvert qui ménage la
possibilité des brisures, rapport d’ombre et lumière… Ça appelle le « clin d’oeil « :
Heidegger en parle comme un moment de l’ordre du kaïros, qui cligne, qui nous
appelle… ou le « trait ouvrant » de Maldiney… et la frontière contact en Gestaltthérapie.
Cette déchirure de l’ouvert, le slash qui donne lieu et place de quelque
chose qui s’éclaire d’un quelque chose qui se retire. D’où la logique de la forme.
« Les trois conférences aimeraient nous amener à la possibilité de faire avec la
parole une expérience. Expérimenter quelque chose, cela veut dire : s’acheminant,
arriver à atteindre quelque chose sur un chemin. Faire une expérience
avec quelque chose veut dire que cela vers quoi en cheminant nous tendons
afin de l’atteindre, cela nous attire nous-mêmes, nous touche, s’adresse à nous et
nous met en demeure – en nous retournant jusqu’à nous rendre comme lui. »
L’appui est sur le cheminement, pas sur l’agrippement lié aux concepts.
« Faire une expérience avec quelque chose veut dire que cela vers quoi en
cheminant nous tendons afin de l’atteindre » : ceci est notre quotidien ou un
idéal de maîtrise ! Cela nous ne l’atteignons pas mais « cela nous attire nousmêmes
», ce n’est pas nous qui tendons vers lui, ça nous appelle, « nous touche,
s’adresse à nous et nous met en demeure » comme une contrainte à l’impossible.
« en nous retournant jusqu’à nous rendre comme lui », c’est à dire que ça nous
retourne quant à notre idée de stabilité, de nos repères, de nos appuis… et nous
rend aussi mystérieux que ce cheminement, ça nous met en chemin.
On pense cheminer, faire une expérience, et qu’on va atteindre quelque chose,
mais en fait ce mouvement, que rationnellement nous décidons, nous emmène,
nous touche et nous retourne. Ce n’est pas un mouvement que nous initions. Et
ça nous fait prendre conscience que l’aller vers est toujours là, un aller vers lequel
nous sommes toujours appelés à prendre place. On se donne l’illusion qu’on
pourrait initier ce mouvement. Or la vie est toujours mouvement, rythmique.
La parole est une expérience, une épreuve, et alors on ne peut plus maîtriser. On
doit accepter de se laisser cheminer. C’est la seule condition pour que la nouveauté
soit possible, accueillir et s’y recueillir.
Comme ce mouvement de la caresse, comme quelque chose vers lequel on
tend sans cesse mais qui témoigne toujours d’un écart et qui fait toujours le mystère
de l’autre. Je le touche, ça me touche, mais je ne peux m’y accrocher et le
maitriser. C’est une approche qui toujours se décale qui me fait prendre en vue
que jamais je n’en ai fait le tour (idéal de la logique scientifique).
Métaphore de la possibilité du monde, des éclats du vase : dans la pensée juive,
tout est sans cesse un inépuisable cheminement. La pensée hébraïque, étude et
posture religieuse, est celle d’appeler sans cesse une nouvelle manière de comprendre,
de donner sens. C’est à dire quelque chose qui lutte contre le dogme,
jamais ce n’est arrêté.
Le propre de la pathologie, de ce qui nous crispe loin du divin… c’est de s’accrocher
à quelque chose. Faire des noeuds, c’est à dire une zone de récalcitrance
d’approche dans laquelle on ne prend plus soin du divin.
Remettre en abîme à chaque fois ce qu’on pense et se laisser advenir, laisser
s’échapper le sens, accepter l’infinie générosité de la vie qui nous appelle sans
cesse à prendre part. « L’inconscient » selon Tosquelles dans le sens qu’on est toujours
agrippé et que la signification produit un mot, et que le mot est une fermeture
de l’ouverture… et il faut que ça passe par la fermeture et on se laisse caresser
par ces mouvements.
à Ouaknin dit que « dans chaque mot se tient un oiseau aux ailes repliées qui attend
le souffle du lecteur pour prendre son envol. »
à Dans la Bible, enlever du nid les oisillons et les écarter de la mère : Plein de directions
:
– on est tous les enfants de quelqu’un, il y a toujours une mère quelque part :
l’éloigner et en même temps la prendre en vue.
– Si j’enlève les oisillons, je prive la mère d’eux, une autre manière d’appeler
la mère : qu’est-ce que j’appelle la mère que j’éloigne ? Où ça me ramène
à moi ?
– Le déloignement … Chaque mot laisse à entendre ce qui achoppe, ce
qu’il caresse. Ce qui donne l’élan de l’oiseau n’est pas la signification mais
c’est le souffle du lecteur pour prendre son envol. Le souffle est condition
de possibilité du son, et le son qui s’organise en mots… Le souffle est plus
large, plus insaisissable, il se retire dans le son, tout en témoignant de sa
présence. Cela rejoint la question de la théologie négative : Dieu ne peut
se dire que dans ce qu’il n’est pas. On ne cherche pas le « n’est pas », mais
la présence caressante du divin jamais agrippante.
à Le chandelier et les séphiroths : 10 dimensions de tension, d’entrelacs, rapport
d’équilibre les unes avec les autres. Entendre différemment la question de la
transcendance.
Quelque chose nous touche. Le mot est une brisure, un éclat de la chose, de ce
dont il est question… qu’on doit préserver comme question. Coeur de la pensée
heideggérienne : ce dont il s’agit : qui? Et que notre question n’épuise jamais le
« qui? » …Une mystique de la présence.
Ce n’est pas la même chose que l’absurde qui répond qu’il n’y a pas de sens à
l’existence.
Le sens est provisoire et appel à sans cesse prendre place.
D’où ce qu’on appelle l’existence humaine comme crise, ce avec quoi nous travaillons
comme thérapeutes. Ce qui nous amène à remanier et à se décider
pour une direction de sens provisoire que nous allons appeler un projet qui sera
sans cesse remis en chantier. Et ça doit s’ajuster jusqu’aux moments de crises,
moments où cet ajustement n’est plus possible. Il faut remanier, reprendre à nouveaux
frais la question : ajustement créateur, Gestalt thérapie !
Exemple d’une personne malentendante qui s’en plaint continuellement : « personne
ne m’entend et ne comprend… ». Ce qui fait crise est que ça s’accroche.
Une signification surgit sans cesse à nouveaux frais, et voir la nouveauté de cela.
Et voir comment on entend: « ajustement créateur ». Où est le verbe, où est le sujet,
où est l’adjectif ? Dans la Gestalt-thérapie classique, on l’entend comme une
qualité de l’ajustement, la qualité d’être créateur. Or, l’ajustement est aussi créateur
en tant que verbe ! Donc ça appelle sans cesse à cette signification que je
mesure : « je m’en plains », puisqu’elle surgit à chaque fois, dans sa fraicheur qui
n’en finit pas de me dérouter. Et de m’arrêter : « personne ne m’entend ! » Qui ?
