compte rendu de lecture N° 9 le déploiement de la parole

Compte-rendu de lecture n°9 – Le déploiement de la parole n° – p159- p161
Mars 2024 La Vacheresse
Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
Nous sommes toujours au coeur d’une parole, on y a toujours déjà pris part. Cela veut
dire qu’on ne peut faire quoi que ce soit et en même temps « s’en extraire » pour le
regarder « de l’extérieur. ».. on est toujours au coeur d’une parole.
Poser une question, c’est déjà s’arrêter et s’étonner. Pour poser une question, c’est déjà
pouvoir parler, être capable d’entendre/ de s’y entendre avec. Donc il y a bien une forme
de comprendre duquel, le plus souvent, nous ne prenons pas la mesure . com-prendre,
c’est-à-dire prendre part… une épreuve inséparable de ma présence.
« Qu’apprenons-nous quand nous pensons et repensons assez cela ? Que ce n’est pas
questionner qui est le propre geste de la pensée, mais : prêter l’oreille à la parole où se
promet ce qui devra venir en la question. Or, de toute antiquité pourtant, dans l’histoire de
notre pensée le questionnement passe pour le trait qui donne sa mesure à la pensée — et
ce n’est pas par hasard qu’il en est ainsi. Une pensée est d’autant plus pensante que son
geste est plus radical, qu’elle va davantage à la racine de tout ce qui est. Toujours, le
questionnement de la pensée reste une recherche en quête des premiers et des derniers
fondements. »
Dans la quotidienneté, on pose des questions sur… on ne prend pas la mesure que pour
poser une question, il faut déjà s’y entendre quant à pouvoir parler.
Si nous prenons pour thème de notre question le sujet de la parole, c’est d’autant plus
surprenant puisque je pose une question alors même que je fais usage de la parole –
celle-là que je met en question- pour poser la question. Ce qui est antérieur à la question,
c’est déjà être ouvert à entendre la question… Une manière d’avoir répondu à la question
qu’on pose : « quelle est l’essence de la parole? » J’ai déjà prêté l’oreille, ne serait-ce que
parce que je dis ces mots-là et pas d’autres… D’une certaine façon, il y a déjà quelque
chose d’entendu qui est d’évidence. Heidegger dit que le Dasein a déjà compris…
Comprendre est une forme de la quotidienneté. il est avant toute réflexion une manière de
faire, de vaquer et par exemple de manier un outil : et c’est la défaillance de cet outil qui
stoppe mon affairement et ouvre question, me convie à prendre en considération cet outil
devenu récalcitrant, et me convie penser. Je m’arrête et je prends en considération cette
guise jusque là affairée, vient le regard qui amène à la connaissance, au sens du savoir,
de l’abstraction… Sinon je connais d’évidence et sans y prendre garde et c’est cette
évidence qu’il nous amène à considérer : pour poser la question, je dois déjà avoir
compris comment on fait pour poser une question.
Habituellement, on dit que le propre de la pensée est de questionner, c’est à dire de
s’extraire, de ne plus être dans l’immédiateté du geste quotidien… Lorsque je fais mon
café le matin, je ne suis pas dans un comportement qui appelle le savoir au sens où on
l’entend classiquement… un savoir « théorique. » C’est cette idée de s’abstraire, de
prendre recul quant à l’agir qui fait pousser la différence entre le comportement pratique
et le comportement réflexif… je réfléchis, je me questionne.
« dans l’histoire de notre pensée le questionnement passe pour le trait qui donne sa
mesure à la pensée »
Pourquoi dit-il « passe » ? Il ne dit pas que c’est le trait… Ça veut dire que ce qui va de
soi pour nous mériterait que nous nous en étonnions… ça passe pour le trait qui donne la
mesure à une pensée… La philosophie, c’est l’art de se questionner : pourquoi y a-t-il
quelque chose plutôt que rien ? C’est la base de la philosophie.
Dans la pensée juive la question est : comment se fait-il qu’il y a ?
