Compte-rendu de lecture n°5 "Le déploiement de la parole"
Compte-rendu de lecture – Le déploiement de la parole n°5 – p147 – p149
Juin 2023 – Pierreroutine –
Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier
Le Mot
Prodige du lointain, ou songe
Je le portais à la lisière de mon pays
Et j’attendais jusqu’à ce que l’antique Norne
Le nom trouvât au cœur de ses fonts –
Là-dessus je pouvais le saisir dense et fort
A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche…
Un jour j’arriverai après un bon voyage
Avec un joyau riche et tendre
Elle chercha longtemps et me fit savoir :
Tel ne sommeille rien au fond de l’eau profonde
Sur quoi il s’échappa de mes doigts
Et jamais mon pays ne gagna le trésor…
Ainsi appris-je, triste, le résignèrent :
Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. »
Ça témoigne bien de notre époque !
La question avec laquelle nous sommes est : la parole fait-elle présent du mot approprié ou le refuse-t-elle ? faire d’une expérience quelque chose d’inouï avec la parole.
« D’après ce qui a été remarqué plus haut, nous sommes tentés de nous en tenir au dernier vers du poème : « aucune chose ne soit, là où le mot faillit. » Car c’est lui qui amène le mot de la parole, et celle-ci elle-même, en propres termes, à prendre la parole ; il dit quelque chose à propos du rapport entre mot et chose. »
Est-ce que ça vous parle d’être tenté de vous en tenir au dernier vers du poème ? A quel verbe vous vous en tenez ? Celui qui me parle est : « A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche… » La marche, l’épreuve, le chemin.
Qu’est-ce qu’il vient dire quand il dit : c’est lui qui amène le mot de la parole ? De quelle parole on parle ? « celle-ci elle-même, en propres termes, à prendre la parole », ça dit quelque chose que nous on entend d’évidence dans notre pensée rationnelle (sans y prêter attention). Ça répond à la question de la parole : rien n’est où il n’y a pas de parole.
Habituellement, une parole dit quelque chose, à propos de quelque chose… elle apporte une « information », elle pose question et cherche réponse. On entend que ça dit quelque chose, même si la réponse éloigne de « répondre » … dans le sens d’un livre de recette !
Le mot est donc l’outil de la parole et parler est dire quelque chose à propos de quelque chose! Idée de venir à quelque chose, qu’on aurait quelque chose à aborder, et en faire le tour : « Je ne comprends pas ce que tu dis », ou « je ne vois pas où tu veux en venir »… Et du coup, ça ouvre la question de ce qu’est une réponse?
S’en tenir au dernier vers du poème, pourrait nous conduire à imaginer que le chemin du poème a pour but d’amener à un acmé qui apaise, qui donne une réponse.
La marche, me fait penser au poème de Baudelaire, « La vie antérieure » :
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
Que les soleils marins teignaient de mille feux
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
Les houles, en roulant les images des cieux,
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
Les tout-puissants accords de leur riche musique
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs,
Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
Qui me rafraichissaient le front avec des palmes,
Et dont l’unique soin était d’approfondir
Le secret douloureux qui me faisait languir.
La marche… qui nous met en mouvement, qui nous travaille, ce qui nous amène à cheminer le long d’une vie, à être temporains. Finalement : est-ce que l’important est le « résultat » ou le chemin ? C’est toujours cette question qui se pose à nous !
Nous sommes dans une société où de plus en plus importe le résultat, et peu importe le chemin ! On va même au chemin le plus court, par exemple la débroussailleuse plutôt que la faucille !! Cependant, c’est tout autre chose qui se passe avec la faucille que faucher de l’herbe !
Ça fait venir en conscience des choses qui ne sont pas, de prime abord, parlées. On ne va pas questionner le dévalement…
Ce qui a été souligné est que la parole est soit un outil, soit elle permet de faire l’expérience de quelque chose; habiter la parole. En tout cas la parole nous donne quelque chose à ronger… ça donne une forme qui peut apaiser l’ouvert.
