Compte-rendu de lecture n°4 "Le déploiement de la parole"

Compte-rendu de lecture – Le déploiement de la parole n°4 – p145 – p147

 Mars 2023 – La Vacheresse –

Corinne Simon, Frédérique Remaud, Edith Blanquet, Marie-Christine Chartier

 

 

 

« Où donc la parole elle-même, en tant que parole, se fait-elle entendre? Étrangement là où, pour quelque chose qui vient à nous en nous concernant, nous accapare en nous attirant à lui, nous oppresse de son urgence ou bien nous enflamme d’enthousiasme, nous ne trouvons pas le mot juste. Nous laissons alors ce que nous avons en vue dans l’inexprimé (im Ungesprochenen) et passons là, sans bien y revenir, par des instants durant lesquels la parole elle-même nous a effleurés, depuis bien loin et fugitivement, de son déploiement. »

 

La parole se fait entendre là où nous ne trouvons pas le mot juste étrangement… c’est un paradoxe : elle se fait entendre là où nous ne trouvons pas le mot.

On ne peut pas l’attraper… sentiment de ce moment de vertige qui peut être parfois le trac, parfois l’angoisse… ce moment où on sait que ce n’est pas dans le mot que ça se dit mais une saveur, une épreuve, une tournure, une disposition… ouverture.

 

« S’en bien y revenir »… on ne s’y arrête pas, on s’intéresse beaucoup plus au mot s’en y prendre garde/mesure à ce moment, comme le mouvement d’une caresse: une approche toujours différée; on garde le quoi pas le qui.

 

« Depuis bien loin »… cela n’a pas à voir avec quelque chose de l’inconscient, car tout de suite on la mettrait dans un lieu… ce n’est pas de l’ordre de l’expliqué.

En hébreu, on traduit la parole comme parole-chose… ce qui nous travaille… ce dont il est question. Ce n’est pas un quelque chose de saisissable.C’est la question qui nous pousse à chercher, à dire encore. C’est quelque chose de l’ordre d’une tension, d’une adresse… quelque chose qui nous invite et nous y prenons place mais jamais délibérément… Nous ne sommes pas auteur de la parole mais sujet au sens assujetti.

Heidegger prend l’entendre comme le geste de l’artisan… s’y entendre (il s’y entend avec le bois) comme une forme de complicité où chacun se révèle … une entente avec la main et non au sens du concept.

Manière usuelle d’habiter les mots… manière d’abriter/désabriter… dévoilement/dévalement.

 

« Nous laissons alors ce que nous avons en vue dans l’inexprimé »

La quotidienneté, la chaîne des renvois… ça ouvre cette question du déploiement et nous y prenons place et on ne peut pas en dire quelque chose, on le sait sans le conceptualiser… ça s’écoule.

C’est la parole qui parle et du coup nous y prenons place. Quand on bavarde, on parle mais ça ne sonne pas, ça n’accorde pas… quand on ne s’y arrête pas, on le sait. Chacun sait… on sait quand une parole parle. C’est une capacité humaine entendue comme une manière de prendre soin, une manière digne d’être humain, de se laisser endurer cette charge d’avoir à se comporter de manière humaine.

C’est cela qui se dit dans la genèse « manger tu mangeras… mourir tu mourras » … toi en tant qu’humain, réaliser ton « essence », prendre en charge d’être humain sans que tu en aies le savoir. Manger, possibilité ouverte… tu mangeras… et si tu manges là, mourir tu mourras et tu découvriras que tu étais nu… Et ce n’est pas une punition, ça ouvre à l’humanité… ça ouvre l’homme à son humanité. Mourir ne se fera pas sans conséquences selon ce que tu mangeras, selon ce que tu agiras.

« De tout arbre de ce jardin vous mangerez » : si vous mangez de cet arbre-là, vous ne le mangerez pas car si vous le mangez il adviendra que mourir tu mourras. Cela veut dire qu’il va nous donner une nourriture particulière… de tout arbre vous mangerez mais de celui-là, il adviendra que mourir tu mourras… donc ne le mange pas ! Ce n’est pas une interdiction d’en manger mais si tu le manges, tu t’exposes à , tu seras appelé à prendre mesure de ta condition.. « Vous ne le mangerez pas » car si vous le mangez mourir tu mourras… Devenir digne d’être humain dans le sens d’assumer la charge que ce que je fais est bon… en quoi c’est bon et en quoi c’est moins bon. C’est l’art de connaître le bien et le mal, c’est à dire de se poser la question… ça te nourrit de ça et il y a des conséquences non prévisibles, tout acte ne se réduit pas à une pratique. C’est ce que l’on appelle le savoir immémorial, qui n’a rien à voir avec un inconscient, (lequel a à voir avec une structure psychique et pas avec le monde… L’inconscient ne se tient que d’un conscient, pré conscient et d’une censure et du refoulement).

