Compte-rendu de lecture n°21 "Séminaire de Zurich"
Groupe de Carcassonne du 10 janvier 2014. CR N°21
Lecture de « Séminaires de Zurich » par Martin HEIDEGGER éditions Gallimard
Présents : Edith BLANQUET- Marie Christine MISTRAL- Marie SARDA – Denis TOUZET
Nous nous sommes attablés ce soir à la lecture du Séminaire du 26 novembre 1965 P 187-197.
Comme à son accoutumée Heidegger rappelle l’état des travaux lors du séminaire précédent : le projet était d’aborder trois reproches adressés à l’encontre de l’analytique du Dasein et la Daseinsanalyse :
- qu’elle est hostile à la science
- hostile à l’objectivité
- hostile au concept
Pour rendre clair ses reproches, il s’est avéré que nous devions auparavant éclairer quel est le rapport entre la Daseinsanalyse et l’analytique du Dasein.
L’analytique du Dasein consiste en une préparation à la question de l’être (« Etre et temps ») et donc réfère à l’ontologie. Heidegger précise que certes cet énoncé est correct sans pour autant qu’il précise quelle est la nature de ce qui relie la question de être ? et l’analytique du Dasein : nous nous rappelons que pour préparer la question de l’être en tant que tel, Heidegger à voulu prendre appui sur un étant tel qu’il se montre : partir de l’expérience, de la quotidienneté. C’est ainsi qu’il a situé l’homme comme « cet étant exemplaire » à partir duquel la question de l’être se manifeste. Cela veut dire que là il n’est pas question de penser « théoriquement » la question de l’être. Dans « Etre et temps » Heidegger veut montrer que la question de la philosophie première, la question philosophique par excellence est bien une question qui nous concerne chaque jour…la théorie ici ne se distingue pas de la pratique…et cela nous permet d’envisager qu’il adopte pour ce faire la démarche phénoménologique : s’en tenir au plus près du phénomène, de Etre tel qu’il se donne à voir/ éprouver/ entendre…et non produire un débat « intellectuel » sur cette question…autrement dit cela nous convie à nous demander en quelle façon aussi la théorie serait détachée de la pratique ainsi que cela est habituellement conçu ? peut-on envisager une pratique qui ne soit pas mise en œuvre d’une théorie ?
L’analytique existentiale vise à dégager la manière dont la question « être, » se pose à nous les humains : cette manière se décline en une série d’existentiaux qui sont indissolublement liés les uns aux autres. Le Souci en constitue la clé de voûte. Nous entendons bien là qu’il ne s’agit pas d’un découpage visant à séparer, mais d’une voûte dont l’architecture ne se tient et ne prend sa dimension que d’un rapport de tension. La question être ? nous nous y rapportons sans cesse : nous avons à être, à devenir qui nous sommes, nous sommes dépositaire de pouvoir être : temporalité, spatialité, mondialité, comprendre …etc. sont des existentiaux : des formes de notre pouvoir être.
Parler d’existential cela vient souligner que cela se rapporte à l’existence : existence qui est la manière propre à l’être humain de se tenir en rapport avec cette question de l’être ?. L’existence est une manière particulière d’être vivant : la vie concerne d’autres étants, seul l’être humain est existant pour Heidegger…une table n’est ni vivante ni existante ; elle est là-devant ; une pie est vivante mais pas existante….
Page 188 : l’analytique du Dasein se distingue de la Daseinsanalyse qui s’intéresse à la manière quotidienne de se comporter d’un être humain particulier et notamment qui cherche à comprendre les formes pathologiques d’un existant. Une telle étude prend appui sur l’analytique du Dasein qui en est le fondement : elle s’appuie sur une manière de penser les rapports de l’humain à la question de son être c’est-à-dire les existentiaux. C’est pourquoi la Daseinsanalyse s’appuie sur l’analytique existentiale qui caractérise le Dasein comme manière de se rapporter à la question de l’être. Une manière déterminée, finie, car elle ne peut se distinguer de la question du temps. Le Dasein étant est fondamentalement avoir à être. Cela veut dire avoir à se donner/approprier une manière de temporaliser, d’être temporel. Ici le temps n’est pas entendu dans sa dimension classique comme un temps infini, une succession horaire, mais comme une manière particulière d’être du Dasein : le temps comme celui qui est mien, moi qui suis toujours déjà né et toujours en vue de ma mort à venir.