Le mot va exprimer quelque chose… une saveur… La quête du poète à la recherche d’un mot, « d’un joyau riche et tendre »… , un mot qui aurait une fonction lumineuse, qui pourrait s’évoquer à travers le mot… quête qui n’aboutit pas dans le sens de n’être jamais maitrisable.
« Le contenu du vers final peut être transformé en un énoncé qui dirait : Aucune chose n’est, là où le mot faillit. Où quelque chose faillit, il y a une faille, une rupture, une lésion. Léser quelque chose, c’est lui retirer du sien, lui faire manquer de quelque partie. Il faillit, cela veut dire : il manque. Aucune chose n’est où manque le mot – à savoir le mot qui, chaque fois, nomme la chose. »
Pour entendre ce dont il est question peut-être évoquer la manière dont on définit « la vérité » soit a-lethéia…soit mettre à plat une vue, expliquer, enlever les plis et l’ombre… « Adaequatio rei et intellectus » : la vérité est alors l’adéquation entre ce qui est conçu par la raison et ce qui se montre, un objet.C’est adéquat, conforme et il n’y a aucune zone d’ombre ! Vérité telle que la conçoit la pensée scientifique.
Ce serait rassurant… ou bien ? terrifiant de stérilité ! Il n’y a qu’un sens univoque et enfin, la parole ne génèrerait plus de mal-entendu , plus « d’erreur »!
le mode de composer avec ce que l’on appelle « vérité » prend diverses guises selon l’époque: la vérité comme adéquation estune mutation de la vérité telle que la méditait la pensée grecque. Selon l’a-léthéia il s’agit d’expliciter, de déplacer les plis et cela nous semble plus pertinent lorsque nous prenons le chemin de la phénoménologie. ainsi nous devons nous éloigner de la pensée métaphysiquequi tentait de définir les principes premiers ; ceux qui permettaient d’expliquer/justifier toutes les causes, tout ce qui est…
Notre époque est dominée par la pensée technicienne qui se donne pour objectif de maitriser, d’expliquer le vivant, d’éradiquer tout mystère… cependant il manque toujours « un petit bout »… qu’on essaie de supprimer ! On en vient même à le considérer comme négligeable, « du bruit », comme on dit dans les études statistiques!
« Il manque »?Manquer peut s’entendre comme manquer à l’appel, se défausser dans la présence, se retirer, et pas forcément avec un ton péjorant. Car nous sommes pris dans le manque compris comme attente de quelque chose qui le remplirait.
« le manque » ouvre à cela : une lésion, une faille comme quelque chose que l’on peut réparer ? à moins que cela ne dise aussi quelque chose avec lequel on doit composer ? Un manque : manque avec lequel on peut composer ou bien une trouée ? une approche sans cesse reconduite?
Il y a bien dans notre culture l’idée que parler vise à dire des choses qui doivent être saisies, qui doivent être claires. Parler, c’est enlever le malentendu. Alors que l’on pourrait aussi prendre soin du malentendu. Heureusement que la langue est source de malentendu, sinon on ne parlerait plus, on ne chercherait plus à se dire !
Pourtant notre époque est bien celle de l’usure de la parole: les mots peuvent être interchangés, les différences entre les mots deviennent négligeables, et « on ne va donc pas se prendre la tête »… Alors, les humains se parlent de moins en moins, et ils usent de la parole comme d’une chose pratico-pratique. D’où l’idée d’un logiciel qui pourrait penser pour nous, qui pourrait anticiper… L’idée qu’on peut se parler par SMS et qu’il n’y a plus lieu de se regarder, de s’envisager, de se voir et que ça peut même faire peur, d’où le repli de jeunes qui côte à côte échangent des sms…
Et pourtant cela ne nous arrête pas dans notre affairement, cela ne nous étonne pas!ainsi les psys proposent des thérapies en visio, en distanciel, sans le préalable d’une relation corps à corps… C’est pratique certes mais n’est pas ainsi une manière de tuer notre humanité?
