compte rendu de lecture N° 8 le déploiement de la parole

Compte-rendu de lecture – Le déploiement de la parole n°8 – p 156-p159
Janvier 2024 – Rouffach-
Edith Blanquet, Corinne Simon, Frédérique Remaud, Marie-Christine Chartier

« Ainsi appris-je, triste, le résignement :
Aucune chose ne soit là où le mot faillit. »
Ce qui est intéressant à souligner est que ce rien dont il s’agit, n’est pas le néant, il
n’y a rien à chercher de quelque chose de subsistant et d’arraisonné… il n’y a rien
dans le sens du stockable, du comptable.
Ce n’est pas de l’ordre de la géographie, pas de l’ordre des repères, des
manières de cueillir et rassembler propres à la pensée rationnelle.
En le disant ainsi, cela fait prendre conscience de la façon dont, d’évidence et de
prime abord, nous nous tenons selon le système de la pensée rationnelle :
« combien ça mesure, combien ça pèse… », celui de la substance au sens de la
matérialité technique, de la logistique, du stock.
Le joyau invite à apprendre le résignement : la parole appelle au « swing » du sens
(comme dirait Zagdanski), c’est un fourmillement, un appel vers le sens, qui est
sans cesse réouvert, qui jamais ne s’arrête. La dimension du sens n’est jamais
épuisée. Elle se nourrit de se reconduire sans cesse, et tel est le joyau de la parole !
Le poète apprend cela : jamais il ne peut arraisonner la dîte.
« Qu’avec ce joyau, c’est la tendre plénitude du simple qui est pensée, celle qui a
requis, à la fin de sa vie, le poète comme étant ce qu’il a à dire. »
Cette phrase est bizarrement construite : le sujet est « la tendre plénitude du
simple, celle qui a requis », une tension, un tendre vers, ça a toujours déjà requis/
obligé. A la fin de sa vie, elle a requis le poète comme étant ce qu’il y a à dire. Le
poète témoigne qu’il y a sans cesse à dire. Cela requiert …qui sommes-nous
d’une certaine manière. Ça nous appelle à être requis, je suis l’obligé d’une
ouverture à être, c’est une obligation qui oblige ; tout autre qu’une obligation qui
contraint… Une obligation qui libère, qui me donne dimension, au sens d’être
l’obligé de.
Le poète étant ce qu’il y a à dire, le poète participe de la présence de ce qu’il y
a à dire. Il rend présent qu’il y a sans cesse à dire… aller vers/temps pour/faveur
de monde, exactement ce qu’est éreignis, c’est à dire la possibilité d’une
existence.
« Pour nous cependant, la question doit rester entière : sommes-nous en état de
nous engager comme il faut dans cette expérience poétique ?
Le péril demeure que nous demandions trop à un tel poème, c’est-à-dire que
nous importions en lui trop de pensée, en nous fermant à l’atteinte par le
remuement du poétique. »
C’est à dire qu’on le ramène au concept et perde sa dimension vibrante.
Montaigne parle du « branle de l’être » , un remuement. Et cela appelle le
« swing » du côté de la parole en hébreu qui a à voir avec rythmique, présence.
C’est cette dimension-là, le branle de l’être, le remuement du poétique, être mis
en mouvement au sens d’être ému, toutes ces épaisseurs…
Le péril : Rabattre le poème du côté de la raison. Ce que l’on apprenait à l’école :
interpréter un poème, le commenter, saisir sa signification et s’exposer au risque de
n’en plus préserver l’écoute , la musicalité, la rythmique qui appelle.
C’est un péril qui est toujours là car, quoi que je fasse, soit je m’arrête du côté de
la pensée, soit je prends en même temps la mesure de l’épreuve, comment ça
vient me mettre en mouvement. Ce qui demande de prendre part et temps et qui
n’est pas propice à l’affairement quotidien. La vérité n’est pas quelque chose
mais une posture. Un décalé. C’est ce qu’Heidegger appelle : advenir en
conscience, se reprendre à l’oubli de l’être, une reprise qui est sans cesse à
reprendre, n’est jamais terminé.
« Et plus grand encore – mais on ne l’avoue pas volontiers aujourd’hui – le péril de
ne pas assez penser, et de nous hérisser face au recueillement où seul peut être
reconnu ceci : l’expérience proprement dite avec la parole est toujours une
expérience pensante – ce qui ne fait qu’un avec ceci : le plain-chant de toute
grande poésie, c’est toujours dans le rythme d’une pensée qu’il trouve sa
vibration.note 3
Note 3 : Pour nous le mot vibration évoque un mouvement trop rapide.
