Forme langagière obsessionnelleContribution pour penser la pathologie humaine en se référant à la théorie du self d’un point de vue de champ et à une pensée de l’être humain comme Dasein.

Congrès Zagreb, 18 au 20 septembre 2015,  » Contemporanéité, awareness, éthique,psychothérapie » version française suivie de la version anglaise

Intervention par Edith Blanquet, France
Forme: lecture d’une conférence avec possibilité de poursuivre le débat dans le cadre d’un atelier.

Résumé:
Le point de départ sera la relation d’un suivi Gestalt-thérapeutique au long cours avec un patient que, classiquement, on qualifierait de souffrant d’un trouble obsessionnel particulièrement invalidant. Cette relation entretissera la parole du thérapeute et celle du patient. Elle témoignera d’une lecture sémiologique prenant appui sur une posture phénoménologique et sur la manière de questionner l’être humain en tant qu’être-le-là ou Dasein tel que l’a développé le philosophe Martin Heidegger.
Prenant appui sur cette situation clinique, il s’agira d’ouvrir diverses questions et manières de penser la souffrance humaine et la posture du Gestalt-thérapeute. Notamment d’envisager quelques remaniements de notre conception habituelle et classique de penser l’homme comme un sujet structuré en psyché, de concevoir une psychopathologie visant à rendre compte d’une étiologie, et aussi de penser la posture de soignant dans le contexte de notre époque avec les questions éthiques que cela comporte.
Quelques axes seront plus particulièrement abordés:
Nous envisagerons la pathologie humaine comme manière de se donner/ prendre forme langagière ( Gestaltung), ce qui nous conduira à délaisser le symptôme et la quête d’une étiologie pour accueillir le phénomène, à regarder la forme sans cesse en voie d’elle même et à délaisser l’assurance du concept.
Nous envisagerons les formes de présence pathologiques comme des manières de séjourner-au-monde-avec-autrui. Ainsi une forme langagière obsessionnelle nous donnera à entendre une façon particulière de tisser des significations de soi-avec-autrui et du monde: une façon de se situer quant à un pouvoir être impliquant simultanément patient et thérapeute.
Cela nous conduira à envisager de délaisser l’anthropologie classique proposant de regarder l’homme comme une subjectivité structurée au profit d’un regard ontologique considérant l’être humain comme celui qui prend soin d’un pouvoir être, pouvoir dont il est l’obligé et qu’il ne maitrise pas, ce qui le convie à avoir à se destiner, à se donner forme provisoire ; comment? En se décidant pour ses comportements. Nous regarderons la subjectivation de soi-au-monde comme un processus spatialisant et temporalisant.
Cela nous conduira aussi à questionner notre façon de comprendre la théorie du self de la Gestalt-thérapie et à y proposer quelques remaniements.
Nous serons amenés à envisager la portée et les limites du mode de concevoir propre aux sciences et à regarder du côté de la philosophie plus que de la psychologie, à envisager que peut être nous gagnerions à ne plus chercher la vérité du coté du concept lorsqu’il s’agit de l’être humain ? Peut- être que la théorie du self nous invite à une autre manière de penser, qui préserve un certain mystère quant à qui est l’homme ? A notre époque sécuritaire, peut-il nous être salutaire de veiller à préserver une certaine opacité quant à l’essence de ce qui est?

 

Congrès Zagreb, 18 au 20 septembre 2015,  » Contemporanéité, awareness, éthique, psychothérapie »

Communication by Edith Blanquet, France
Intervention par Edith Blanquet, France
Forme langagière obsessionnelle
Contribution pour penser la pathologie humaine en se référant à la théorie du self d’un point de vue de champ et à une pensée de l’être humain comme Dasein. ( titre : A long term Gestalt-therapy follow-up of the obsessionel language style. The human being and pathology from the Dasein’s perspective »)

 

Une manière de penser l’être humain :