Ainsi l’analytique du Dasein n’est pas une anthropologie de la mesure où elle ne propose pas une interprétation totale et conceptuelle de l’homme comme l’anthropologie peut le faire. Page 189
l’analytique du Dasein détermine les manières dont la question de l’être se pose à l’existant et la Daseinsanalyse montre comment ces déterminations prennent forme pour chaque Dasein dans sa singularité quotidienne.
Nous retrouvons là le cercle herméneutique : une co détermination par laquelle l’analytique existentiale présuppose déjà certaines déterminations de l’être et, en même temps, c’est là le cercle : la question en vue de l’être doit être préparée par ce dégagement préalable de l’analytique existentiale. On n’est pas dans une pensée rationnelle au sens causaliste et linéaire. Ce cercle là est celui où nous devons nous mouvoir pour avancer, affiner. Ce cercle témoigne aussi de notre façon d’être : à la fois nous avons à être et à la fois nous sommes toujours d’une certaine façon…
On peut encore établir une quatrième détermination : le phénomène existentiel tel qu’il peut se montrer pour un Dasein inscrit dans une existence sociale, historique et personnelle. Établir une anthropologie quotidienne, ontique (de cet étant) qui porte l’empreinte de l’analytique du Dasein.
La Daseinsanalyse se distingue ainsi en deux dimensions : il s’agit de proposer une manière de penser, de questionner la pathologie et aussi de proposer une manière de dégager la « normalité » d’un comportement. Tenir compte de l’existence concrète cela nous engage à tenir compte d’un contexte de pensée. Un tel contexte qui aujourd’hui est celui de la société moderne industrielle. Nous devons penser ce contexte eu égard aussi à la question de l’être : comment dans une telle époque le monde nous est donné et comment nous le considérons. Heidegger a développé des directions pour penser l’époque de la technique et de ce qu’il appelle le Gestell : l’arraisonnement, le management ; qui caractérise la manière dont nous nous comportons eu égard aux autres étants. Ses analyses trouvent écho dans la pensée de Debord quant à la société du spectacle.
Nous savons contre quoi sont dirigés les reproches e,t pour aller plus en profondeur, il nous faut questionner ce que cela veut dire la science ? L’objectivité ?
Questionner ce que signifient ces concepts et donc ce que cela signifie de dire « concept » par exemple ? dire « concept » plutôt que « phénomène » ou bien à la place de « forme ».
Le troisième reproche adressé à l’encontre de la Daseinsanalyse est qu’elle est anti-scientifique. Nous voyons combien ces trois reproches sont étroitement liés et peut-être même s’agit-il d’une seule et même critique. Ce qui nous convie à nous demander si ces reproches ont été pris en compte de manière suffisamment approfondie par ceux-là même qui les ont édictées séparément ?
Heidegger nous convie à mesurer combien la parole est le plus souvent proférée sous la forme d’un bavardage (dévalement de la parole) c’est-à-dire que nous ne prenons pas garde à ce que la parole nous donne entendre.
Page 190 : Ces trois reproches se réduisent fondamentalement à un seul car en effet il n’est pas de science sans objectivité ni son concept. La science est une étude un mode de penser à l’aide de l’objet et à l’aide du concept. Ces critiques sont proférées peut-être hâtivement et nous devons là entendre combien notre époque se détermine par cela : l’accélération qui génère équivoque, curiosité… Ne pas se donner le temps pour approfondir ce que nos propres mots nous disent, ne pas questionner.
La science dont il est ici question est la science la nature. La science a pour objet de décrire ce qui est dans le monde, les objets qui le composent. Elle a donc présupposé dans la mesure elle où ne se pose pas la question, ce qu’est le monde. Elle s’intéresse à ce qui est contenu dans ce monde : des objets. Elle présuppose même la notion d’objet. Il nous faut donc comprendre de quoi il retourne avec la science c’est-à-dire en quelle façon elle est une manière de voir/penser parmi d’autres possibles. Elle n’est pas l’unique et inévitable manière de regarder comme trop hâtivement on l’affirme dans notre époque sans prendre garde de la façon dont cela nous concerne.
Les Grecs avaient-ils le concept de science ? Et s’ils ne l’avaient pas est-ce dire qu’ils ne savaient pas penser ?
Heidegger nous dit que, pour Husserl, la science est ce qui permet de définir des énoncés vrais. Mais vrai ce que rapport d’interrogation les Grecs prononçaient aussi des énoncés vrais et peut-être que la vérité n’était pas simplement adéquation entre ce qui est conceptualisé et chose. À notre époque, le vrai c’est l’objectif au sens de ce qui se tient hors de toute dimension subjective. Pourtant c’est bien un être humain qui profère l’énoncé et qui donc par là présuppose comment doit être caractérisé le vrai !