L’Allemand Schwingung donne à entendre un mouvement de battement très lent
et très majestueux — par exemple celui des ailes d’un aigle ou d’un condor. »
Il parle de la Schwingung, prendre soin de la Schwingung faire vibrer, swinguer, le
mouvement d’un battement d’aile…(voir Marc alain Ouakmin « lire aux éclats,
éloge de la caresse ») On ouvre par-là plutôt que par-là, et puis aussi par-là et
c’est sans fin… Comme lorsque l’on travaille avec la forme en Gestalt thérapie,
c’est ça plutôt que/ à la place de … travailler à partir de la forme plutôt que du
concept: enrichir sans cesse , laisser se tisser le sens dans sa prodigalité.
Selon la logique du concept on dit : « tu dis cela », et « ce que tu dis là c’est la
partie présente de ton inconscient lequel te domine et que moi je connais et qui
veut dire cela… » : interprétation du symptôme.
Elle est compliquée cette phrase, ne pas assez penser. Aujourd’hui, quand je dis
quelque chose, on ne me répond pas « j’entends ça… » mais « je suis d’accord ou
pas d’accord avec toi ». Ce qui met en avant un égo tout puissant qui dit « je suis
d’accord ou pas ».et qui arraisonne le sens au lieu de le laisser se déployer.
Ce qu’on appelle penser aujourd’hui n’est pas ouvrir une question et la respecter,
c’est avoir une opinion toute faite, un slogan, Le premier mouvement serait déjà le
péril de ne pas assez penser, c’est à dire de confondre penser et opinion.
Penser c’est ouvrir une question et en prendre soin, tu le dis par-là plutôt que parlà
ou bien par là encore et ensuite.
« Et de nous hérisser face au recueillement où seul peut être reconnu ceci,
l’expérience proprement dite avec la parole est toujours une expérience
pensante. »
Donc quelque chose qui nous ébranle, qui nous met en branle, qui nous met en
mouvement, qui nous appelle à penser, se laisser toucher en plain-chant, ça nous
remue les tripes. C’est cela qui est avant tout rejeté et surtout il importe de ne pas
témoigner : « Je ne sais pas, ça me touche… » pour vite dire : « tu m’énerves », où
je ne suis pas d’accord avec toi ».
Donc premièrement le péril de ne pas assez penser et en même temps le péril de
nous hérisser, c’est à dire rejet, animosité. Dans notre monde actuel on n’accepte
pas la singularité, on ne l’accueille pas. On ne s’intéresse pas à la singularité, face
à un recueillement où seul peut être reconnu de s’arrêter, se taire, et témoigner
que l’expérience avec la parole est toujours une expérience pensante. Toujours
une épreuve ( cela nous éprouve/ nous nous y éprouvons), où il y va de notre
chair, et penser c’est s’exposer
On peut aussi dire que c’est le plain-chant de toute grande poésie: dans le rythme
d’une pensée il trouve sa vibration. C’est à dire que ce n’est pas seulement un
assemblage de sons qui raisonnent à notre oreille, mais une pensée méditante, qui
donne à entendre, qui appelle… Donc le plain-chant, là où quelque chose prend
sa plénitude, sa saveur requérante.
« Mais alors, si tout revient premièrement à une expérience pensante avec la
parole, pourquoi ce renvoi à une expérience poétique ? Parce que la pensée à
son tour va ses chemins dans le voisinage de la poésie. Voilà pourquoi il est bon de
penser au voisin, celui qui habite dans la même proximité.
Poésie et pensée, à chacune des deux il faut l’autre, là où elles vont jusqu’au
bout, chacune à sa façon, en leur commun voisinage. En quelle contrée le
voisinage même a son domaine, cela la poésie et la pensée le détermineront à la
vérité d’une façon distincte, mais toujours cependant de telle sorte qu’elles se
trouveront dans le même domaine. »
« La pensée à son tour va ses chemins dans le voisinage de la poésie. »
L’idée que ça va son chemin, ça suit des courbes, ce n’est pas une autoroute, ni
une route non plus, qu’un chemin a des aspérités et des tournures qui nous
surprennent.