L’étrangeté elle est là : La parole se fait entendre quand justement elle ne dit plus rien, quand on ne peut pas l’exprimer… et le bon mot, ce n’est pas moi qui le décrète, il sonne… Ça ouvre toute une manière de savoir accueillir, le propre de l’acte thérapeutique.

 

« Où maintenant il s’agit de porter à la parole quelque chose dont jusqu’alors il n’a jamais été parlé, tout tient à ceci : la parole fait-elle présent du mot approprié, ou bien le refuse-t-elle ? L’un de ces cas est celui du poète. Ainsi est-il même possible qu’un poète parvienne jusque-là où il lui est nécessaire, en propre, et cela veut dire poétiquement, de porter à la parole l’expérience qu’il fait avec la parole. »

 

« La parole fait-elle présent ou le refuse-t-elle ? »

« du mot approprié » : le bon mot? Celui qui serait juste ? Prétendre qu’il y aurait un bon mot ? Est-ce ça une parole pertinente ?

Ce qu’on cherche dans la thérapie est une parole qui accorde, qui oblige à prendre place… On la cherche en sachant que ce n’est pas moi qui vais la trouver… elle vient si j’en suis récipiendaire!

Est-ce qu’on pourrait entendre l’interprétation psychanalytique comme la parole du psychanalyste qui est une parole de vérité ? Elle est rare ! Est-ce que l’on pourrait entendre que dans toute cette condition et patience du bavardage le psychanalyste, par sa posture, va à un moment appeler la parole à prendre place en nommant un aspect qui scande, qui donne à entendre ?

Parler, c’est apprendre à écouter, qui n’est pas la même chose que de répondre. Parler, c’est préserver le parler de la parole… l’adresse (et pas une opinion).

 

Quelle Question pose « la parole fait-elle présent ? » La parole fait-elle cadeau du mot approprié ? …  celui qui permet d’être en propre ou bien elle le refuse ?

« Fait-elle présent », on pourrait l’entendre comme ça ouvre l’appropriement ? Ça pose la question des guises de la présence substantielle ou pas.

Que veut dire refuser ? : Il s’agit d’ouvrir toute l’épaisseur de cette question : cela veut-il dire je ne prends pas la mesure ? Ou bien, je me retire ? Ou bien ….

Et dans ce cas-là, ce n’est pas d’un je dont il s’agit mais de la parole… cette espèce de « truc » étrange qui se tait et dont on sait que c’est là… que ce n’est pas moi qui suis dépositaire de la parole mais que j’ai à y prendre place (bien autre chose que la parole vue comme technique que de communication).la parole lourde de retenue, silencieuse, appelante…

 

« Approprié »… dirait le mot juste plutôt que le mot qui ouvre le propre? Il faut laisser ouvert toutes les guises de ça dans le sens où ça nous reconduit au mystère, à l’inexprimé de toute pré-sence.

 

Comment on entend la question de ce « ou bien »?… est-ce que c’est ou bien ou plutôt un ou exclusif ? C’est toujours cette notion de forme… advenir… c’est la partie qui s’éclaire en figure et vient en se retirant et que je ne peux pas attraper, qui est inexprimable mais que je peux éprouver comme un froissement d’ailes… ce qui nous effleure, ce qui nous a déjà effleuré… toujours l’impression de l’à peu près, du cercle herméneutique. Cette impression, je peux la cueillir et en prendre soin ou bien l’éradiquer comme dans le concept (où c’est ça et pas autre chose)

 

« que le poète parvienne jusque-là où il lui est nécessaire »… il lui est nécessaire… il ne le choisit pas, il s’incline, c’est à dire que ça lui échoit comme une charge… charge d’être où il est question de lui… en propre. 

« et cela veut dire poétiquement » : habiter poétiquement le met dans cette nécessité de venir en propre, de porter à la parole l’expérience qu’il fait avec la parole. Comme s’il ne parlerait pas juste que d’un quoi, mais que parlant d’un quoi, il nous introduirait une autre dimension.

La poésie est un mode du dire qui ne cherche pas l’exactitude… « intellectus et rès », mais la saveur, l’épaisseur, le mystère… quelque chose qui échappe. Le poème nous évoque quelque chose mais on ne peut pas l’avoir interprété une fois pour toute, même si on fait une analyse poétique. La poésie ouvre à un parler autre que technique… on cherche le mouvement, l’esthétique, la sensation, l’esthétique, la retenue, la profondeur mais pas l’exactitude du concept.

Il est nécessaire au poète en propre, c’est à dire que c’est là même où il devient poète, où il endure cette nécessité… quelque chose qui l’oblige et qui n’est pas de l’ordre d’un choix.

C’est de l’expérience qu’il fait avec la parole qu’il essaie de parler et pas d’un quoi.

 

Dernier paragraphe

Il prend comme poète Stefan George, qu’il a choisi non pas parce qu’il serait meilleur qu’un autre mais peut être que c’est lui qui lui parle. Et parmi ses poésies, il prend un thème particulier… une poésie qui parle du mot. Il nous parle de la mise en page, c’est à dire que déjà la manière de l’écrire appelle… L’époque du surréalisme avec les vers en forme de fleurs où l’écriture était agencée en forme de vase par exemple et à l’intérieur il y avait un thème… ça donnait à entendre quelque chose déjà.