Soit je l’entend comme une répètition : ajustement conservateur, et là on est
dans l’idée d’un ego constitué, d’une conscience et d’une vérité « adaequatio
rei et intellectus ». Soit on l’entend comme le fait que cette phrase laisse à entendre
quelque chose d’inouï : « ce n’est pas banal quand vous dites cela ». Par
contre, peut-être qu’on ne se laisse pas questionner par ce qu’appelle et qu’on
l’entend comme « ça appelle toujours le même ». Mais le même n’est pas l’identique.
Donc ça dit : le même, une question, qui se dérobe encore (et encore), et
que nous devons chercher la nouveauté de ce qu’elle montre. Ce qui semble
aller de soi ou être pareil, c’est chercher la fraicheur du sens à chaque chose, la
fraicheur du sens du mot.
Quand on a du mal, c’est qu’on attribue une signification figée au mot et c’est
qu’on ne questionne plus. Et peut-être que ça met dans une tournure, dans une
saveur qui est difficile à supporter, qui donne envie de s’en dépatouiller. Le lancinant
! Le vain ! (vanité, tout est vanité et poussière du vent…)
Et alors, rester dans ce qu’il y a d’inouï à le dire, dans la nouveauté… que nous
fassions étonnement, brisure, la disposition de l’entendre à nouveau frais, de
s’ouvrir ensemble à cette question de ce qu’il y a d’inouï et d’un sens qu’il y a à
donner ! C’est-à-dire d’accepter de se mettre dans une position d’ouvrir plutôt
que de rabattre. Il faut que ça me retourne. Peut-être oser aller chercher dans
quelque chose de farfelu, dans le sens de comment la parole va me laisser entendre,
et que tous les chemins vont ouvrir de la nouveauté, eu égard à ce mystère.
Il n’y a pas de vérité au sens d’une exactitude ! Il ne faut jamais s’arrêter !
Ce qui va faire l’arrêt est le moment de prendre place provisoirement, que ça va
appeler à faire sens, c’est tout !
Le mouvement, si je l’accompagne, va de lui-même s’altérer. C’est la confiance
dans l’ajustement créateur !! Les choses prennent leur dimension, c’est un ajustement
qui va créer un moment de justesse. Et pas une vérité définitive ou stable.
C’est une justesse qui est toujours inouïe « ha bon ? je pensais aller vers ici et je
vais vers là ?? ».
Chaque fois que ça s’agrippe, ça anticipe et met une signification… plutôt que
lâcher et prendre la parole au sérieux ! Comment entendre autrement ? ça plutôt
que, à la place de… Chercher une nouvelle forme. Et la chercher, c’est en
fait la laisser venir, car quand on cherche, on a plutôt tendance à établir une hiérarchie,
à mettre de côté, à être rationnel… contrairement aux jeux de mots de
Lacan par exemple !
« Vu qu’il y retourne de faire une expérience – d’être en chemin -, nous allons
penser aujourd’hui, pendant cette heure de transition entre la première et la troisième
conférence, nous allons penser au chemin. Pour cela, une remarque préalable
est nécessaire ; la plupart d’entre vous, en effet, consacrent leur travail surtout
à penser scientifiquement. Or les sciences connaissent le chemin qui mène à
savoir sous le nom de méthode. Cette dernière, surtout dans la science des
Temps Modernes, n’est pas un simple instrument au service de la science ; au
contraire, la méthode à son tour a pris les sciences à son service. Les tenants et
aboutissants de cette affaire ont été reconnus pour la première fois dans toute
leur portée par Nietzsche ; il les expose dans les notes suivantes. Tirées de l’oeuvre
posthume elles sont publiées sous les numéros 466 et 469 dans La Volonté de puissance.
La première dit : « Non la victoire de la science est cela qui caractérise
notre XIXe siècle, mais la victoire de la méthode scientifique sur la science. »
Il dit que c’est la méthode, entendue du côté de l’efficace, qui a pris le dessus
sur la science, qui la domine. Ce n’est pas que la science est la vainqueure de
notre siècle, siècle de la science, mais que c’est la méthode scientifique qui a
pris le dessus sur la science, tout ce qui est de l’ordre de la norme.
Notre société, en prenant la méthode scientifique comme référence, a perdu
l’habitation poétique et tous les autres modes d’habitations, y compris la compréhension
de la science.
« La deuxième note commence avec la phrase : « Les vues ayant le plus de valeur
sont trouvées le plus tard : mais les vues ayant le plus de valeur, ce sont les
méthodes. »
Quand je prends un chemin, j’ai déjà esquissé ce qu’est ce chemin, pour que je
puisse le reconnaitre, pour qu’il se fraye. C’est à dire qu’en général, je mets en
oeuvre des choses, et je ne prends pas de temps sur la méthode, sur le chemin
qui par exemple me permet de formuler une question. Je m’occupe de répondre
à la question. Je donne une valeur à la réponse. Mais je ne prends pas
peine de prendre soin de comment la question, telle qu’elle est mise en forme,
est déjà un chemin.
Il resitue que faire une expérience se met en lien avec être en chemin. Et que du
coup, dans cette transition entre les deux conférences, qui ont pour but de nous
amener à faire ce chemin, on va prendre le temps de méditer ce que veut nous
dire « chemin ». Ce qui n’est quand même pas fréquent !
Il faut se rappeler qu’Heidegger, quand il intitule son oeuvre complète, il dit chemin
et non oeuvre. Beaucoup de ses textes sont autour du cheminement : « Entretien
sur un chemin de campagne, » « Chemins qui ne mène nulle part »… Heidegger
n’est pas dans produire une oeuvre, c’est à dire un corpus assis, fixe et
achevé. Il amène, dans sa manière de titrer, quelque chose qui amène à un
chemin de penser, donc une dimension poétique, qui n’est pas une métaphore,
basée sur ce qu’il appelle expérience, l’événement, l’entrée en présence.
Ce qui n’est pas la même chose que l’expérimentation de la Gestalt thérapie,
proposée à des individus ; logique, méthode qui dans cette proposition d’expérimentation
va changer l’individu. Elle n’est pas questionnée, pas de dimension
de valeur qui augure tout le projet thérapeutique.
« Nietzsche lui-même a trouvé le plus tard cette vue sur le rapport de la méthode
à la science, à savoir pendant la dernière année de clarté dans sa vie, en 1888 à
Turin.
Dans les sciences, le thème de recherche n’est pas seulement proposé par la
méthode ; il est en même temps implanté dans la méthode où il lui demeure subordonné.