« A chacune des deux il faut l’autre » : il n’y a pas l’une qui a la dominance,
chacune appelle l’autre, elles s’appellent mutuellement, elles s’épaulent
mutuellement, ça appelle à une logique de la solidarité plutôt que de la
domination. Ça donne de l’épaisseur, ça fait entendre la chair de la parole,
quelque chose qui dit : il y a bien quelqu’un, mais jamais ça ne touche l’autre là
où il est. Ça a une texture mais pas la même texture qu’un morceau de bois. Un
morceau de bois tu peux le caresser mais ce n’est pas le même si tu le prends
pour le peser.
Il y a des manières de se rapporter l’un à l’autre qui ouvrent une dimension
poétique et habitable, et une autre qui tue l’impression, qui enlève l’épaisseur, qui
le rend sec, qui réduit la chose à un objet.
C’est un rapport de voisinage et non de domination. Aujourd’hui on est dominé
par l’impérium, on est dans des rapports de pouvoir pas de puissance. Le pouvoir
est compris comme capacité de dominer, de tirer profit.
Ça fait lien en thérapie avec le travail du couple en crise, lien avec la tendresse. il
s’agit de retrouver ce regard-là qui est noyé dans le rapport de force de
domination, de calcul.
« En quelle contrée le voisinage même a son domaine, cela la poésie et la pensée
le détermineront à la vérité d’une façon distincte, mais toujours cependant de
telle sorte qu’elles se trouveront dans le même domaine. »
Ce n’est pas le même, il y a une distinction qui se fait, la pensée n’est pas la
poésie pour autant.
« Chacune à sa façon en leur commun voisinage…toujours cependant de telle
sorte qu’elles se trouveront dans le même domaine.»
C’est à dire que toujours pensée et poésie frayent ensemble, elles ont affinités, la
pensée ne va pas du côté de la raison finalement…. domaine de proximité du
sentir et du sensible. Il le dit après :
« Mais comme on est encore pris par un préjugé séculaire, celui de croire la
pensée une affaire de raison, c’est à dire de calcul au sens le plus large, on se
méfie rien qu’à entendre parler d’un voisinage de la pensée à la poésie. »
Quand on parle de poésie, on te dit : « tu dis n’importe quoi, c’est un truc pour les
enfants, la poésie est morte dans la culture actuelle, les livres de poèmes ne se
vendent pas, la poésie c’est ramener à des images, à des histoires ». Du coup
toute l’épaisseur de la parole est rabattue sur le raisonner, le rendre compte, et
l’épaisseur de la parole est devenue le poids matériel d’une chose… L’épaisseur
se mesure au poids : combien tu pèses ? combien tu coûtes ? On rend compte…
La valeur est déterminée par cette dimension-là.
La présence du thérapeute est éminemment poétique, elle ne peut pas être
rationnelle, et c’est en contre-pied avec la psychologie actuelle.
Donc on croit que la pensée est une affaire de raison, on peut rendre compte, on
peut calculer. Pour calculer l’inconscient il faut qu’il devienne une structure
psychique, où que le psychisme devienne le cerveau. A partir de là, on va le
mesurer, on va calculer le taux de dyspraxie, le taux d’intelligence de quelqu’un,
et trouver un remède en terme quantifiable et médicamenteux, où tel que c’est
aujourd’hui chirurgical.
La maladie mentale est devenue une maladie biologique. Ce qui revient à dire
que la pensée n’est pas un moyen pour un savoir certifié. Connaître nous
amènerait à réaliser que connaître est entendu de nos jours comme :sécuriser,
raisonner, maîtriser ce qui est le propre de notre culture, qui en fait un peu plus
encore à notre époque.
Aujourd’hui l’hypothèse de l’habitation langagière est la saveur phobique : les
jeunes, les humains se tiennent en deçà de leurs possibilités, de peur de s’exposer
à l’inconnu. Et, plus je me tiens ainsi moins je me risque à l’épreuve, donc on ne
fait plus rien et le monde se rétrécit .
Dans notre société la phobie est la manière de prendre forme… on ne se risque
pas par peur de ce qu’on va dire… tout est identifié, normé, et il n’y a plus de
place pour la vibration, l’inconnu, le soigneux, l’insaisissable… Ce qui confronte à
l’animosité, à la violence du monde.