« Que veut dire « nommer » ? Nous ne sommes pas en peine de répondre : nommer, c’est pourvoir quelque chose d’un nom. »
Nommer, c’est quoi ? Dans la genèse, Adam appela, cria pour chaque chose son nom. Nommer, c’est dire comment tu t’appelles, t’identifier, te singulariser, t’arraisonner, tu t’appelles A et pas B !
Dans la traduction en hébreux, les mots sont des noms : le nom de quelque chose comme par exemple la table. Du coup, tout est nom dans les grammaires hébraïques. Ça fait prendre conscience que je nomme les choses, je nomme le parasol… ce n’est pas un parasol objectif, une forme qui a pour nom parasol.
Dans la philosophie bouddhiste, on parle de désignation, donc le singulariser.
Ça appelle à la présence comme on faisait à l’école ( quand chaque jour le maitre faisait l’appel des élèves).
« Nous ne sommes pas en peine de répondre », ça ne nous charge pas, d’évidence nous répondons, ça va de soi : on parle de choses et d’autres. En fait, les choses ont un nom et on doit les connaître !
Donc pourvoir d’un nom est un pas particulier qui ouvre un mystère eu égard à l’équivoque par laquelle habituellement nous bavardons.
« Et qu’est-ce qu’un nom ? C’est la désignation qui nantit une chose d’un signe phonétique ou graphique, d’un chiffre. »
En hébreux, les chiffres ont à voir avec les lettres, chaque lettre a une valeur et un nombre est construit à partir d’un groupe de lettres. En français, 5 est V, 8 est VIII… Le chiffre n’est pas juste chiffrer, attribuer une valeur.
Définition cnrtl Chiffrer : Ecrire, transcrire en chiffres. Chiffre : signe graphique servant à marquer, à représenter une chose, à l’intention d’un lecteur.
Mathêmata en grec, tenir compte…
Déf Nantir : pourvoir, mettre quelqu’un en possession de quelque chose.
« Et qu’est-ce qu’un signe ? Est-ce ce un signal ? Ou un insigne ? Une marque ? ou bien ce qui fait-signe (ein Wink) ? Ou alors tout cela ensemble et encore autre chose ? »
Signe : chose, phénomène perceptible ou observable qui indique la possibilité de l’existence ou de la vérité d’une chose, qui la manifeste, la démontre ou permet de la prévoir.
Signal : signe convenu par lequel quelqu’un donne une information, un avertissement à quelqu’un, indique à quelqu’un le moment de faire quelque chose.
Insigne : qui est remarquable, digne d’attirer l’attention.
Qui fait-signe : non pas quelque chose que moi je constitue comme un signe, mais quelque chose qui fait signe, qui nous appelle.
« Ou alors tout cela ensemble et encore autre chose ? » : toutes ces subtilités-là que nous ne pouvons pas attraper…
« Nous sommes devenus extrêmement laxistes dans la compréhension des signes, ne les comprenant plus qu’à partir de l’opératoire d’un calcul. »
Calcul : opération ou ensemble d’opérations portant sur des nombres ou des symboles numériques.
Dans les chiffres, il y a quelque chose de secret, parler de manière secrète… comme chiffrer une nappe. Et nous avons réduit ça à une opération, c’est-à-dire à quelque chose qui serait maitrisable.
« Le nom, le mot est-il un signe (ein Zeichen) ? Tout dépend de la manière dont nous pensons ce que disent les mots « signe » et « nom ». Et nous sentons déjà à ces indications restreintes dans quel courant nous entrons quand le mot en tant que mot, la parole en tant que parole en arrive à prendre la parole.
Ein Zeichen : un panneau qui donne à voir, montrer.
Ce que disent : ce n’est pas ce que signifient les mots « signe » et « nom ».