« Une pensée est d’autant plus pensante que son geste est plus radical, qu’elle va
davantage à la racine de tout ce qui est. »
La métaphysique : une pensée est plus pensante, au sens de s’abstraire du faire, quand
elle va chercher la cause première, l’essence, avec l’idée que l’essence c’est l’eidos, qui
détermine ce qui est causé par… qui serait une idée que contiendrait chaque chose…
La vérité étant dans l’idée : adequatio intellectus et rès. C’est parce qu’il y aurait en nous
l’idée de la table, la possibilité d’être table, la tabléité de la table que nous pouvons
reconnaître les tables : une idée qui est liée, dans la manière de cueillir et rassembler à la
table des catégories : l’idée de la logique, des règles pour construire… nous n’avons pas
besoin d’avoir l’idée de la table pour reconnaître une table…quand on est dans le
comportement raisonnant, on va chercher l’idée, la représentation mentale.
« Toujours, le questionnement de la pensée reste une recherche en quête des premiers et
des derniers fondements. »
Le fondement, l’essence, la cause première, Hypokeimenon. On est dans un
raisonnement , on recherche la cause/effet .il s’agit de fonder en raison, justifier, vérifier.
( la vérité est alors conçue comme adequatio intellectus et res ).
« Pourquoi ? Parce que cela, à savoir que quelque chose soit, et ce qu’il est — parce que
ce qui laisse se déployer l’« essence » ( das Wesende des Wesens : ce qui, dans
l’essence, est, c’est à dire déploie essence ), de toute antiquité s’est déterminé comme
fondement. »
L’essence par exemple d’une table concrète, sa tabléité, je ne peux pas lui donner une
forme , elle est une idéalité dans laquelle toute table accidentelle se fonde comme telle.
Chaque forme est accidentelle eu égard à l’idée qui représente toute manière d’être table.
Chaque table déploie une des manières de l’idée d’être table. Chaque table est singulière,
en métaphysique on dirait accidentelle, puisqu’on fait la différence entre l’essence et
l’accident, l’immanence et la transcendance, le monde des objets et celui des idées… Ça
c’est le schéma de la métaphysique avec lequel nous fonctionnions, nous européens.
« Que quelque chose soit »… « que »… ça interroge en vue d’un quoi… la quiddité de
quelque chose… Cette table par exemple ce qu’elle est, c’est à dire ce qui la caractérise..
Ce qu’elle est se fonde sur le fait qu’elle soit, qu’il lui soit donné d’être ainsi. depuis la nuit
des temps pourrions nous dire il est convenu que pour fonder en raison (justifier) que
quelque chose soit (étantité ) il faut rechercher ce qui en est la cause : l’être de cet étant .
« Ce qui dans l’essence est… » c’est comme si on disait qu’il y a des essences… qu’elles
sont, alors qu’en même temps, il n’y a pas d’essence qui soit une manière accidentelle.
Je peux voir une table, je ne peux pas voir toutes les tables en une seule… On a l’idée
que cette table déploie l’idée de toutes les tables… Finalement l’idée, elle est toujours
retirée… c’est un déploiement qui est en retrait… Comment peut-on penser ça ?
Pour Platon: nous sommes dans le monde matériel, dans le monde immanent et c’est
l’âme en nous, parce qu’elle séjournait dans le monde des idées, qui accouche des idées
et qui nous permet de dire ce qui est…
Puis c’est Dieu qui devient garant de l’adéquation entre les images que j’ai dans ma tête,
les représentations mentales et le monde tel qu’il est à l’extérieur…
il s’agit de prendre en vue la différence entre la chose en soi telle qu’elle se montre d’elle
même, telle qu’elle se manifeste et la façon dont elle m’apparaît, dont elle est un objet
pour ma conscience.
Il n’y a d’objet que dans l’ordre de la conception d’une conscience structurée. la chose
n’est pas un ob-jet ; la chose est ce dont il s’agit, ce qui me questionne et que je peux
percevoir comme un objet de conscience
.