Si on comprend ça, on peut peut-être trouver un chemin sans confronter de front,
mais pour interpeller avec douceur. La difficulté c’est que cela demande de
prendre temps, et d’accepter de semer des graines, sans attendre de résultats,
sans vouloir les voir pousser, c’est un chemin d’humilité.
Difficulté de trouver des psychothérapeutes qui veulent accompagner des
enfants et des adolescents, car ils disent que les ados ont raison, mais là ils
n’aident pas à penser l’habitation mondaine. L’école ne nourrit pas la pensée, la
philosophie et pourtant les adolescents sont friands d’apprendre à penser… ça
appelle à lire, à écrire, à regarder des livres, à réfléchir… à apprendre à travailler
avec la forme et à oser envisager cela, commencer à déployer leurs ailes et sortir
de ce « monde » où tout est rabattu, normé.
« La pensée n’est pas un moyen pour connaitre (das DenKen ist kein Mittel zum
Erkennen). La pensée trace des sillons dans l’aire de l’être.
Vers 1875, Nietzsche écrit un jour (Grande édition Kröner WW XI,20) : « Notre
pensée aura la senteur vigoureuse d’un champ de blé, l’été, au soir » Combien
sont-ils aujourd’hui ceux qui savent encore percevoir cette senteur ? »
Il n’y a plus de champ de blé, il n’y a plus de soir, plus d’été… On ne s’arrête plus
devant car ça demande de cesser l’affairement pour regarder le ciel, les étoiles
et ça demande tout un chemin de sortir de son ordinateur, et se laisser regarder le
mouvement d’une branche. Ce n’est pas juste s’arrêter mais que les yeux
s’ouvrent, car tu peux t’arrêter sans voir. Il y a tout un chemin d’apprendre à se
laisser vibrer. Sortir de l’affairement ; et l’affairement c’est un des outils de la
domination. « Je n’ai pas le temps ! » Tu ne prends pas le temps ! Le temps tu ne
l’as pas, tu le prends !
« Maintenant, les deux premières phrases de cette conférence peuvent être
répétées avec plus de précision : les trois conférences sont réunies sous le titre « Le
déploiement de la parole ». Elles aimeraient nous amener devant une possibilité,
celle de faire une expérience de pensée avec la parole. Notez bien : devant une
possibilité. Nous nous en tiendrons à ce qu’une tentative a de provisoire. De cela,
bien sûr, le titre ne dit rien. Le titre « Das Wesen der Sprache » aurait plutôt, quant
au contenu, une résonance présomptueuse, comme s’il était question ici de faire
connaître des informations certaines sur l’essence de la langue. »
Ça nous ouvre à la possibilité de faire une expérience de pensée avec la parole…
c’est le projet. Une possibilité ne veut pas dire une certitude. Devant le tableau,
(ici nous pensons au poème « pour faire le portrait d’un oiseau » de Jacques
prévert) est-ce-que l’oiseau chantera ou pas ? Ce n’est pas que l’oiseau va
chanter « matériellement » mais on est mis dans les conditions pour que l’oiseau
puisse chanter. Quelles seraient les conditions propices ? En nous souvenant que
ces conditions jamais ne pourront être certifiées, assurées. L’oiseau ne chante pas
toujours dans le même contexte. Noter bien devant une possibilité, pas une
effectivité.
« Nous nous tiendrons à ce qu’une tentative a de provisoire, » Elle est toujours
provisoire, improbable, jamais stable, avérée. On ne peut pas répéter une
possibilité comme une expérience qui est validée scientifiquement, ou chaque fois
que je la répète j’ai le même résultat ( du moins je le conçois ainsi). De cela, le titre
ne dit rien. Le titre « Das Wesen der Sprache ». Si on le traduit au sens de notre
époque : l’essence de la parole, aurait plutôt, quant au contenu, une résonance
présomptueuse. C’est à dire déterminer ce qui serait l’essence de la parole, de
quoi elle est faite, l’essentiel de la parole.
« Comme s’il était question ici de faire connaître des informations certaines sur
l’essence de la langue. » Les langues sont des outils de communication à partir du
moment où on va déterminer le bagage d’une langue, on va le peser, l’évaluer.
« En outre, ce titre se présente quant à la forme de manière presque trop familière
— comme : l’essence de l’art, l’essence de la liberté, l’essence de la technique,
l’essence de la vérité, l’essence de la religion, etc. »
On dit l’essence de quelque chose à tout crin, sans mesurer à quoi on s’oblige, et
c’est présomptueux car c’est devenu évident que dire l’essence de quelque
chose c’est dire sa vérité, une vérité certifiée.