»
Le thème est directement implanté dans une méthode qui va en faire une recherche
scientifique. Elle est impensée : par exemple chercher des causes, des
effets… les protocoles d’expérimentations… La méthode elle-même est prise
dans des règles qui vont diriger la façon de chercher. Le thème de recherche
n’est pas proposé par la méthode, il est implanté dans la méthode et il y est subordonné.
« La course folle qui emporte aujourd’hui les sciences elles ne savent elles-mêmes
pas où, provient d’une impulsion de plus en plus forte, celle de la méthode
chaque jour plus soumise à la technique. Tout le pouvoir de la science repose
dans la méthode. Tout « thème » est à sa place dans la méthode. »
Cela dit que la science est sous l’influence de la technique. C’est à dire de la logique
qui devient alors logistique. Ça se soumet l’une à l’autre, et il y a une dominance
de la technique qui n’est pas vue.
« celle de la méthode chaque jour plus soumise à la technique. » Il parlera du déferlement
de la technique. C’est à dire quelque chose où la praxis est devenue
technique, où la logique est devenue logistique, à tel point qu’on ne s’en rend
même plus compte. C’est pour cela qu’on peut faire des échantillons de population.
Par exemple les étudiants utilisent tous le même logiciel d’analyse de données,
qui fonctionne selon des aprioris qui sont oubliés, et qui nous dominent.
Tests du max de mots en 3 min qui commencent par la lettre H : la personne arrive
à : héroïne, hôpital… et sa production diminue ! On dit alors baisse de production
intellectuelle et on perd de vue ce que donnent à entendre ces mots ,
leur épaisseur charnelle!!
Donner le plus de mots parait être de la technique, mais on oublie que les mots
d’un humain sont habités et qu’on ne peut pas s’en tenir à mesurer le nombre de
mots !
D’un point de vue méthodologique c’est à dire technique, et souvent on
confond méthode et technique, on applique… comme en cuisine, sauf que la
partie humaine, la pâte du monde est bafouée, oubliée. Aujourd’hui, on a oublié
qu’il y a une pâte. On s’en réduit à la technique, qui est devenue l’autre nom de
la méthode et la logique qui est devenue la logistique, traitement quantitatif de
données. Quatre femmes de 60 ans, ce n’est pas la même chose que 4 stylos
bille !
Donc la science est de plus en plus inféodée à la technique et à l’efficace.
« Dans la pensée, il en est autrement que dans la représentation scientifique. Là, il
n’y a ni méthode, ni thème – mais la contrée, qui s’appelle ainsi parce qu’elle encontre,
c’est-à-dire doue d’un « en-face » ou libre espace ce qu’il y a, pour la
pensée, à penser. »
Par exemple : poser une équation de recherche. S’il n’y a pas de réponse à
cette question, c’est une vraie question de recherche et ça permet au sujet de
recherche d’être accepté.
Dans la pensée, il y a des manières de questionner qui sont dignes de la technique
et la pensée scientifique. Je vais questionner la cause, je ne vais pas questionner
le désir !! Je ne peux pas questionner, d’un point de vue scientifique, la
quantité d’un kilo de plumes dans mon oreiller et un kilo de plomb dans mon
oreiller… Quelle question poser pour qu’elle soit scientifique ?
C’est retrouver cette espèce de capacité de pouvoir s’étonner. C’est la contrée
qui permet de prendre place. La pensée, dès qu’elle émerge, dans son émergence
survient un ce, auprès de quoi elle se tient et qui fait encontre, qui vient à
se manifester tout près. Et qui ouvre la pensée.
« Pourquoi le soleil ? » : ça ouvre tout ce qu’il y a autour du soleil et ça ouvre
toute la surprise d’une telle question.
« La pensée séjourne dans la contrée en allant les chemins de la contrée. Ici,
c’est le chemin qui est à sa place dans la contrée. Ce rapport n’est pas seulement
difficile, il est simplement impossible à apercevoir depuis le mode de représentation
scientifique. C’est pourquoi quand, par la suite, nous nous recueillerons
pour nous remettre dans le sens le chemin de l’expérience pensante avec la parole,
nous ne nous livrerons nullement à une réflexion méthodologique. Nous allons
déjà en la contrée, dans le domaine qui, nous concernant, vient à nous. »
Donc il n’y a pas quelque chose de s’y mettre dedans, toujours nous allons déjà
dans la contrée, nous sommes lieu d’encontre, de tout près. C’est pour cela
l’image de la caresse, d’une encontre qui jamais ne s’épuise dans la coïncidence,
de ce qui se renouvelle, de ce qui fait écart, qui ouvre, tisse l’ouvert.
« la contrée, qui s’appelle ainsi parce qu’elle encontre, c’est-à-dire doué d’un «
en-face » ou libre espace ce qu’il y a, pour la pensée, à penser. »
Espace : qui écarte, qui attribue places et lieux.
Ça donne, car ce n’est pas nous qui donnons cela. Pour que j’y sois, il faut que je
sois encontre, l’encontre me donne place et lieu, je suis tout contre, et alors je
mesure l’écart qui me donne place.
« libre espace ce qu’il y a » : on pourrait lire libre ouverture d’espace ou cela
donne (es gibt) pour la pensée à penser. Cette donation est en même temps
exergue de la pensée, c’est une autre manière de dire penser. Penser, cela
donne, cela ouvre.
Donc ça ne peut pas se poser comme l’un premier par rapport à l’autre, dans
une logistique technicienne ou généalogique (le genos). C’est juste impossible
du point de vue de la pensée scientifique, avec un début chronologique qui
cause la suite… Mais qui a produit la 1ère graine ? Ce sont les limites de ça : ça
n’épuise pas la question du 1er… du commencement, du genos, ou d’une génération
infinie et qu’il n’y a jamais eu de 1er.
Y a-t-il besoin d’un 1er oeuf ou d’une 1ère poule ? Pour qu’il y ait un 1er oeuf, il faut
une 1ère poule… Il faut lâcher cette logique-là pour un il-y-a… des poules ; et les
poules produisent l’oeuf…
La cause 1ère, la métaphysique, la question de l’être, la question du temps… On
ne peut pas dire qu’il y a d’abord la question de l’être et puis la question des
étants. Ce n’est pas possible. On ne peut attraper l’être tout seul, ou les étants
tout seuls. D’où la question de la métaphysique qui a essayé de répondre à la
question de l’être des étants. Donc elle a conçu des étants supérieurs.
Et Heidegger a posé la question fondamentale : être ? Une question qui jamais
ne trouvera réponse, qui ne peut que resurgir en tant que question. Question :
c’est à dire épreuve, quelque chose qui nous taraude, nous transit, ouverture.
Ça ouvre des chantiers…
La science dirait : d’abord 1, puis 2… Il y a des tenants et des aboutissants.