« Comme tout déploiement d’essence a le caractère du fondement, la recherche en quête
de l’essence est bien : donation du fond commun (Ergründen) et donation du plafond
ultime (Begründen. La pensée qui pense en vue du déploiement d’essence ainsi
déterminé est en son fond un questionnement. »
Au sens de rendre compte, raisonner. Donc la recherche en quête de l’essence… le fond
commun: si nous cherchons le ‘d’où ça vient’, la cause première, je cherche ce qui est
commun à tout ce qui se manifeste…Cela conduit à faire des classifications : le domaine
des tables, le domaine du vivant et au sein de chaque classe il y a des sous-classes ( il y
a des animaux et des humains qui sont des vivants particuliers ; et les vivants particuliers
humains sont considérés comme des animaux avec la raison en plus et au sein des
humains on en vient a considérer particularités : ainsi il est des couleurs de peau
différentes…jusqu’à en venir à l’idée de races par exemple… la couleur de peau viendrait
dire une hiérarchie dans les manières d’être humain. La culture raciale est une culture qui
appelle à ça… penser en termes de race, c’est alors établir des critères biologiques et leur
attribuer une valeur qui conduit à parler en termes de hiérarchisation…
Donc la pensée en vue du déploiement d’essence est ainsi déterminée, être dans son
fond (ce qui la fonde), un questionnement… je cherche une essence… Ce n’est pas
simplement j’accueille, mais je cherche d’où ça vient ! Pourquoi ! Il faut que je le justifie
et je ne peux le justifier que par un acte de raison (lequel est toujours un dogme dans la
mesure où il prend dimension de certitude)
« donation du fond commun ( Ergründen) et donation du plafond ultime ( Begründen). »
Le plafond ultime : la cause première, celui au-delà duquel on ne peut pas aller.
Le fond, c’est le sol et le plafond ce serait la manière de l’approcher ?
Begrunden : c’est aller fonder, chercher le fondement
Ergrunden : le faire apparaître et Begrunden le fonder en même temps c’est à dire, en le
nommant je le fonde aussi.
Ce que nous appelons fondement nous concerne en propre… c’est une manière humaine
d’avoir déterminé ce qui serait fondement… C’est à la fois un acte d’exhumation et un
acte de réalisation, de fondation, tenue d’un rapport entre ciel et terre aussi en même
temps. Rapport qui d’une certaine manière est déjà frayé. On a déjà une idée de ce
qu’est la vérité, d’ailleurs quand on cherche on dit que c’est vrai ou faux.
Soit la vérité est conçue comme adequatio intellectus et rès, base de la raison, et c’est le
début de la pensée scientifique.
Soit elle est mystique et là, elle est dévoilement mais il n’y a pas de fondement à trouver ,
il est alors plus important de préserver la question et d’envisager des manières
d’entendre sans vouloir conclure en décidant de l’une d’elle qui serait « fondement ,.
C’est là qu’on va trouver l’herméneutique et notamment la pensée juive qui ne cherche
pas à établir de dogme mais cherche à respecter quelque chose qui est mystérieux, à
s’étonner et à accepter qu’on ne peut qu’envisager des possibilités mais qu’il y a toujours
une part qui se retire à la raison… Que toute parole est une Dite, un éloge de s’incliner
devant la générosité, la profusion du sens, la profusion de physis…
Comment est-ce possible qu’un magnolia fasse des fleurs ? Soit on cherche le
fondement de ça et bla-bla-bla, soit on dit que c’est juste magnifique et on ne se pose
pas la question de pourquoi, à cause de quoi… juste on rend grâce, on se laisse toucher
et on prend soin.
Deux méthodes possibles, soit on est dans une posture de vouloir contrôler, dans ce cas,
d’essayer de tenir un sol établi et dans l’autre on s’incline devant ce que nous ne
pouvons qu’approcher (caresser dit Marc Alain Ouakmin « lire aux éclats, éloge de la
caresse »).
« A la fin d’une conférence intitulée « La question de la techniques », il était dit, il y a
quelque temps : « Car le questionnement est la prouesse de la pensée. » Prouesse est
entendu ici au sens ancien ; « preux » est « habile », « docile » — ici, s’en remettant à ce
que la pensée a à penser. »
Dans la conférence « la question de la technique », le questionnement est la prouesse. On
pourrait entendre la prouesse comme étant l’acte le plus reconnaissant, mais c’est l’acte
le plus courageux (preux), habile : capable de… et aussi docile dans le sens capable de
s’en remettre à une manière d’avoir déjà pensé ce que veut dire questionner… Ce n’est
pas juste faire ce que l’on veut ; il y a une forme de docilité, de suivre un chemin, de s’en
remettre à ce que la pensée a à penser. On a déjà, d’une certaine façon, déterminé ce
que la pensée a à penser, le fondement donc elle questionne en vue du fondement ultime.