« …la parole en tant que parole en arrive à prendre la parole », quand on la laisse parler ! Manière d’introduire et ouvrir toute une dimension inouïe pour notre époque.
« Que le poème lui aussi, quand il s’agit du mot « mot », pense au nom, c’est bien ce que dit la seconde strophe :
Et j’attendais jusqu’à ce que l’antique Norne
Le nom trouvât au cœur de ses fonts – »
Les fonts : bassin placé sur un support dans lequel se trouve l’eau bénite dont on se sert pour baptiser.
« Cependant, et la divinité qui trouve le nom, et le lieu où elle le trouve, la Norne et ses fonts, nous engagent à hésiter : n’entendons pas d’emblée de « nom » au sens d’une pure et simple dénomination. »
Dénomination au sens où on l’entend habituellement : quelque chose qui puiserait le sens dans le parasol par exemple.
« Peut-être le nom et le mot qui nomme sont-ils ici plutôt entendus au sens que nous connaissons par les tournures : au nom du roi, au nom de Dieu. »
Au nom : en vertu des pouvoirs qui me sont attribués, eu égard, de la part de. Ça appelleà la garde, l’attention, le soin, la charge (Sorgue) : en vertu de la charge, c’est à dire une forme de responsabilité, de prendre en soin. Donc pas quelque chose qui se fait de manière anodine, mais qui a de la profondeur et qui nous concerne à chaque fois, nous convie à prendre part.
Ça dit un champ de la présence, une dimension qui n’est pas prise en soin habituellement dans la quotidienneté.
« Gottfried Benn commence ainsi l’un de ses poèmes : « Au nom de celui qui prodigue les heures. » « Au nom » veut dire ici : sous l’ordre, par l’injonction. »
Gottfried Benn est un écrivain, poète allemand (1886-1956).
Conformément à la charge qui m’est donnée, je m’en remets à, ce n’est pas juste que j’en suis le récipiendaire. Je prends la mesure, je prends la responsabilité, je dois répondre. Il y a une forme de gravité, un s’y engager.
« Les mots « nom » et « mot » sont pensés, dans le poème de George, avec plus de profondeur que comme de simples signes. Mais que dis-je ? Est-ce qu’en plus, dans un poème, il y a de la pensée ? Assurément, dans un poème de tel rang il y a de la pensée, et pour tout dire pensée sans appareil scientifique ou philosophique. »
Une pensée méditante, une pensée cheminante, mais pas une pensée arraisonnante.
« Si cela est vrai, il est licite et même nécessaire d’aller méditer plus pensivement – avec la retenue et la prudence qui s’imposent – le vers final du poème ayant pour titre : Le Mot.
Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. »
On ne peut pas énoncer ce vers comme quelque chose qui va de soi, qui d’évidence est dit. On doit se laisser interpeler.
« Nous avons pris le risque d’une transcription : Aucune chose n’est, là où manque le mot. « Chose » est ici compris au sens traditionnel et global, par lequel on entend quelque chose en général, c’est à dire n’importe quoi pourvu que cela soit d’une manière ou d’une autre. »
Quelque étant ! Ce qui nous préoccupe. Ce qui nous affaire.
« En ce sens, même un Dieu est une chose. Seulement là où est trouvé le mot pour la chose, seulement là cette chose est une chose. Ce n’est qu’ainsi qu’elle est. En conséquence, nous devons souligner : Aucune chose n’est, là où le mot, c’est à dire le nom, fait défaut. Le mot seul confère l’être à la chose. »
C’est ce qui le fait apparaitre, ce qui lui permet de se manifester, de se produire, de se montrer.