Remarquez que je parle « d’être » humain plutôt que de sujet humain. En cela ma référence n’est pas celle d’une anthropologie qui aurait défini ce qu’est l’homme. Résolument je ne prend pas appui sur la conception classique de l’homme, celle qui a cours dans le domaine de la psychologie et des sciences humaines qui témoignent de notre époque : l’homme y est conçu comme un animal doué de raison. Mon appui est celui développé par Martin Heidegger qui cherche à questionner l’humanité de l’homme, à partir de l’être humain pour en ouvrir les questions et en préserver le mystère. Une pensée méditante et non scientifique plus propice à la démarche psychothérapeutique. Je ne vise pas à fonder en raison mais à me laisser interpeller par une question : celle de la manière dont l’humanité est une manière de prendre en charge un pouvoir être : humain plutôt qu’animal ou plante ou objet. Ainsi l’être humain se décline comme une contrainte à exister, une ouverture pour prendre en charge d’avoir à être soi-même, à se destiner en se décidant pour ses manières de se comporter. Heidegger décline l’analytique existentiale dans son ouvrage « Etre et temps » publié en 1927 et qui ne sera traduit en français que très tardivement. Il réserve la qualification d’existant à la manière humaine d’avoir à être. Seul l’être humain existe, il se pose la question de « qui il est ? » et cette question ne se satisfait d’aucune réponse, sans cesse elle reprend sa forme de question, une question que nous avons charge de préserver comme question. Ainsi l’homme est ouvert pour se donner sens, signification, forme quotidienne : présence d’être, sa manière d’être. Exister cela signe une absence de prédétermination ; une ouverture pour se poser la question de son être, une transcendance abyssale : ainsi l’homme est traversée langagière, transi de question et livré à l’existence : ayant à se donner forme à même l’ensuite de ses possibilité de se comporter qui lui sont toujours déjà données, jamais prédéfinies et toujours ouvertes, incalculables.
Heidegger nommera cette façon humaine d’avoir charge d’être, « Dasein » : être-le-là. Ainsi il rompt avec la conception classique du sujet moderne (Cartésien). Cela veut dire que être humain c’est pouvoir momentanément se prendre pour ce que je fais, ce que je suis : une forme langagière, une manière de se rapporter à soi, de se reprendre à l’ouverture pour sa possibilité suivante d’être et d’avoir encore et sans cesse à se comporter. « Se comporter » prend ici dimension de « se subjectiver » : un acte d’in-formation langagière, un moment de spatialisation/temporalisation de soi-au-monde : se décider résolument pour une action, se donner le moment pour cela plutôt qu’autre chose, en pleine conscience de la façon dont cela l’engage tout en échappant à une maitrise égoïque. Autrement dit une manière de toujours m’approprier là où je me tiens toujours déjà : auprès-de…le monde est une forme de ma présence plutôt qu’un contenant objectivé. Le monde est un acte langagier auquel nous sommes livrés et qui nous oblige à prendre forme (Gestalt/Gestaltung).
La pensée de l’homme comme Dasein nous oblige à revoir toute notre manière évidente de concevoir le sujet/monde ; le psychique/somatique, l’intériorité/ extériorité, la temporalité/spatialité, le symptôme/phénomène ; la forme /concept. Je ne vais pas ici expliciter tout cela qui demanderait un certain temps et vous renvoie à mes écrits sur cette question.
L’important c’est que cela m’a conduit à réinterroger la manière dont nous pensons la pathologie, la manière dont nous pensons la théorie du self et la manière dont nous prenons appui sur les principes de champ. C’est dans cette lignée que je vais relater cette situation clinique.

Une manière de penser la souffrance humaine :
Dans la lignée de la psychiatrie phénoménologique (Boss, Blankenburg, Binswanger…) la pathologie prend sens de ce sentiment terrible de ne plus pouvoir être soi-même, sentiment de s’éprouver réduit dans ses possibilités de se comporter, sentiment d’impouvoir qui n’en demeure pas moins une forme de pouvoir être. Ainsi la souffrance humaine n’est pas une maladie à éradiquer mais une crise d’existence à endurer. Elle est occasion d’un remaniement de la conjointure mondaine, prise en conscience qu’il nous appartient de nous décider pour une forme de présence et d’assumer la manière dont il nous est toujours déjà donné d’être, manière qui n’est certes pas toujours une partie de plaisir (choisir d’être amputé d’une jambe n’a pas même « saveur » que choisir de manger une glace à la vanille !). Elle est convocation à cette dimension ontologique qui témoigne d’une existence humaine : nous nous posons des questions quant à qui nous sommes ? En vue de quoi ? Nous sommes conduits à choisir des situations que nous ne voudrions pas toujours…
Le Gestalt-thérapeute veille à permettre au patient de prendre en charge sa propre responsabilité/ liberté pour se déterminer quant aux orientations quotidiennes de son existence, orientations qui signent une liberté finie car je suis-au-monde et dois prendre charge d’un pouvoir être mien tel qu’il m’est donné et qui n’est pas l’idéal d’un « je veux » egoïque.