« c’est le chemin qui est à sa place dans la contrée. » La contrée, l’encontre, le là
tout proche, ce rapport est chemin. Le slash de la figure/fond. Ce n’est pas une
figure, un fond et on met un slash entre les 2. C’est le slash qui augure une figure
d’un fond se retirant, toujours sans cesse. Il n’y a pas un endroit où s’arrête l’éclairement
et où commence l’obscurcissement, c’est toujours une éclaircie, une clairière,
une lichtung, un éclairé. Il n’y a pas de lumière sans ombre, elles ne
peuvent pas se tenir l’une indépendante de l’autre. C’est un rapport de mutuelle
affection, au sens d’avoir lieu, mais qui n’est pas géographique. On ne peut pas
dire où commence la lumière et où termine l’ombre, comme le bord de la mer
ou le bord de la pluie.
« Nous allons déjà en la contrée », ce n’est pas une décision que j’ai d’en sortir.
Humain, jeté au monde, contrée : c’est le propre de l’humain, toujours déloignant,
toujours dans une proximité native, c’est à dire qu’il advient toujours làcontre
qui n’est pas un ici.
C’est pour cela que ce n’est pas entendable car l’expérience scientifique et méthodologique
suppose qu’on s’extrait de quelque chose pour pouvoir le mettre
en oeuvre.
Il n’y a pas d’humain en dehors d’un monde. C’est pour cela que seul le Dasein
est mondialisant, se tient dans une contrée. Il n’y est pas d’évidence. Il doit y
trouver sa tenue. Il questionne toujours : qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi ?
C’est une manière de faire monde, c’est une manière humaine d’être vivant.
Le chat ne fait pas cela, il doit avoir une autre manière.
« Nous parlons, et nous parlons de la parole. Cela, de quoi nous parlons, la parole,
est toujours déjà en avance sur nous. Nous ne faisons jamais que parler à sa
suite. »
On a besoin de la parole, on utilise la parole pour parler d’elle ! Elle est toujours
en avance sur nous car la parole parle. Donc elle nous donne à entendre. Et on
se pose la question de ce que nous entendons. « On ne fait jamais que parler à la
suite de la parole, » il faut bien que la parole soit, nous soit déjà accordée et
qu’elle nous donne faveur de parler…
« Ainsi, nous sommes perpétuellement suspendus après cela que nous devrions
avoir rattrapé et ramené à nous pour pouvoir en parler. C’est pourquoi, parlant
de la parole, nous restons empêtrés dans une parole sans cesse trop courte. Cet
enchevêtrement nous bloque l’accès de ce qui doit se donner à connaître à la
pensée. Seulement, cet enchevêtrement, que la pensée n’a jamais le droit de
prendre trop à la légère, se dénoue dès que nous portons attention à ce que le
chemin de pensée a de propre, c’est-à-dire aussitôt que nous portons notre regard
à I’entour, dans la contrée où la pensée trouve séjour. Cette contrée, de
partout, est ouverte sur le voisinage de la poésie. Méditer le chemin de pensée
oblige à penser et repenser ce voisinage. »
« Ainsi, nous sommes perpétuellement suspendus après cela que nous devrions
avoir rattrapé et ramené à nous pour pouvoir en parler », et qui nous devance
toujours.
« Que nous devrions avoir rattrapé », si nous étions dans un projet scientifique,
« et ramené à nous pour pouvoir en parler » pour en faire un outil disponible, devant
nous posé pour pouvoir le regarder. On ne peut le faire qu’à le prendre en
lieu. Il n’y a pas de moyen : je ne peux pas sortir de mon corps pour voir
comment il est !
Ça m’évoque l’impossibilité de l’empathie, mais de la compassion oui. Je ne
peux pas sentir l’autre !
« C’est pourquoi, parlant de la parole, nous restons empêtrés dans une parole
sans cesse trop courte. » Ce qu’on prend en vue n’est qu’un aspect qui déjà
nous conditionne… donc on ne peut pas le prendre en vue, observateur neutre
et détaché, selon les points de vue scientifique.
« Cet enchevêtrement nous bloque l’accès de ce qui doit se donner à connaître
à la pensée. Seulement, cet enchevêtrement, que la pensée n’a jamais le droit
de prendre trop à la légère, se dénoue dès que nous portons attention à ce que
le chemin de pensée a de propre, c’est-à-dire aussitôt que nous portons notre
regard à I’entour, dans la contrée où la pensée trouve séjour. »
Dès qu’on sort de la pensée scientifique, il y a une autre manière, que l’on ne
peut pas oublier, et qui vient nous dire : que veut nous dire penser.
Par exemple, en roulant, le surgissement de la nature, une profusion. Façon
d’être avec la parole, une autre faveur de la pensée qui ne cherche pas un tenant
et un aboutissement, un chemin, mais qui se réjouit. S’arrêter et regarder,
être émerveillée, sans être dans l’affairement de là où aller ! Pensée mystique qui
n’attribue plus place et lieu et qui se laisse frôler ?
« un regard à I’entour », pas un regard qui localise.
« Cette contrée, de partout, est ouverte sur le voisinage de la poésie. Méditer le
chemin de pensée oblige à penser et repenser ce voisinage. Repris extérieurement
et en faisant le compte, la première conférence traite de trois sortes de
choses :
D’abord le renvoi à une expérience faite poétiquement avec la parole. Ce renvoi
se limite à quelques remarques à propos du poème Le Mot, de Stephen
George.
Ensuite, la conférence caractérise l’expérience, qu’il s’agit ici pour nous de préparer,
comme expérience pensante. Là où la pensée se trouve se retrouve dans
sa détermination, celle qui lui donne à proprement parler son temps, elle se rassemblent
sur l’écoute de cette fiance (Zusage) qui nous dit ce qui se donne, pour
la pensée à penser. »
La fiance étant une forme de la foi.
Mai 2024 Pierre-Routine
Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
« Gottfried Benn, tiré des Poésies statiques (p. 36). Le ton de ce poème est plus
tendu et en même temps plus brûlant, parce que plus exposé, tranchant à l’extrême.
Le poème est intitulé, avec une modification caractéristique et probablement
voulue du titre :
Un mot
Un mot, une phrase – : d’un chiffre s’exhausse
l’intelligence d’une vie, soudain le sens,
soleil figé, sphères muettes
et tout prend corps en vue de lui.
Un mot – éclat, vol, feu,
jet de flammes, rayure d’étoiles -,
et l’ombre de nouveau, immense,
dans le vide espace autour du monde et de moi.
(Trad. Dominique Pierson.) »
Dans la pensée hébraïque, il faut prendre soin du retrait de Dieu. Il faut que le divin
se retire pour que puisse venir quoique ce soit, que des angles de vue apparaissent.