« Mais comment un simple mot est-il en état d’accomplir cela : amener quelque chose à être ? Les choses se passent bien plutôt à l’envers. Prenez le spoutnik. Cette chose – à supposer que c’en soit une – est indépendamment de ce nom, qui lui a été attaché après coup. Mais peut-être, avec les choses du genre des fusées, des bombes atomiques, des réacteurs et consorts, en est-il autrement qu’avec ce que nomme le poète dans la première strophe de la première triade :
Prodige du lointain, ou songe
Je le portais à la lisière de mon pays »
Il parle des choses au sens de ce qui apparait, et cela évoque la manière dont appeler par le nom, c’est donner présence, attester présence, témoigner présence ou prendre soin d’une pré-sence. Et qu’il y a d’autres formes, comme celle du spoutnik, bombe atomique… des objets qui ne sont pas des choses que l’on trouve dans la nature, mais qui sont des inventions fabriquées par l’homme. On peut avoir une idée et la réaliser : faire un plan et le réaliser. Et la prouesse technique de la fabrication qui n’a pas à voir avec « prodige du lointain, ou songe, je le portais à la lisière de mon pays ».
Pour la chose, le spoutnik (1er satellite artificiel de la Terre)… « les choses se passent bien plutôt à l’envers … nom, qui lui a été attaché après coup ». Le spoutnik va exister avant qu’on lui donne un nom comme engin spatial identique à plein d’autres, et celui-ci a été nommé le spoutnik 1.
« Innombrables, pourtant, sont ceux qui tiennent également cette « chose », le spoutnik, pour un prodige – cette « chose » qui fonce à l’entour, dans un espace « cosmique » détaché de tout monde ; et pour beaucoup c’était et c’est encore un songe : prodige et songe de la technique moderne, laquelle est bien la moins prête à accepter de penser que c’est le mot qui confère leur être aux choses. Pas de mots, mais des actes, voilà ce qui compte dans le calcul du comput planétaire. »
Le spoutnik, qui fonce dans un espace cosmique… : il n’y a pas d’égard quant à ce que veut dire mettre cet objet dans un espace cosmique. On ne s’est pas posé la question de ce qu’on allait perturber, respecter, ou demander la permission. On peut le faire, on le fait !
Nous sommes dans une logique planétaire et pas mondiale dans le sens d’être mondain, de pouvoir faire venir un certain nombre de rapports qui nous obligent. Le monde est pouvoir être du Dasein (existential), il est allées et venues quotidiennes qui ouvre les places et les lieux, à partir d’un rapport attentionné.
Par exemple je peux couper les arbres ou un arbre, ou tous, ou n’importe comment, ou n’importe quand… Il n’y a plus d’obligation : on fait car on a les moyens de faire, on déploie une domination et pas quelque chose qui est une participation. Tout est lié à ce que l’humain peut faire… « détaché de tout monde », détaché de toute contrée, d’allées et venues qui fraient des chemins.
Je décide, et ça fonce.
Quand on a organisé la circulation, on a mis des feux rouges, des passages piétons… déterminés par la gestion computationnelle des allées et venues, et plus celle affectueuse. Traverser la rue pour aller dire bonjour à un ami est une effraction au code de la route !
Il parle de calcul planétaire, c’est à dire un calcul géographique, physique, et pas signifiant. C’est un faire efficace, et il s’agit d’élargir mon pouvoir faire, qui peut mettre à mal la déontologie, l’éthique…
Ça évoque la vision bouddhiste des pensées et des actes. Quand ils fabriquent spoutnik, qui est pensé, réfléchi… pour aller sur la lune, endroit géographiquement éloigné, on y va, possibilité technique, sans se demander ce que veut dire aller sur la lune en termes d’habitation.
Comme les greffes ou ablations de seins, de pénis… avancées scientifiques… tout en faisant signer des décharges pour les conséquences… Ou brûler les herbes dans les villes car ce sont de mauvaises herbes… et que ça fait sale, plutôt que les laisser apporter de la fraicheur…
A quoi servent donc les poétes ? ça ne sert à rien !