« Cette accumulation d’« essences » dont on nous rabat ici les oreilles, nous en
avons quasiment par-dessus la tête, et pour des raisons que nous ne sommes
guère capable de percer. Mais qu’en serait-il si nous arrivions à mettre de côté le
présomptueux et le familier du titre grâce à un simple arrangement ? Nous dotons
le titre d’un point d’interrogation et à la vérité de sorte que tout le titre se tienne
sous ce signe au point d’en sonner autrement.
Alors il dit : L’essence ? — de la parole ?
A présent, ce n’est plus seulement la parole qui est en question, mais du même
coup ce que veut dire Wesen (au sens courant de « essence ») – plus encore : est
en question de savoir si Wesen et Parole appartiennent l’un à l’autre, et
comment. »
Là, on nous ouvre au travail de méditation de la pensée et le travail de
l’herméneutique thérapeutique. Qu’est-ce que ça fait si je regarde quelle est
« l’essence de la parole » et que veut dire « essence » ? Et qu’est-ce que ça veut
dire quand je dispose essence et parole ensemble… où plutôt qu’est-ce que ça
vient nous dire ? C’est le travail du thérapeute de faire fourmiller le sens ? De
développer la Schwingung, ce mouvement de battements d’ailes, cette vibration
qui peut devenir agacement, la vibration qui peut être là quand on sort du
familier, de notre confort, ça agace ? Cet agacé est souvent traduit dans notre
culture par tu m’énerves ! envisageons le comme on le dit lorsque l’on pêche un
poisson : « agacer , taquiner le bouchon »
Il l’amène petit à petit, il met le provisoire face au certain, et l’essence face au
certifié. Dans la métaphysique, l’essence de quelque chose est posée comme la
vérité. C’est comme la logique du symptôme, « moi je sais ce que l’inconscient
veut dire », position dogmatique par excellence et qui peut devenir celle d’un
système totalitaire : si tu n’es pas d’accord avec moi, tu es contre moi, et là c’est
la porte ouverte à la dérive sécuritaire. La dérive sécuritaire est de vouloir tout
maîtriser, assurer. Aujourd’hui on confond totalitaire et fascisme, mais le
totalitarisme peut être beaucoup plus subtil; plus d’espace pour avoir d’autres
pensées que celles d’être d’accord.
Aujourd’hui il semble bien qu’il faille éradiquer et tuer tout ce qui est singulier et qui
commence à diverger, d’où les idéologies raciales à nouveau présentes. Pour
penser l’humain à partir de la race, l’idée même de race est le fondement du
racisme. Il faut se garder de cette idée de race. Il n’y a pas de race, il y a des
manières d’être qui sont humaines, animales ou autres. Il n’y a pas des manières
différentes d’être humain selon que l’on a des yeux bleus ou des yeux bridés.
Ainsi selon la culture des amérindiens, la terre ne leur appartenait pas, et on les a
cantonnés dans des parcs, on les a obligés à accepter que la terre ait une
dimension géographique et qu’il y ait un prix à payer pour ça, et qu’ils n’étaient
pas chez eux au nom de la propriété. Le propre est devenu propriété d’un bien.
C’est un glissement grave, l’appropriation, devenir moi-même. Le tenir parole est
devenu un gage de propriété matérielle.
Ceci est la pensée d’Heidegger : Qu’est-ce que venir à son propre ? Se laisser
interpeller, se laisser questionner, prendre part ? Quand on parle de la propriété, la
jouissance d’un bien, ce sont les mêmes mots. Mais il y a une dérive sécuritaire qui
a fait que pour être sûr de ça, on a jouxté une notion de coût et « c’est à toi ou
pas à toi »… et la chose est devenue un objet.
Il reprend la question de l’essence de la parole : on ne cherche pas une essence,
on ne cherche pas une vérité au sens d’une vérité rationnelle et maitrisée. Plutôt
on est amené à questionner ce que veut dire essence et que veut dire parler ?
Mais surtout que veut nous dire essence et que veut nous dire parler ?