La lumière doit se retirer pour laisser place. Le travail de l’humain est de
faire le tikum, c’est à dire la réparation des éclats de la lumière infinie qui a été
recueillie par des vases qui ont explosé sous l’effet de la lumière. Et ce sont les
éclats qui font le monde. Nous devons prendre soin de réparer, de prendre soin
de la brisure. C’est ainsi que le retour du Messie est un acte d’herméneutique, ce
n’est pas quelqu’un qui va venir. L’humain a charge du retrait du divin, de rendre
grâce et du coup de prendre soin de l’infinie richesse du vivant et de la parole.
Chiffre : initiales sur un tissu, qui augure la possibilité d’y entendre quelque chose.
« d’un chiffre s’exhausse l’intelligence d’une vie, soudain le sens, soleil figé, sphères
muettes et tout prend corps en vue de lui… » L’ouvert qui ménage la
possibilité des brisures, rapport d’ombre et lumière… Ça appelle le « clin d’oeil « :
Heidegger en parle comme un moment de l’ordre du kaïros, qui cligne, qui nous
appelle… ou le « trait ouvrant » de Maldiney… et la frontière contact en Gestaltthérapie.
Cette déchirure de l’ouvert, le slash qui donne lieu et place de quelque
chose qui s’éclaire d’un quelque chose qui se retire. D’où la logique de la forme.
« Les trois conférences aimeraient nous amener à la possibilité de faire avec la
parole une expérience. Expérimenter quelque chose, cela veut dire : s’acheminant,
arriver à atteindre quelque chose sur un chemin. Faire une expérience
avec quelque chose veut dire que cela vers quoi en cheminant nous tendons
afin de l’atteindre, cela nous attire nous-mêmes, nous touche, s’adresse à nous et
nous met en demeure – en nous retournant jusqu’à nous rendre comme lui. »
L’appui est sur le cheminement, pas sur l’agrippement lié aux concepts.
« Faire une expérience avec quelque chose veut dire que cela vers quoi en
cheminant nous tendons afin de l’atteindre » : ceci est notre quotidien ou un
idéal de maîtrise ! Cela nous ne l’atteignons pas mais « cela nous attire nousmêmes
», ce n’est pas nous qui tendons vers lui, ça nous appelle, « nous touche,
s’adresse à nous et nous met en demeure » comme une contrainte à l’impossible.
« en nous retournant jusqu’à nous rendre comme lui », c’est à dire que ça nous
retourne quant à notre idée de stabilité, de nos repères, de nos appuis… et nous
rend aussi mystérieux que ce cheminement, ça nous met en chemin.
On pense cheminer, faire une expérience, et qu’on va atteindre quelque chose,
mais en fait ce mouvement, que rationnellement nous décidons, nous emmène,
nous touche et nous retourne. Ce n’est pas un mouvement que nous initions. Et
ça nous fait prendre conscience que l’aller vers est toujours là, un aller vers lequel
nous sommes toujours appelés à prendre place. On se donne l’illusion qu’on
pourrait initier ce mouvement. Or la vie est toujours mouvement, rythmique.
La parole est une expérience, une épreuve, et alors on ne peut plus maîtriser. On
doit accepter de se laisser cheminer. C’est la seule condition pour que la nouveauté
soit possible, accueillir et s’y recueillir.
Comme ce mouvement de la caresse, comme quelque chose vers lequel on
tend sans cesse mais qui témoigne toujours d’un écart et qui fait toujours le mystère
de l’autre. Je le touche, ça me touche, mais je ne peux m’y accrocher et le
maitriser. C’est une approche qui toujours se décale qui me fait prendre en vue
que jamais je n’en ai fait le tour (idéal de la logique scientifique).
Métaphore de la possibilité du monde, des éclats du vase : dans la pensée juive,
tout est sans cesse un inépuisable cheminement. La pensée hébraïque, étude et
posture religieuse, est celle d’appeler sans cesse une nouvelle manière de comprendre,
de donner sens. C’est à dire quelque chose qui lutte contre le dogme,
jamais ce n’est arrêté.
Le propre de la pathologie, de ce qui nous crispe loin du divin… c’est de s’accrocher
à quelque chose. Faire des noeuds, c’est à dire une zone de récalcitrance
d’approche dans laquelle on ne prend plus soin du divin.
Remettre en abîme à chaque fois ce qu’on pense et se laisser advenir, laisser
s’échapper le sens, accepter l’infinie générosité de la vie qui nous appelle sans
cesse à prendre part. « L’inconscient » selon Tosquelles dans le sens qu’on est toujours
agrippé et que la signification produit un mot, et que le mot est une fermeture
de l’ouverture… et il faut que ça passe par la fermeture et on se laisse caresser
par ces mouvements.
à Ouaknin dit que « dans chaque mot se tient un oiseau aux ailes repliées qui attend
le souffle du lecteur pour prendre son envol. »
à Dans la Bible, enlever du nid les oisillons et les écarter de la mère : Plein de directions
:
– on est tous les enfants de quelqu’un, il y a toujours une mère quelque part :
l’éloigner et en même temps la prendre en vue.
– Si j’enlève les oisillons, je prive la mère d’eux, une autre manière d’appeler
la mère : qu’est-ce que j’appelle la mère que j’éloigne ? Où ça me ramène
à moi ?
– Le déloignement … Chaque mot laisse à entendre ce qui achoppe, ce
qu’il caresse. Ce qui donne l’élan de l’oiseau n’est pas la signification mais
c’est le souffle du lecteur pour prendre son envol. Le souffle est condition
de possibilité du son, et le son qui s’organise en mots… Le souffle est plus
large, plus insaisissable, il se retire dans le son, tout en témoignant de sa
présence. Cela rejoint la question de la théologie négative : Dieu ne peut
se dire que dans ce qu’il n’est pas. On ne cherche pas le « n’est pas », mais
la présence caressante du divin jamais agrippante.
à Le chandelier et les séphiroths : 10 dimensions de tension, d’entrelacs, rapport
d’équilibre les unes avec les autres. Entendre différemment la question de la
transcendance.
Quelque chose nous touche. Le mot est une brisure, un éclat de la chose, de ce
dont il est question… qu’on doit préserver comme question. Coeur de la pensée
heideggérienne : ce dont il s’agit : qui? Et que notre question n’épuise jamais le
« qui? » …Une mystique de la présence.
Ce n’est pas la même chose que l’absurde qui répond qu’il n’y a pas de sens à
l’existence.
Le sens est provisoire et appel à sans cesse prendre place.