« Il appartient aux stimulantes expériences de la pensée que parfois, les aperçus qui
viennent d’être atteints, elle ne sache pas les rattraper pour les reprendre en vue d’un seul
coup d’oeil ; ainsi elle ne leur satisfait pas d’une manière qui serait à leur mesure. Tel est le
cas avec la phrase qui vient d’être rappelée : le questionnement est la prouesse de la
pensée. En effet, la conférence qui se termine sur cette phrase se meut déjà en un lieu où
ce dont il s’agit se tient de telle sorte que le propre geste de la pensée ne peut être le
questionnement, mais doit être l’attention portée à la parole venant de cela auprès de
quoi tout questionnement, ensuite seulement, s’en va questionner en posant la question
en quête de l’essence. »
Heidegger parle de la prouesse de la pensée dans le cadre d’un texte particulier où déjà il
interpelle la technique, l’essence de la technique… qui est quelque chose qu’on ne
questionne pas de manière habituelle, le geste pratique nous dirions ! Il va conclure par
un questionnement, et quand il dit que le questionnement est la prouesse de la pensée, il
précise que la prouesse doit être entendue au sens ancien, en revenir à une notion de
forme, le monde de la formation… c’est une manière de cueillir et rassembler le dire de la
parole… ces lettres-là s’assemblant, se caressant l’une l’autre pour faire le mot prouesse.
Prouesse dans notre monde technicien veut dire une habilité technique : il fait des
prouesses, il est particulièrement doué, alors que la prouesse c’est le courage : preux.
Habile, c’est celui qui est capable de manier quelque chose et c’est aussi le docile. C’est
celui qui est courageux, qui est capable de… et qui se prête à une manière.
Pour questionner, il faut bien mettre en forme les mots ou la parole d’une certaine
manière pour que ça fasse une question et ça suppose de s’incliner devant une manière
d’avoir déjà défini ce que veut dire cueillir et rassembler…ce qu’on appelle la table des
catégories. Il s’agit alors de prendre la mesure de cela et d’ouvrir plutôt que de se crisper
sur une « ultime fondation en raison ». Cela invite au courage de laisser se déployer
l’ouverture infinie du sens, une quête, un chemin lequel s’ouvre sans cesse et prend
charge du sens toujours survenant.
« Il appartient aux stimulantes expériences de la pensée » est-ce qu’il s’agit de quelque
chose qui nous stimule ? Qui nous met en éveil ? Et qui peut nous mettre en abîme?
Ça vient nous stimuler, nous aiguillonner, ça ne nous laisse pas en paix
« que parfois, les aperçus qui viennent d’être atteints »… ce que nous voyons, ce que
nous pensons avoir atteint, ce que nous apercevons, ce qui commence à s’éclairer… on
peut pas le saisir au sens de le conceptualiser, d’en faire un eidos, une idée… On le
perçoit bien mais il s’agit de quelque chose qui n’est pas de l’ordre du begriffen :
concept, agripper, dogmatiser… Ça fait penser à l’explicitation, un jeu d’ombre et de
lumière, on en aperçoit le changement mais ça ne peut pas se figer… le swing du sens en
hébreu…
On est dans une question dont on ne peut pas saisir le fondement, c’est une forme de
savoir qui n’est pas du domaine du concept mais de l’ordre du sentir… éprouver le
fleurissement, le feuillissement de la nature… on est dans une poésie qui est de l’ordre de
la caresse, de l’approche mais pas de la saisie.
« elle ne sache pas les rattraper pour les reprendre en vue d’un seul coup d’oeil »
C’est à dire d’une abstraction, d’un approfondissement : nous sommes occupés de la
question et nous perdons de vue comment c’est possible que nous formulions une
question ? Notre manière d’être occupés de la parole, c’est de questionner au sujet de la
parole et nous ne prenons pas la mesure que pour faire ça, il faut déjà que nous ayons
questionné la parole et répondu d’une certaine manière… ça ne nous vient pas
habituellement.