Ce n’est plus seulement la parole dont il est question mais du même coup ce que
veut dire Wesen, le fondement de la culture de notre époque, qu’est-ce que c’est
la vérité ? Qu’est-ce que c’est la science ? Le savoir ? Quand on commence à
questionner là, on ouvre un pot aux roses, on va tomber dans une déferlante de
questions, c’est le questionner qui va devenir l’élément majeur. Et dans notre
société on sait bien que le questionné et la torture, ce n’est pas loin.
On ne supporte pas de laisser ouvert des questions, on rejette toute mystique. Il
faut qu’il y ait une réponse à un moment car ça nous fait peur, et l’angoisse est
posée comme négative et problématique, l’ouvert, l’angoisse, est devenue un
élément pathologique que l’on soigne par des certitudes. Alors que la certitude
ne peut que nourrir l’angoisse car rien n’est jamais certain dans l’ordre de
l’humaine présence.
Das Wesen? – die Sprache? (ce qu’est? La parole ?). Avec le point d’interrogation
tout ce que le titre pouvait avoir de présomptueux et de familier s’évanouit. Mais
du même coup les questions s’enchainent. Tout d’abord se posent les deux
suivantes :
Comment faut-il aller questionner auprès de la parole, si notre rapport à elle est
embrouillé et en tout cas indéterminé ? Comment faut-il questionner après
l’essence, si peut aussitôt être en différend ce que veut dire « essence » ?
Du coup, ce qui était familier s’ouvre, et l’ouverture, l’inquiétante étrangeté nous
appelle. Ça nous appelle à mesurer le provisoire ou l’illusoire, le jamais assuré de
toute tentative, une épreuve, faire une expérience avec la parole. L’illusoire d’un
chemin qui serait le bon, celui de la science pour nous amener à une vérité qui
serait avérée. Ça requestionne toute la posture de la métaphysique, de la
logique. Comment fait-on pour aller questionner auprès de la parole ? Si notre
rapport à la parole est embrouillé… de quelle manière est-il embrouillé ? Est-ce
qu’on peut le débrouiller ?
On rejoint la question : est-ce qu’il y a un être de l’étant de ce qui est ? Est-ce qu’il
y a une essence qu’on peut trouver dans tout ce qui se manifeste ?
« Nous pourrons, autant que nous le voudrons, imaginer toutes sortes de chemins
pour, comme qui dirait, remettre à flot et la question en quête de réponse auprès
de la parole, et la question qui enquête auprès de son « essence » ; mais tout
effort restera vain tant que nous nous fermons à une considération qui ne se limite
nullement d’ailleurs aux questions à présent soulevées. »
On ne peut pas questionner la parole du dehors. Ça amène à considérer de quoi
on parle ? Lorsque nous allons questionner auprès de la parole demandant son
essence, il faut pourtant bien que la parole nous soit déjà parlante. Lorsqu’on
questionne au moyen de la parole, on ne peut pas sortir de la parole, on ne peut
pas savoir où commence la parole et où « je »commence. Il faut bien admettre
que la parole nous est d’emblée toujours déjà parlante.
« Et si nous voulons demander après l’« essence »(l’essence de la parole), il faut
aussi que nous soit parlant ce que veut dire essence -Wesen.
Si je cherche l’essence il faut bien que j’ai une petite idée de cette essence, ce
qu’il y a d’essentiel La question qui s’en va questionner (die Anfrage) auprès de ce
qui peut détenir la réponse aussi bien que la question qui demande après ce qui
est en question ( die Nachfrage) – il leur faut d’avance, ici et partout, que
s’adresse à elles ce vers quoi, en questionnant, elles s’avancent, ce après quoi, en
questionnant, elles sont. »
Dans quelles tournures, dans quelles dispositions …
« Chaque amorce de toute question se tient d’avance au coeur d’une parole où
vient se dire ce qui est mis en la question. »
Ça vient se dire mais jamais ça ne se fixe, et ça n’en finit jamais, d’où la caresse
comme mouvement infini d’approche jusqu’à la douleur extrême qui rend fou de
joie ou fou de folie, la proximité entre méchanceté et la jubilation. Comment faiton
pour accepter d’être toujours en branle, d’être toujours agacé, énervé, mis en
transe, tarabusté et qu’il n’y ait jamais de réponse…. sauf quand tu es mort, la
probabilité que le morceau de viande qui va rester cadavre, celui-là n’y est plus.
Mais quand on pense à l’inouï de cette patiente qui chaque matin vérifie l’état de
putréfaction de son corps, le vivant pourri aussi, c’est infini, rien n’arrête.