D’où ce qu’on appelle l’existence humaine comme crise, ce avec quoi nous travaillons
comme thérapeutes. Ce qui nous amène à remanier et à se décider
pour une direction de sens provisoire que nous allons appeler un projet qui sera
sans cesse remis en chantier. Et ça doit s’ajuster jusqu’aux moments de crises,
moments où cet ajustement n’est plus possible. Il faut remanier, reprendre à nouveaux
frais la question : ajustement créateur, Gestalt thérapie !
Exemple d’une personne malentendante qui s’en plaint continuellement : « personne
ne m’entend et ne comprend… ». Ce qui fait crise est que ça s’accroche.
Une signification surgit sans cesse à nouveaux frais, et voir la nouveauté de cela.
Et voir comment on entend: « ajustement créateur ». Où est le verbe, où est le sujet,
où est l’adjectif ? Dans la Gestalt-thérapie classique, on l’entend comme une
qualité de l’ajustement, la qualité d’être créateur. Or, l’ajustement est aussi créateur
en tant que verbe ! Donc ça appelle sans cesse à cette signification que je
mesure : « je m’en plains », puisqu’elle surgit à chaque fois, dans sa fraicheur qui
n’en finit pas de me dérouter. Et de m’arrêter : « personne ne m’entend ! » Qui ?
Soit je l’entend comme une répètition : ajustement conservateur, et là on est
dans l’idée d’un ego constitué, d’une conscience et d’une vérité « adaequatio
rei et intellectus ». Soit on l’entend comme le fait que cette phrase laisse à entendre
quelque chose d’inouï : « ce n’est pas banal quand vous dites cela ». Par
contre, peut-être qu’on ne se laisse pas questionner par ce qu’appelle et qu’on
l’entend comme « ça appelle toujours le même ». Mais le même n’est pas l’identique.
Donc ça dit : le même, une question, qui se dérobe encore (et encore), et
que nous devons chercher la nouveauté de ce qu’elle montre. Ce qui semble
aller de soi ou être pareil, c’est chercher la fraicheur du sens à chaque chose, la
fraicheur du sens du mot.
Quand on a du mal, c’est qu’on attribue une signification figée au mot et c’est
qu’on ne questionne plus. Et peut-être que ça met dans une tournure, dans une
saveur qui est difficile à supporter, qui donne envie de s’en dépatouiller. Le lancinant
! Le vain ! (vanité, tout est vanité et poussière du vent…)
Et alors, rester dans ce qu’il y a d’inouï à le dire, dans la nouveauté… que nous
fassions étonnement, brisure, la disposition de l’entendre à nouveau frais, de
s’ouvrir ensemble à cette question de ce qu’il y a d’inouï et d’un sens qu’il y a à
donner ! C’est-à-dire d’accepter de se mettre dans une position d’ouvrir plutôt
que de rabattre. Il faut que ça me retourne. Peut-être oser aller chercher dans
quelque chose de farfelu, dans le sens de comment la parole va me laisser entendre,
et que tous les chemins vont ouvrir de la nouveauté, eu égard à ce mystère.
Il n’y a pas de vérité au sens d’une exactitude ! Il ne faut jamais s’arrêter !
Ce qui va faire l’arrêt est le moment de prendre place provisoirement, que ça va
appeler à faire sens, c’est tout !
Le mouvement, si je l’accompagne, va de lui-même s’altérer. C’est la confiance
dans l’ajustement créateur !! Les choses prennent leur dimension, c’est un ajustement
qui va créer un moment de justesse. Et pas une vérité définitive ou stable.
C’est une justesse qui est toujours inouïe « ha bon ? je pensais aller vers ici et je
vais vers là ?? ».
Chaque fois que ça s’agrippe, ça anticipe et met une signification… plutôt que
lâcher et prendre la parole au sérieux ! Comment entendre autrement ? ça plutôt
que, à la place de… Chercher une nouvelle forme. Et la chercher, c’est en
fait la laisser venir, car quand on cherche, on a plutôt tendance à établir une hiérarchie,
à mettre de côté, à être rationnel… contrairement aux jeux de mots de
Lacan par exemple !
« Vu qu’il y retourne de faire une expérience – d’être en chemin -, nous allons
penser aujourd’hui, pendant cette heure de transition entre la première et la troisième
conférence, nous allons penser au chemin. Pour cela, une remarque préalable
est nécessaire ; la plupart d’entre vous, en effet, consacrent leur travail surtout
à penser scientifiquement. Or les sciences connaissent le chemin qui mène à
savoir sous le nom de méthode. Cette dernière, surtout dans la science des
Temps Modernes, n’est pas un simple instrument au service de la science ; au
contraire, la méthode à son tour a pris les sciences à son service. Les tenants et
aboutissants de cette affaire ont été reconnus pour la première fois dans toute
leur portée par Nietzsche ; il les expose dans les notes suivantes. Tirées de l’oeuvre
posthume elles sont publiées sous les numéros 466 et 469 dans La Volonté de puissance.
La première dit : « Non la victoire de la science est cela qui caractérise
notre XIXe siècle, mais la victoire de la méthode scientifique sur la science. »
Il dit que c’est la méthode, entendue du côté de l’efficace, qui a pris le dessus
sur la science, qui la domine. Ce n’est pas que la science est la vainqueure de
notre siècle, siècle de la science, mais que c’est la méthode scientifique qui a
pris le dessus sur la science, tout ce qui est de l’ordre de la norme.
Notre société, en prenant la méthode scientifique comme référence, a perdu
l’habitation poétique et tous les autres modes d’habitations, y compris la compréhension
de la science.
« La deuxième note commence avec la phrase : « Les vues ayant le plus de valeur
sont trouvées le plus tard : mais les vues ayant le plus de valeur, ce sont les
méthodes. »
Quand je prends un chemin, j’ai déjà esquissé ce qu’est ce chemin, pour que je
puisse le reconnaitre, pour qu’il se fraye. C’est à dire qu’en général, je mets en
oeuvre des choses, et je ne prends pas de temps sur la méthode, sur le chemin
qui par exemple me permet de formuler une question. Je m’occupe de répondre
à la question. Je donne une valeur à la réponse. Mais je ne prends pas
peine de prendre soin de comment la question, telle qu’elle est mise en forme,
est déjà un chemin.
Il resitue que faire une expérience se met en lien avec être en chemin. Et que du
coup, dans cette transition entre les deux conférences, qui ont pour but de nous
amener à faire ce chemin, on va prendre le temps de méditer ce que veut nous
dire « chemin ». Ce qui n’est quand même pas fréquent !
Il faut se rappeler qu’Heidegger, quand il intitule son oeuvre complète, il dit chemin
et non oeuvre. Beaucoup de ses textes sont autour du cheminement : « Entretien
sur un chemin de campagne, » « Chemins qui ne mène nulle part »… Heidegger
n’est pas dans produire une oeuvre, c’est à dire un corpus assis, fixe et
achevé. Il amène, dans sa manière de titrer, quelque chose qui amène à un
chemin de penser, donc une dimension poétique, qui n’est pas une métaphore,
basée sur ce qu’il appelle expérience, l’événement, l’entrée en présence.