Toute science régionale présuppose le monde : elle étudie ce qui est « dans » le monde. Le monde ça va de soi, il ne pose même plus question.
Selon la science, la « nature » est donc un « objet » qu’elle étudie et, selon la science physique cet objet est une interconnexion de mouvements uniformes et linéaires de points masse. La nature est d’avance pensée, posée à partir des lois de cette science. Ainsi la nature peut être objet de calcul et de prévisibilité. Ce qui est présupposé c’est que la nature est objectivée, qu’elle est un genre d’objets.
Or dire objet présuppose toujours un sujet : ob-jet/su-jet.
C’est objet de la science physique est un objet de nature différente d’un autre objet, par exemple un objet d’usage : une table.
Page 191 la théorie de l’objet compris dans sa généralité comme quelque chose que l’on peut se représenter date du 19e, en même temps que la phénoménologie. Son origine c’est l’école de Brentano. L’objet c’est quelque chose qui peut être sujet d’un énoncé c’est-à-dire tout ce qui n’est pas rien et même le rien peut devenir objet puisque je peux en parler.
L’objet se comprend de trois manières :
-objet d’expérience des sciences de la nature
-objet comme quelque chose disponible et utile
-objet comme le sujet, le ce sur quoi, porte une énonciation
Notre préoccupation est de définir ce qu’est l’objet pour une science. Pour les sciences un objet c’est quelque chose que l’on peut expérimenter. Que veut dire faire l’expérience d’un objet ? Dans l’expérience, on interroge l’objet selon certains critères. Ainsi on le voit selon un point de vue appuyé sur une théorie élaborée en physique théorique.
Ici nous devons entendre la distinction entre a priori et a posteriori : le concept peut s’entendre comme a priori ou bien a posteriori lorsqu’il est produit par l’expérience. La relation se tisse donc entre théorie et expérimentation chacune procédant de l’autre et venant la modifier. L’expérience vise à prouver des hypothèses théoriques. Ainsi est vrai ce qui est conforme aux résultats d’une expérimentation.
Page 192 ce qui est vrai et en droite ligne : adéquation entre intellectus et res. L’expérimentation produit des faits mesurables, vérifiables, selon les règles théoriques de la science.
Ce que Heidegger nous donne à entendre c’est la manière la science met en oeuvre une méthode, un chemin. La façon dont on procède pour valider ou confirmer une théorie. Ici il s’agit d’une méthode entendue dans sa dimension instrumentale et Heidegger nous pose la question de savoir si la méthode est un simple instrument de recherche au service du comportement scientifique.
Citant Nietzsche : qui caractérise notre époque comme celle de la victoire de la méthode sur la science. C’est dire que c’est la méthode qui détermine comment ce qui est un objet peut être étudié/approché/cerné par elle.
Ainsi dans la science moderne, le primat n’est pas accordé à la nature elle-même mais davantage à la façon dont l’homme doit se représenter la nature pour pouvoir la dominer, la maîtriser c’est-à-dire la rendre calculable. Page 193
Nous voyons donc que l’objet est déterminé par une façon de se représenter la nature (pensons à cette époque comme l’époque des conceptions du monde en philosophie). Et nous savons , comme l’énonce Kant, qu’il n’ y a d’objet que pour le sujet qui le pose.
Ainsi on a conçu la nature comme objectivité : c’est seulement ainsi qu’elle se montre pour le physicien. Toute science régionale se réfère à une ontologie implicite c’est-à-dire à déjà préalablement défini, circonscrit, la manière dont un étant se donne à voir, conformément à son projet/ sa méthode.
Revenons à nos trois reproches : pour avancer, nous devons affiner le reproche d’hostilité au concept. Concept vient de capere latin qui veut dire saisir, rassembler. Concept n’appartient pas au dire grec.
Le concept est fixé par une définition c’est-à-dire une manière de dire ce qui est, une fonction. Par exemple la table. La définition vise à produire un énoncé général sur ce que c’est. Elle vise le plus général c’est-à-dire le genre. Selon notre exemple la table doit être définie par son usage spécifique. La définition vise à atteindre à la fois le genre le plus proche et la spécificité, la particularité : notre table appartient au genre objet d’usage et en même temps elle est cette table particulière. Ainsi la définition donne à voir quelque chose de général et quelque chose de spécifique à propos de l’étant. L’énoncé est une façon de démarquer/discriminer un objet, un étant/d’autres étants par exemple table plutôt que verre.
En grecque définition se dit Orismos qui veut dire horizon c’est-à-dire la limite du champ visuel.