Une posture thérapeutique :
Celle-ci se définit comme sollicitude devançante : prendre part, s’engager proprement dans une relation authentique avec le patient, lui permettre peu à peu de prendre charge de sa responsabilité quant à ses manières de se comporter, en éprouver la teneur pathique et à même cette passibilité foncière qu’il lui échoit d’avoir à être, lui permettre de s’approprier. Comment : en se décidant pour cette forme de lui-même qui est toujours déjà à l’œuvre, en voie de sa possibilité suivante, forme qui lui vient et l’invite à une décision particulière : résolution devançante. Eprouver que quoi que ce soit, quel que soit le prétexte, il y va de me décider pour une manière d’être ainsi ou autrement : me donner forme, prendre charge de mes actes et de leurs conséquences imprévisibles. Me décider, venir en pleine présence (m’approprier) c’est alors me rendre libre pour ma possibilité suivante d’être.
Ainsi l’acte thérapeutique est celui de la venue en présence : une rencontre subjectivante/appropriante. Si je me réfère à la théorie du self telle que je l’ai remaniée, je dirai qu’il s’agit de mettre en œuvre des conditions propices pour que le self se déploie en mode ego : que survienne l’événement d’une présence ajustée/ ajustante. Cette forme de présence n’est pas celle d’un sujet dans le sens dialogual mais elle est celle provisoire et aussitôt à reconduire d’un rapport attribuant tant au patient qu’au thérapeute sa tenue mondaine : information situante d’un je / non je.
C’est ainsi que nous prenons appui sur la notion de forme ou Gestalt/Gestaltung : figure/fond (plutôt que sur celle d’un appareil psychique). L’essentiel dans cette affaire étant le slash en ce qu’il approprie/différencie une subjectivation éphémère. J’entends la forme comme toujours en voie-d’elle-même…endurance d’un rapport situant, épreuve, autrement dit expérience par où un humain se donne à chaque fois sens/ signification : attribution de lieu/temps pour et avec.
Cela veut dire que je choisis de ne pas me référer à la logique formelle du symptôme et soutiens le procès de la forme, du phénomène. Cela veut dire qu’il y va de ma propre présence tout autant que de celle du patient. Lorsque je parle d’une forme langagière, elle concerne moi/patient. Ici il n’est pas de posture d’expertise mais un engagement à y-être et s’y laisser concerner, un dévoilement dans le sens de venir à la justesse du moment, s’accorder l’un l’autre place et moment pour : une manière de méditer la notion de situation chère à la Gestalt-thérapie.
Cela veut dire que je ne cherche pas à fonder scientifiquement ma pratique : je ne vise pas à rendre raison et je dis que la réduction de la présence humaine à un réseau cablé neuronal nous expose à un péril du point de vue de l’humanité de l’homme que nous avons charge de prendre en soin.
Cela veut dire que cette posture ouvre des conséquences politiques et éthiques. Elle est une manière d’inviter à ce qui fait valeur à notre époque caractérisée par la technique et la raison scientifique (qui est un mode de penser avec sa portée et ses limites ; une autre mode penser est celui méditatif ou poétique avec lui aussi sa portée et ses limites).

Quels défis pour notre clinique?
Notre époque est celle du développement de la technique, de la volonté de maitrise et de s’assurer de tout, autrement dit de rendre raison de tout ce qui est.
Pour comprendre cela quelques directions : Nietzsche avec Zarathoustra à annoncé la mort de Dieu, autrement dit la fin de toute transcendance. Il n’est plus de destin à accomplir pour l’homme. L’homme ne se tient plus sous le regard d’un Dieu, il n’a plus à répondre de ses actes ailleurs que devant le tribunal humain. Il est un enfant de la terre depuis que les dieux ont déserté l’olympe et que même l’Olympe a été englouti depuis l’avènement de la mathesis universalis de Descartes. Conséquence : il lui appartient de s’assurer lui-même de son bonheur. La vie bonne de nos philosophes est à rechercher tout de suite parce que « le temps c’est de l’argent », parce que le temps presse et que tout se mesure à l’aune du mesurable et du CAC 40. Notre nouveau Dieu c’est la science et son projet de gestion totale. Nous sommes à l’aire de la mondialisation.
Nietzsche est le philosophe qui retrace l’histoire du nihilisme c’est à dire pose la question de la valeur de l’existence, de ce qui vaut, autrement dit du bonheur.
Avec l’avènement de la philosophie moderne et en l’absence de toute transcendance, l’homme en est venu à se penser comme le sujet, le fondement de tout ce qui est : peu à peu et avec le développement de la technique et de la science, le monde a perdu sa dimension mystérieuse pour devenir un stock, disponible et malléable pour l’usage et le bon vouloir de l’homme. C’est cela que Pierre Legendre appelle « management »…le monde est un gigantesque entrepôt que nous utilisons selon nos projets. Il est arraisonné et même l’homme se conçoit comme un capital à gérer et assurer (capital santé, capital bonheur…).
La question du nihilisme ouvre à celle du nihil, du rien d’étant. Mais elle a été rabattue sur rien ne vaut et l’existentialisme Camusien en est une figure emblématique : la vie humaine n’a pas de sens, elle est absurde…la question de la valeur a ainsi perdu son statut de question qui nous oblige et s’est fourvoyée à notre époque libérale et individualiste. Un exemple en est la publicité qui dit « parce que je le vaut bien »…