« la conférence qui se termine sur cette phrase se meut déjà en un lieu » un lieu c’est à
dire que ça appelle à une manière de prendre part et place, partitionner.
« où ce dont il s’agit se tient de telle sorte que le propre geste de la pensée ne peut être le
questionnement, mais doit être l’attention portée à la parole », c’est à dire que cette
manière d’avoir déjà déployé la parole nous amène à aller un peu en amont de l’idée du
questionnement pour nous pencher, nous étonner sur la parole elle-même, le parlé de la
parole.
« venant de cela auprès de quoi tout questionnement ensuite seulement, s’en va
questionner en posant la question en quête de l’essence. »
D’abord il y a le parlé de la parole, avant qu’elle ne devienne question ou affirmation. Il
faut qu’elle parle, il faut que nous prêtions l’oreille et qu’elle nous donne à entendre
quelque chose qu’on va toujours attraper par un aperçu. Ensuite seulement, on pourrait
peut-être questionner en quête de l’essence.
Pour que nous nous posions la question de l’essence des arbres, il faut déjà que nous
puissions percevoir quelque chose comme un arbre, donc d’une certaine manière, que
nous y soyons sensibles, que ça nous parle, pour que nous disions un arbre et pas une
chaise… C’est déjà tout ce chemin du logos : cueillir et rassembler qui s’est déployé pour
que nous puissions ensuite nous poser la question d’un quoi, c’est un arbre plutôt qu’une
chaise.
« C’est pourquoi le titre des présentes conférences, même nanti d’un point
d’interrogation, n’en devient pas pour autant le titre pour une expérience de la pensée.
Et pourtant il est là et attend son complètement au sens de ce qui vient d’être remarqué à
propos du geste propre de la pensée. »
Ces questions-là ne nous permettent pas forcément de faire une expérience de la pensée
ou peut-être dans une expérience de conceptualiser, c’est à dire se mettre au-dessus et
ne pas prendre la mesure que pour penser il faut être propice à la parole… La première
expérience qu’on pourrait faire de la pensée pourrait être, déjà pouvoir parler… et pouvoir
parler veut dire pouvoir entendre quelque chose, ce qui revient à l’essence de l’humain
qui est celui qui questionne, celui pour qui la question c’est qu’il est existant… écart…
exil, une question qui ne le laisse pas en paix.
Donc il y a bien cette question et on pose bien des questions. Et ce n’est pas
l’expérience elle-même de la pensée qui nous amène à mesurer ça ! Pourtant, c’est là et
ça attend que ça se complète, se déploie au sens de ce qui vient d’être remarqué à
propos du geste propre de la pensée… ça pourrait être logos, legein : cueillir et
rassembler, prendre forme et visage par l’acte de l’appellation… qui est devenu la
logique : les règles pour cueillir puis la logistique avec le déferlement de la technique, qui
n’a plus rien à voir avec la parole mais avec la maîtrise et le plan.
« Quelle que soit la manière dont nous allons, auprès de la parole, questionner après son
« essence », avant tout il faut ceci : que se dise et se donne à nous la parole elle-même. »
Il faut que nous soyons parlant pour répondre alors, l’essence de la parole devient la dite,
cette donation même, la donation du déploiement de la parole, que nous puissions
accomplir une geste qui est celle de parler… du coup, la parole est parole du
déploiement.
« Entendre » chez Heidegger, c’est comprendre, verstehen C’est aussi se tenir… Le
comprendre n’est pas raisonné, il est prendre part dans ce sens d’écouter, que les
choses nous parlent, les choses s’adressent à nous et en les accueillant nous y prenons
place en les apercevant comme objet.
Ce serait nous amener à cette humilité de garder en présence que quand je prends un
crayon pour m’en servir, c’est une manière d’apercevoir quelque chose à partir d’un
usage que je vais en faire, pouvoir écrire… Du coup ça devient un ob-jet : je le pose, je le
prends pour m’en servir mais ça ne veut pas dire que j’épuise ses possibilités, sa
richesse de donation… ça fait venir une manière d’être mondialisant, de tisser un réseau
de renvois, des allées venues… Et ça, ça devrait nous étonner! Alors qu’on ne se pose
pas la question de ça.