Le concept lui vient de logos : ce qui est à dire à propos de chaque étant, c’est-à-dire son eidos, son aspect au sens de son apparence. Ce tel dire du logos est un laisser voir. Laisser voir ne nous donne pas à entendre le même que saisir ou concevoir.
Logos grec est devenu dans le latin conceptus : concevoir justement pour un homme est pour lui. Forcer l’étant à être conforme à l’idée qui en a.
Selon la logique il est différent type de concept :
-ceux qui sont issus de l’expérience et que l’on appelle concept empirique ou bien a posteriori.
-Ceux qui sont issus de la théorie que l’on appelle concept a priori comme par exemple le concept de causalité.
Dans l’histoire nous retrouvons la table des catégories d’Aristote ou les catégories de l’entendement de Kant.
Former un concept veut dire porter-devant-soi, représenter.
Par exemple quand je dis « arbre » quelque chose devient présent en tant que tel. Quelque chose se re-présente à moi. On dit habituellement que le concept est formé par abstraction. S’abstraire c’est se dégager, s’extraire de l’accidentel ; autrement dit visée et le général, le genre. Dans l’abstraction ce qui est évacué ce sont les propriétés particulières de cet arbre là. Je ne retiens que le genre « arbre » ; je ne parle pas de ce chêne-là.
Page 195 Comment peut-on atteindre le plus général seulement par abstraction ? Pour abstraire quelque chose ne faut-il pas que j’ai déjà pu repérer d’où et quoi je vais abstraire ? De même un homme doit-il avoir exploré tous les arbres pour abstraire et dire que là il voit un « arbre » ? L’arbre je ne l’obtiens pas par la comparaison avec tous les arbres. Il m’apparaît comme une généralité d’emblée : je vois un arbre. Nous retrouvons la notion d’intuition catégoriale d’Husserl et ou bien la notion de forme de la Gestalt théorie. Autrement dit il s’agit bien de nous inviter à réfléchir à ce que percevoir veut dire : est-ce que percevoir est une addition de sensations ou bien d’emblée nous percevons une forme ? Et à quoi cela nous conduit de penser selon ces deux manières ?
Cela veut dire donc que pour savoir quelque chose encore faut-il que je l’ai compris au préalable d’une certaine façon. Une compréhension qui n’est pas de l’ordre de la rationalité.
Page 196 s’interroge le rapport du même/identique. L’identique, je le prends, je l’éprouve d’abord par la langue et non pas par la raison. Nommer (logos, legein) c’est interpeller les choses en tant que quelque chose par exemple arbre plutôt que table. Dans le langage toute formation de « concept » est déjà par avance esquissée.
Puis vient la question de savoir s’il est inévitable/nécessaire de tout saisir sur le mode du concept ? Question de la portée et de la limite d’un tel mode de dire ce qui se montre. Par exemple peut-on rencontrer cet homme, Paul, sur le mode du concept ? Ne trouve-t-on pas là une limite, une récalcitrance et laquelle ? Qu’est-ce que cela produit que de regarder Paul par le biais d’un concept ? Est-ce que je parle de Paul lorsque je dis qu’il mesure 1 m 75 et pèse 85 kg ?
Parler simplement en termes de concept nous convie à la propre limite de ce mode de rassembler : par exemple comment définir l’identité si ce n’est de dire que l’identité égale l’identité. Une tautologie ? Finalement le reproche d’hostilité à la science adressé à la Daseinsanalyse ne serait peut-être pas un reproche ? Peut-être même qu’il est pertinent de ne pas s’en tenir au concept lorsque nous avons affaire à un existant ?
Page 197 Lorsque nous disons que soit ont saisi par le concept c’est-à-dire l’objectivité ( qui réfère à un sujet ),on est pris dans le pathétique de la sentimentalité personnelle et une manière d’avoir réduit quelque peu superficielle. Avant toute conception et avant tout vécu se tient quelque chose d’autre et c’est là que nous trouvons le domaine de la phénoménologie, ce dont elle s’occupe : ce qui vient à se montrer de soi-même et ne requiert pas nécessairement l’arraisonnement d’un sujet humain. La phénoménologie est une manière de regarder autre que celle de la conceptualité et il nous faut donc entendre ce que le phénomène veut dire : une posture eu égard de la manière dont les étants se donnent à voir. Ainsi si nous reprenons le reproche d’hostilité eu égard à la science, nous pourrions dire que la Daseinsanalyse n’est pas hostile à la science. Elle requiert un autre mode que le regard scientifique. Elle réfère à la phénoménologie.