Ce qui n’est pas la même chose que l’expérimentation de la Gestalt thérapie,
proposée à des individus ; logique, méthode qui dans cette proposition d’expérimentation
va changer l’individu. Elle n’est pas questionnée, pas de dimension
de valeur qui augure tout le projet thérapeutique.
« Nietzsche lui-même a trouvé le plus tard cette vue sur le rapport de la méthode
à la science, à savoir pendant la dernière année de clarté dans sa vie, en 1888 à
Turin.
Dans les sciences, le thème de recherche n’est pas seulement proposé par la
méthode ; il est en même temps implanté dans la méthode où il lui demeure subordonné.
»
Le thème est directement implanté dans une méthode qui va en faire une recherche
scientifique. Elle est impensée : par exemple chercher des causes, des
effets… les protocoles d’expérimentations… La méthode elle-même est prise
dans des règles qui vont diriger la façon de chercher. Le thème de recherche
n’est pas proposé par la méthode, il est implanté dans la méthode et il y est subordonné.
« La course folle qui emporte aujourd’hui les sciences elles ne savent elles-mêmes
pas où, provient d’une impulsion de plus en plus forte, celle de la méthode
chaque jour plus soumise à la technique. Tout le pouvoir de la science repose
dans la méthode. Tout « thème » est à sa place dans la méthode. »
Cela dit que la science est sous l’influence de la technique. C’est à dire de la logique
qui devient alors logistique. Ça se soumet l’une à l’autre, et il y a une dominance
de la technique qui n’est pas vue.
« celle de la méthode chaque jour plus soumise à la technique. » Il parlera du déferlement
de la technique. C’est à dire quelque chose où la praxis est devenue
technique, où la logique est devenue logistique, à tel point qu’on ne s’en rend
même plus compte. C’est pour cela qu’on peut faire des échantillons de population.
Par exemple les étudiants utilisent tous le même logiciel d’analyse de données,
qui fonctionne selon des aprioris qui sont oubliés, et qui nous dominent.
Tests du max de mots en 3 min qui commencent par la lettre H : la personne arrive
à : héroïne, hôpital… et sa production diminue ! On dit alors baisse de production
intellectuelle et on perd de vue ce que donnent à entendre ces mots ,
leur épaisseur charnelle!!
Donner le plus de mots parait être de la technique, mais on oublie que les mots
d’un humain sont habités et qu’on ne peut pas s’en tenir à mesurer le nombre de
mots !
D’un point de vue méthodologique c’est à dire technique, et souvent on
confond méthode et technique, on applique… comme en cuisine, sauf que la
partie humaine, la pâte du monde est bafouée, oubliée. Aujourd’hui, on a oublié
qu’il y a une pâte. On s’en réduit à la technique, qui est devenue l’autre nom de
la méthode et la logique qui est devenue la logistique, traitement quantitatif de
données. Quatre femmes de 60 ans, ce n’est pas la même chose que 4 stylos
bille !
Donc la science est de plus en plus inféodée à la technique et à l’efficace.
« Dans la pensée, il en est autrement que dans la représentation scientifique. Là, il
n’y a ni méthode, ni thème – mais la contrée, qui s’appelle ainsi parce qu’elle encontre,
c’est-à-dire doue d’un « en-face » ou libre espace ce qu’il y a, pour la
pensée, à penser. »
Par exemple : poser une équation de recherche. S’il n’y a pas de réponse à
cette question, c’est une vraie question de recherche et ça permet au sujet de
recherche d’être accepté.
Dans la pensée, il y a des manières de questionner qui sont dignes de la technique
et la pensée scientifique. Je vais questionner la cause, je ne vais pas questionner
le désir !! Je ne peux pas questionner, d’un point de vue scientifique, la
quantité d’un kilo de plumes dans mon oreiller et un kilo de plomb dans mon
oreiller… Quelle question poser pour qu’elle soit scientifique ?
C’est retrouver cette espèce de capacité de pouvoir s’étonner. C’est la contrée
qui permet de prendre place. La pensée, dès qu’elle émerge, dans son émergence
survient un ce, auprès de quoi elle se tient et qui fait encontre, qui vient à
se manifester tout près. Et qui ouvre la pensée.
« Pourquoi le soleil ? » : ça ouvre tout ce qu’il y a autour du soleil et ça ouvre
toute la surprise d’une telle question.
« La pensée séjourne dans la contrée en allant les chemins de la contrée. Ici,
c’est le chemin qui est à sa place dans la contrée. Ce rapport n’est pas seulement
difficile, il est simplement impossible à apercevoir depuis le mode de représentation
scientifique. C’est pourquoi quand, par la suite, nous nous recueillerons
pour nous remettre dans le sens le chemin de l’expérience pensante avec la parole,
nous ne nous livrerons nullement à une réflexion méthodologique. Nous allons
déjà en la contrée, dans le domaine qui, nous concernant, vient à nous. »
Donc il n’y a pas quelque chose de s’y mettre dedans, toujours nous allons déjà
dans la contrée, nous sommes lieu d’encontre, de tout près. C’est pour cela
l’image de la caresse, d’une encontre qui jamais ne s’épuise dans la coïncidence,
de ce qui se renouvelle, de ce qui fait écart, qui ouvre, tisse l’ouvert.
« la contrée, qui s’appelle ainsi parce qu’elle encontre, c’est-à-dire doué d’un «
en-face » ou libre espace ce qu’il y a, pour la pensée, à penser. »
Espace : qui écarte, qui attribue places et lieux.
Ça donne, car ce n’est pas nous qui donnons cela. Pour que j’y sois, il faut que je
sois encontre, l’encontre me donne place et lieu, je suis tout contre, et alors je
mesure l’écart qui me donne place.
« libre espace ce qu’il y a » : on pourrait lire libre ouverture d’espace ou cela
donne (es gibt) pour la pensée à penser. Cette donation est en même temps
exergue de la pensée, c’est une autre manière de dire penser. Penser, cela
donne, cela ouvre.
Donc ça ne peut pas se poser comme l’un premier par rapport à l’autre, dans
une logistique technicienne ou généalogique (le genos). C’est juste impossible
du point de vue de la pensée scientifique, avec un début chronologique qui
cause la suite… Mais qui a produit la 1ère graine ? Ce sont les limites de ça : ça
n’épuise pas la question du 1er… du commencement, du genos, ou d’une génération
infinie et qu’il n’y a jamais eu de 1er.