« En ce cas, l’essence de la parole devient la dite donation de son déploiement (Die
Zusage ihres Wesens), c’est à dire : parole du déploiement (Sprache des Wesens ) cf. la
seconde conférence. »
L’essence de la parole, ça devient le déploiement même de la parole… Comment est-ce
possible que ça se déploie ?
La question même en vue de l’essence, elle devient donation, l’accueil de quelque chose
qui se donne à nous, elle n’est plus quelque chose que nous pouvons arraisonner.
L’essence de la parole, c’est à dire quelque chose que nous chercherions comme le
fondement ultime dans notre logique habituelle, devient ladite donation, devient la
donation de son déploiement… Ce n’est plus un fondement au sens de quelque chose de
maîtrisé (être au-dessus) mais déjà quelque chose se donne à nous… Ce n’est pas la
même posture… c’est apprendre à prendre la mesure que nous ne surplombons pas.
C’est essayer de faire entendre le déploiement même de la parole.
« Questionner après son essence », c’est chercher le contenu de la parole… comme dans
la posture thérapeutique chercher le symptôme pour en rendre compte (le contenu,
l’attitude quotidienne) et ne pas laisser se déployer le phénomène.
Le symptôme est un repli, un concept, une manière d’avoir saisi et d’avoir abstrait un
symptôme qui se traduit de différents signes, c’est un aperçu… Pas de distinction entre
signes et symptôme ! En général nous sommes avec l’idée que le symptôme est évident.
Lorsque nous travaillons avec la sémiologie : le travail de signes/symptômes, c’est déjà
commencer à nous mettre dans cette position : attention ! Quand je vois ça, ça m’a déjà
parlé d’une certaine façon. Mais la manière dont ça m’a parlé, j’en ai entendu un bout, un
aperçu… je l’ai pris par un aspect et je pourrais le prendre aussi par un autre…
Le chemin de la phénoménologie est de se dire : c’est ça plutôt que… à la place de.
Quand nous travaillons avec la forme, le slach figure/fond, on pourrait sans cesse
ramener le « ou bien »… trois plutôt que quatre plutôt que deux… Ça nous amène à cette
posture d’avoir cette humilité d’attention.et d’ouverture
J’appelle vers la signification… (le dogme érige une signification en fondement absolu )
mais c’est ça plutôt que quoi ? Car « ça », prend son sens d’autre chose dont « ça » se
distingue… N’oublions pas cette tension et c’est là que « ça » devient appel à faire
fourmiller, à enrichir… à faire chatoyer une lumière, mais ça ne pose pas une pleine
lumière qui serait établie en un dogme, c’est à dire une manière d’avoir conclu au
fondement ultime, telle la vérité scientifique… : il y a des races et les noirs sont inférieurs
aux blancs… les psychotiques sont foutus… il y a des structures psychiques plutôt que
des in-formes langagiers.
Il faut qu’il y ait des individus pour qu’on puisse les stocker, que ce soit des individus
sardines, crayons ou humains, du coup on peut les fabriquer, d’où l’homme augmenté et
le rapport de domination
Biblio: – « la fabrique de l’homme occidental » de Pierre Legendre
– « la fabrique du pré » de Francis Ponge
puis partage autour de la genèse :
La genèse, avec l’idée que les lettres étaient encloses et que Dieu jouait avec elles. Les
lettres étaient encloses donc elles étaient mystérieuses, pas ouvertes, en retrait ,dans une
forme d’ombre. Ce sont elles qui se présentent, qui s’éclairent et qui proposent/ouvrent
un dialogue, qui interpellent…
Ce que Heidegger appelle la clairière, la lichtung et ce qui est aussi; le mystère de chaque
chose, l’énigmatique de la présence.
Dans la culture phobique de notre époque, dès qu’il y a une énigmatique ça fait peur et il
faut la résoudre plutôt que l’accueillir simplement. Ce qui est la logique de la foi
finalement, plus qu’une logique du savoir et de la maîtrise.