Il dit qu’il y a un groupe de trois fois deux vers et un autre groupe de trois fois deux vers… les trois premiers sont décalés et le dernier vient en exergue… Il y a quelque chose qui dit une tension ou une intensité… quelque chose qui se démarque par des espacements différents.

Il ajoute qu’il ne va pas parler de la parole scientifique, il ne s’agit pas d’arraisonner, dire une signification… il laisse là de côté la portée du mode de la science car il n’est pas pertinent. Pour ce dont il s’agit, c’est la poïétique qui va nous concerner… On est dans un autre endroit et ce n’est pas par indigence ni par refus de la technique, c’est par choix.

L’essence de la technique est l’action humaine, donc c’est à partir de l’action humaine qu’il faut voir ce qui se passe pour qu’à un moment ça se dévoile. Ce n’est pas la technique elle-même qui est mauvaise ou bonne… ce n’est pas une dépréciation.

C’est un choix qui se porte sur la poésie comme étant le plus propice, favorable et respectueux pour ce dont il s’agit (je ne vais pas cueillir des fleurs avec un ouvre boite).

 

« Parmi les poèmes tardifs de Stefan George, si simples qu’ils semblent presque être des chansons, il s’en trouve un qui porte comme titre : Le mot. Le poème parut d’abord en 1919, et fut recueilli ultérieurement dans le volume intitulé Das neuf Reich (p134). Le poème consiste en sept strophes de deux vers. Les trois premières sont clairement détachées des trois suivantes ; les deux triades, à leur tour, s’opposent ensemble à la septième et dernière strophe. Le mode sur lequel nous allons ici brièvement – Mais aussi tout au long des trois conférences – parler avec le poème ne prétend en aucune manière être scientifique. Voici le poème :

 

                                                        Le Mot

 

Prodige du lointain, ou songe

Je le portais à la lisière de mon pays

 

Et attendais jusqu’à ce que l’antique Norne

Le nom trouvât au cœur de ses fonts

 

Là- dessus je pouvais le saisir dense et fort

A présent il fleurit et rayonne par toute la Marche…

 

Un jour j’arriverai après un bon voyage

Avec un joyau riche et tendre

 

Elle chercha longtemps et me fit savoir :

Tel ne sommeille rien au fond de l’eau profonde 

 

Sur quoi il s’échappa de mes doigts

Et jamais mon pays ne gagna le trésor…

 

Ainsi appris-je, triste, le résignèrent :

Aucune chose ne soit, là où le mot faillit. »

 

Norne : ce qui va tisser la présence comme avant, pendant, ensuite… 

Les Nornes étaient les trois déesses du Destin. Ce sont elles qui décidaient de la Destinée de tous, non seulement des hommes mais aussi des dieux, des Géants et des Nains. Elles connaissaient le destin de chacun et nul ne pouvait s’y soustraire.

Elles prenaient soin de la source où du puits d’Urd dans l’Asgard ou les Ases avaient l’habitude de se réunir. Chaque jour elles puisaient de l’eau et la mélangeaient à la terre pour arroser l’arbre Yggdrasil.

Les trois Nornes avaient pour nom

  • Urd : le passé, qui semble la plus ancienne et qui porte le nom du puit dans l’Asgard
  • Verdandi : le présent
  • Skuld : l’avenir

Chacune évoque une dimension de la temporalité… ce qui a été, ce qui est, ce qui est en voie.

Passé: maintenant ne plus/présent main-tenant/futur maintenant pas encore: la question du temps… la question de la présence.

 

Ses fonts :  source, fontaine. Fonts baptismaux. Tenir un enfant sur les fonts, en être le parrain ou la marraine.

 

« Prodige du lointain ou songe

Je le portais à la lisière de mon pays »

Réalité ?  Imaginaire ? Rêve ? Je vais le porter à la lisière… c’est une image… la poésie ouvre plein de possibilités.

Une lisière n’est pas un endroit précis

 

« Tel ne sommeille rien au fond de l’eau profonde »

Il y a quelque chose qui ne serait rien, mais est-ce que je le trouve ? La fleur n’est pas le fruit. Ce rien n’est pas le néant… rien de ce que l’on peut attendre. Le fond n’est pas un stock. Ce n’est pas là qu’il y aurait des choses qui seraient contenu manifeste, contenu latent… tout le travail du processus de l’inconscient, du maillage de la parole par l’inconscient…

 

« Aucune chose ne soit, là où le mot failli »

Quand le verbe se fait chair… la parole… cette tension qui nous éprouve jusqu’à la folie et tenter de dire quelque chose de ce qu’il y va de l’expérience humaine… ce chemin improbable et sans fin et qui nous taraude jusqu’au bout… de nous poser la question du bien et du mal, de ce que nous faisons, de choisir, de décider… nous sommes taraudés de ça: qui?