Y a-t-il besoin d’un 1er oeuf ou d’une 1ère poule ? Pour qu’il y ait un 1er oeuf, il faut
une 1ère poule… Il faut lâcher cette logique-là pour un il-y-a… des poules ; et les
poules produisent l’oeuf…
La cause 1ère, la métaphysique, la question de l’être, la question du temps… On
ne peut pas dire qu’il y a d’abord la question de l’être et puis la question des
étants. Ce n’est pas possible. On ne peut attraper l’être tout seul, ou les étants
tout seuls. D’où la question de la métaphysique qui a essayé de répondre à la
question de l’être des étants. Donc elle a conçu des étants supérieurs.
Et Heidegger a posé la question fondamentale : être ? Une question qui jamais
ne trouvera réponse, qui ne peut que resurgir en tant que question. Question :
c’est à dire épreuve, quelque chose qui nous taraude, nous transit, ouverture.
Ça ouvre des chantiers…
La science dirait : d’abord 1, puis 2… Il y a des tenants et des aboutissants.
« c’est le chemin qui est à sa place dans la contrée. » La contrée, l’encontre, le là
tout proche, ce rapport est chemin. Le slash de la figure/fond. Ce n’est pas une
figure, un fond et on met un slash entre les 2. C’est le slash qui augure une figure
d’un fond se retirant, toujours sans cesse. Il n’y a pas un endroit où s’arrête l’éclairement
et où commence l’obscurcissement, c’est toujours une éclaircie, une clairière,
une lichtung, un éclairé. Il n’y a pas de lumière sans ombre, elles ne
peuvent pas se tenir l’une indépendante de l’autre. C’est un rapport de mutuelle
affection, au sens d’avoir lieu, mais qui n’est pas géographique. On ne peut pas
dire où commence la lumière et où termine l’ombre, comme le bord de la mer
ou le bord de la pluie.
« Nous allons déjà en la contrée », ce n’est pas une décision que j’ai d’en sortir.
Humain, jeté au monde, contrée : c’est le propre de l’humain, toujours déloignant,
toujours dans une proximité native, c’est à dire qu’il advient toujours làcontre
qui n’est pas un ici.
C’est pour cela que ce n’est pas entendable car l’expérience scientifique et méthodologique
suppose qu’on s’extrait de quelque chose pour pouvoir le mettre
en oeuvre.
Il n’y a pas d’humain en dehors d’un monde. C’est pour cela que seul le Dasein
est mondialisant, se tient dans une contrée. Il n’y est pas d’évidence. Il doit y
trouver sa tenue. Il questionne toujours : qu’est-ce que je fous là ? Pourquoi ?
C’est une manière de faire monde, c’est une manière humaine d’être vivant.
Le chat ne fait pas cela, il doit avoir une autre manière.
« Nous parlons, et nous parlons de la parole. Cela, de quoi nous parlons, la parole,
est toujours déjà en avance sur nous. Nous ne faisons jamais que parler à sa
suite. »
On a besoin de la parole, on utilise la parole pour parler d’elle ! Elle est toujours
en avance sur nous car la parole parle. Donc elle nous donne à entendre. Et on
se pose la question de ce que nous entendons. « On ne fait jamais que parler à la
suite de la parole, » il faut bien que la parole soit, nous soit déjà accordée et
qu’elle nous donne faveur de parler…
« Ainsi, nous sommes perpétuellement suspendus après cela que nous devrions
avoir rattrapé et ramené à nous pour pouvoir en parler. C’est pourquoi, parlant
de la parole, nous restons empêtrés dans une parole sans cesse trop courte. Cet
enchevêtrement nous bloque l’accès de ce qui doit se donner à connaître à la
pensée. Seulement, cet enchevêtrement, que la pensée n’a jamais le droit de
prendre trop à la légère, se dénoue dès que nous portons attention à ce que le
chemin de pensée a de propre, c’est-à-dire aussitôt que nous portons notre regard
à I’entour, dans la contrée où la pensée trouve séjour. Cette contrée, de
partout, est ouverte sur le voisinage de la poésie. Méditer le chemin de pensée
oblige à penser et repenser ce voisinage. »
« Ainsi, nous sommes perpétuellement suspendus après cela que nous devrions
avoir rattrapé et ramené à nous pour pouvoir en parler », et qui nous devance
toujours.
« Que nous devrions avoir rattrapé », si nous étions dans un projet scientifique,
« et ramené à nous pour pouvoir en parler » pour en faire un outil disponible, devant
nous posé pour pouvoir le regarder. On ne peut le faire qu’à le prendre en
lieu. Il n’y a pas de moyen : je ne peux pas sortir de mon corps pour voir
comment il est !
Ça m’évoque l’impossibilité de l’empathie, mais de la compassion oui. Je ne
peux pas sentir l’autre !
« C’est pourquoi, parlant de la parole, nous restons empêtrés dans une parole
sans cesse trop courte. » Ce qu’on prend en vue n’est qu’un aspect qui déjà
nous conditionne… donc on ne peut pas le prendre en vue, observateur neutre
et détaché, selon les points de vue scientifique.
« Cet enchevêtrement nous bloque l’accès de ce qui doit se donner à connaître
à la pensée. Seulement, cet enchevêtrement, que la pensée n’a jamais le droit
de prendre trop à la légère, se dénoue dès que nous portons attention à ce que
le chemin de pensée a de propre, c’est-à-dire aussitôt que nous portons notre
regard à I’entour, dans la contrée où la pensée trouve séjour. »
Dès qu’on sort de la pensée scientifique, il y a une autre manière, que l’on ne
peut pas oublier, et qui vient nous dire : que veut nous dire penser.
Par exemple, en roulant, le surgissement de la nature, une profusion. Façon
d’être avec la parole, une autre faveur de la pensée qui ne cherche pas un tenant
et un aboutissement, un chemin, mais qui se réjouit. S’arrêter et regarder,
être émerveillée, sans être dans l’affairement de là où aller ! Pensée mystique qui
n’attribue plus place et lieu et qui se laisse frôler ?
« un regard à I’entour », pas un regard qui localise.
« Cette contrée, de partout, est ouverte sur le voisinage de la poésie. Méditer le
chemin de pensée oblige à penser et repenser ce voisinage. Repris extérieurement
et en faisant le compte, la première conférence traite de trois sortes de
choses :
D’abord le renvoi à une expérience faite poétiquement avec la parole. Ce renvoi
se limite à quelques remarques à propos du poème Le Mot, de Stephen
George.
Ensuite, la conférence caractérise l’expérience, qu’il s’agit ici pour nous de préparer,
comme expérience pensante. Là où la pensée se trouve se retrouve dans
sa détermination, celle qui lui donne à proprement parler son temps, elle se rassemblent
sur l’écoute de cette fiance (Zusage) qui nous dit ce qui se donne, pour
la pensée à penser. »
La fiance étant une forme de la foi.