Si je peux changer de sexe aujourd’hui, qu’on me greffe un pénis ou 15 ça changerait
quoi? On rechignerait à me les mettre alors qu’en mettre un est déjà une aberration. Un
ou 15 : c’est la même manière de regarder le vivant et d’en faire un perfectible, un outil.
La genèse : Dieu créa homme et femme, il les créa… mâle et femelle. Il y a une autre
version : la femme issue de la cote d’Adam… D’où le genre n’est pas une propriété du
corps biologique. Homme et femme n’a rien à voir avec masculin et féminin, un vagin ou
un pénis, il faut sortir de la biologie érigée en fondement. Et là, ça ouvre autre chose.
« Le titre « Das Wesen der Sprache » (l’essence de la parole) perd à présent même son
rôle de titre. Ce qu’il dit est le premier accord résonnant depuis une expérience pensante
dont nous tentons d’approcher la possibilité : le déploiement de la parole — : la parole du
déploiement. »
On ne prend pas la mesure que le texte devient une épaisseur qui respire de inspire/
expire et que donc il participe de notre respiration, une mutuelle affection… Le sens est
aussi un geste, une respiration… C’est plus patent, la manière de prononcer produit
quelque chose déjà.
Du coup, la parole du déploiement c’est aussi prendre soin du déploiement lui-même…
ça amène au respir, c’est inséparable de la présence, de l’existence.
Il faut qu’il y ait un qui déploie quelque chose ou qui accueille ce déploiement en le
déployant lui-même à sa façon en y prenant part… C’est autre chose que la psychologie
avec le bagage verbal qu’on aurait stocké dans la tête.
« Au cas où cette phrase (est-ce une phrase ?) ne représente pas un retournement obtenu
artificiellement et, pour cette raison, un retournement vide, alors il peut se faire qu’en son
temps, pour la tournure « parole du déploiement », nous remplacions par un autre mot
aussi bien « parole » que « déploiement ». »
Un retournement obtenu artificiellement : c’est quoi ce chipotement entre le déploiement
de la parole et la parole du déploiement ? On met A à la place de B et on inverse B et A :
principe égalitaire, on peut le prendre dans un rapport de logique, logistique.
Et si ce n’est pas quelque chose d’artificiel, le déploiement de la parole ce n’est pas
pareil que la parole du déploiement. Ça ne donne pas à entendre « pareil » ça a une
subtilité qui est précieuse et si on commence à prendre ça en considération, il dit qu’il va
se passer quelque chose d’autre… Ce n’est pas juste un jeu de logique, un retournement
vide.
Peut-être que si la poésie se meurt à ce point-là, c’est que justement on a pensé qu’elle
n’avait pas de valeur particulière et qu’on pouvait dire les mots d’une manière pratique.
Le langage sms où les verbes pouvoir et devoir veulent dire la même chose…
Ce qu’on perd aujourd’hui, c’est préserver les subtilités langagières… toute la possibilité
de la saveur… » Ce suis-je transis de vous »…. qui ouvre à une toute autre ampleur que
j’te kiffe ou j’te like.
« L’ensemble qui nous adresse à présent la parole — le déploiement de la parole : la
parole du déploiement — n’est plus ni titre ni surtout réponse à une question. Il devient
parole directrice (Leitwort) qui aimerait nous conduire sur le chemin. »
Donc, quelque chose nous guide
« directrice », au sens qui ouvre des directions, qui fraye des chemins.
C’est une parole qui « aimerait », si nous voulons bien, nous conduire sur un chemin…
c’est tout autre chose que trouver le fondement ultime et tout aplanir…
« L’ensemble qui nous adresse à présent la parole » la parole, une adresse, une adresse
qui nous invite et où nous prenons part et place. L’adresse, elle a un destinataire qui en
est aussi le récipiendaire… Heidegger dit que nous sommes répondant à un appel
d’être… nous répondons par la parole en prenant place, c’est à dire quelque part entre
naissance et mort, et tout s’articule… Ça devient doux
« Ce faisant, l’expérience poétique avec le mot, celle que nous avons entendue pour
débuter, va nous accompagner sur notre chemin de pensée. Avec elle déjà nous sommes
entrés dans le recueillement d’écouter et parler en commun (in ein Gespräch ); il a montré
ceci : le vers final « Aucune chose ne soit, là où le mot faillit » pointe au coeur du rapport
entre mot et chose — et de telle façon que le mot lui-même est le rapport, dans la mesure
où il porte chaque chose à être et le comporte en l’être. »
« Dans la mesure où il porte chaque chose à être et le comporte en l’être » : prendre
part… partition au sens musical du mot… faveur de monde… ereignis… s’approprier
l’appropriement… là où chaque chose prend sa dimension de propriation… là où je viens
en propre, en propriété transitoire au sens de moi-même, où je réponds : quelque chose
où je suis toujours plus d’un, pas deux, toujours tenue d’un rapport… où je prends place/
parole… où la parole me tiens et m’enjoins et m’appelle… et où je réponds… un jeu
d’entrelacs mais pas de domination/soumission comme celui qu’appelle la science.