« Pourquoi des poètes… ? Et pourtant ! Revenons un instant de la hâte des pensées. Même cette « chose », ce qu’elle est et comment elle est, ne l’est-elle pas au nom de son nom ? Que si ! La hâte, le mouvement de hâter, au sens du plus grand accroissement possible, par la technique, des vitesses, dans l’ « espace » desquelles seules les machines et appareillages modernes peuvent être ce qu’ils sont, si cette hâte n’était pas devenue parlante aux hommes au point de les requérir et de les placer sous son injonction ; si cette injonction à se hâter n’avait pas mis l’homme au défi en disposant de lui : si le mot de cette disposition n’avait pas parlé – alors il n’y aurait pas non plus de spoutnik : aucune chose n’est, là où manque le mot. Ainsi ce dont il s’agit demeure une énigmatique question : le mot de la parole et son rapport à la chose, à quoi que ce soit qui est – au fait qu’il soit et à la manière dont il est. »
On retrouve l’intégrité de la question. On a fait un bout de chemin qui met de l’épaisseur. Ce qui veut dire qu’on n’appelle pas les choses impunément. Il faut se garder de se hâter de bavarder.
Par exemple en thérapie, ce n’est pas le même de dire : je manque de ça ou j’ai envie de ça, ou encore autre chose. Ou de dire il m’a harcelée / il est pressant dans ses demandes / il me frappe… Tous ces mots qui vont très vite et où il n’y a plus de nuances.
Ce n’est pas le même de dire la dépression, ou de dire la tristesse, le chagrin… ça appelle à toute une autre manière d’habiter, de se poser ; mais dans notre hâte, on dit dépression. Et ça appelle à un faire : antidépresseur ! Et l’affaire est close ! Mais de quelle affaire il s’agit ? Est-ce que pour autant la détresse humaine est réglée ?
Donc il reste une énigme qui est le rapport du nom et de la chose, de la parole et la matière, l’idée et le corps… tout ce qui a été assigné, découpé. Le fait que l’homme se retrouve pris dans cette hâte, au point où c’est un dispositif dans lequel il est assigné lui-même, requis. Il est comme assujetti, asservi.
Cette question de la hâte a bien à voir avec le mourir; le temps vient. Et elle transforme ça en : « je voudrais bien en faire autant que possible avant de ne plus pouvoir faire… », avec une dimension planétaire.
Par exemple la question des arbres : faire un verger ou planter plein de variétés et les laisser faire comme dans la forêt. Ils auront moins de fruits, il y aura une autre rythmique… Je vais forcément agir, mais tout prend un autre sens, et jusqu’où on va ! Assumer que forcément je laisse des traces, que je dévaste, je plie certaines choses… Mais on peut s’y plier ensemble ! C’est plus doux. Donc trouver l’équilibre dans tous ces rapports-là.
Ça amène la question de la hâte de la pensée, le rapport à l’existence humaine, le rapport à ce qu’il est difficile d’accepter: la fin…
Et la responsabilité : « si cette hâte n’était pas devenue parlante aux hommes au point de les requérir et de les placer sous son injonction ; si cette injonction à se hâter n’avait pas mis l’homme au défi en disposant de lui », ça répond à quelque chose de l’homme, mais l’homme est pris dedans, il se laisse appeler parce que ça lui parle… Ça parle de l’être en le réduisant à un avoir : j’ai peu de temps donc je vais avoir beaucoup… pour profiter du peu de temps que je ne peux pas allonger… Comme si ça confond la qualité et la quantité : ça réduit en quantité stockable et maitrisable quelque chose qui nous est de toute façon compté.
Quoiqu’on fasse, c’est quand même une hâte : on peut la vivre en faisant un petit pas de côté, en essayant de s’y laisser prendre un peu moins, mais ça ne nous laisse jamais en paix.
La hâte est un mot qui nous a appelé à prendre place ; et que ce mot dit une manière. Nous n’avons pas forgé ce mot, mais ça dit quelque chose qui nous concerne et qui a à voir avec le temporain. Hâte dit se presser, et je n’ai pas le temps !