« Sans le mot qui ainsi porte, comporte et rapporte, l’ensemble des choses, le « monde »,
sombre et disparaît dans l’obscurité, y compris le « moi » qui mène à la lisière de son
pays, jusqu’à la source des noms, tout ce qu’il rencontre en fait de merveille et de rêve. »
Sans le mot qui ainsi porte/comporte/ rapporte… toujours tenue de… ça dit bien quelque
chose du slash (figure/fond)… éclaircie
« L’ensemble des choses » : ce dont il est question, quoique ce soit.
Il dit aussi « le monde » : entendre le monde autrement que dans un sens classique. Les
guillemets nous invitent à dire de quoi ça parle… c’est la mondanéité de Dasein.
« le monde, sombre et disparaît dans l’obscurité, y compris aussi le « moi » : de quel moi
on parle? Le moi qui mène à la lisière de son pays : celui qui se tient toujours d’un bord –
son pays – partitionner… la contrée, tout près de…
« jusqu’à la source », rive : là on est loin du regard technicien parce que ça appelle à
s’émerveiller, s’arrêter aux lumières… dimension contemplative.
Sortir de la nécessité de faire, gagner plus d’argent, faire les choses en y étant présent et
ça devient prendre temps, prendre part et plus perdre du temps.
Prendre le temps de flâner, d’arpenter le paysage… ça nourrit la profondeur de la pensée,
ça ramène à prendre la mesure du déploiement et sortir de la pensée comme efficace de
la raison.
Comment pourrait on imaginer une manière d’être ensemble… une société qui prendrait
soin de cette façon?
On a pensé que le tracteur nous simplifierait la vie mais ça ne nous a pas rendu plus
heureux. Aujourd’hui nous sommes dominés par les machines pour être plus efficace et
exploiter la terre et on perd la saveur d’être au travail ensemble. Avant on produisait
moins et la nourriture n’était pas que matérielle . ..Prendre conscience de la façon dont
nous sommes ensorcelés par le système technicien, la logistique même plus que la
logique.
Comment entendre que c’est éminemment plus simple de prendre un médicament que
d’aller voir un thérapeute où je vais perdre du temps pour quelque chose dont je ne
mesure pas l’efficacité et où je vais dépenser des sous pas remboursés par la sécu : il
faudrait être idiot pour faire une démarche pareille !
« Afin que nous entendions encore, mais sur un autre ton, la voix qui vient de l’expérience
poétique que Stefan George fait avec le mot, je lis pour finir un poème de Gottfried Benn,
tire des Poésies statiques (p.36). Le ton de ce poème est plus tendu et en même temps
plus brûlant, parce que plus exposé, tranchant à l’extrême. Le poème est intitulé, avec
une modification caractéristique et probablement voulue du titre :
Un mot
Un mot, une phrase —: d’un chiffre s’exhausse
l’intelligence d’une vie, soudain le sens,
soleil fige, sphères muettes
et tout prend corps en vue de lui.
Un mot — éclat, vol, feu,
jet de flammes, rayures d’étoiles —,
et l’ombre de nouveau, immense,
Dans le vide espace autour du monde et de moi.
(Trad. Dominique Pierson) »
Le chiffre, ce sont les initiales qu’on brodait sur les draps et qui indiquaient la propriété de
la personne… une personne en propre….
Ce que l’intelligence appelle à entendre… une vie qui devient existence…