De là nous en sommes venus à ces sloggan colportés par les médias d’une époque liquide, d’une perte des valeurs.
Il me semble que cette question de ce qui vaut ne peut prendre sa dimension éthique qu’à demeurer une question. Il importe de retrouver cela : que les valeurs éthiques ne sont pas un catalogue raisonné édicté par des conventions culturelles mais bien davantage nous invitent à reconnaître les limites de la raison pour une pensée plus poétique ou mystique, une pensée méditante qui nous convie à l’épreuve d’avoir à nous donner sens non pas à partir de la toute puissance d’un sujet compris comme une structure objectivée mais à partir de cela qui nous dépasse et nous tient ouvert : que nous sommes livrés au monde, ouvert pour des possibilités indéterminées par avance de nous comporter et solidairement être-avec-autrui.

Dans cette direction, la Gestalt-thérapie peut trouver sa place à condition de méditer sa manière de penser l’homme et la souffrance, l’inouï que nous ont laissé Perls et ses collaborateurs et peut-être même à leur insu, en envisageant de prendre soin des formes signifiantes …ils ont souligné l’importance de l’habitation langagière, ouvert la possibilité d’entendre que le langage n’est pas un outil à notre disposition mais le là auquel nous avons ouverture, la façon dont être cela nous interpelle et convoque, la façon dont bien plus que maitre de la parole nous sommes les répondants, ceux qui sont conviés à entendre et prendre charge un appel à être. Comment ? En nous décidant pour cette forme de présence, cette manière de toujours déjà avoir tenue d’une certaine manière, non pas tel que nous le voulons mais tel qu’il nous échoit de toujours être né et en voie de notre possibilité la plus insigne à savoir la mort.

Prendre soin des formes langagière c’est alors une belle leçon d’humilité qui replace l’homme dans une dimension particulière : avoir charge d’être, charge de préserver la possibilité ouverte de l’humanité de l’homme, être son obligé : possibilité d’une existence humaine : être-avec-autrui.
Nous retrouvons peut-être là ce que Nietzsche donnait à méditer par la question du nihilisme : ni cela vaut, ni cela ne vaut pas. Il s’agit d’endurer « Par-delà le bien et la mal », d’accepter que la question du bonheur ne peut trouver de réponse dans un quelconque objet à posséder mais concerne l’intensité d’une vie : l’épreuve même d’une existence engagée et responsable. Conformément au « ici, maintenant et ensuite », il s’agit d’apprendre à vouloir ce qu’il nous est donné de pouvoir être, une liberté finie et non plus une maitrise volontaire, puissance d’être plutôt que pouvoir d’un sujet. Ni l’existence n’a un sens à réaliser, ni elle n’en a pas, sans cesse nous sommes convoqués à nous approprier, à assumer la responsabilité de la manière dont nous sommes situés et qui parfois engendre une intense souffrance. La pathologie humaine nous invite à prendre soin de cette angoisse essentielle qui nous caractérise en tant que nous sommes libres et responsable et que nous devons nous destiner à même les possibilités d’être qui nous sont déjà ouvertes. L’angoisse n’est pas un mal à éradiquer, elle témoigne de notre humaine condition.

En ce qui concerne notre regard clinique, nous sommes conviés au défi de ne pas réduire l’humain à un stock d’organe, à une réseau cablé neurologique, à un cerveau…à préserver qu’un geste humain est tout autre qu’une translation mesurable, que ni la biologie ni la neurologie ne permettent d’entendre ce que veut dire être heureux ou angoissé pour un humain.
Venons en à la clinique.

Suivi au long cours: Jacques.

Le suivi thérapeutique s’est déroulé sur une période de dix années comportant 217 séances. Le rythme des séances a évolué d’hebdomadaire à plus espacé, d’abord de par des contraintes de formation qui ont conduit Jacques à partir dans une ville très éloignée. Les échanges se sont alors ajustés par téléphone et quelques séances de visu lorsque je me rendais dans cette ville. Puis nous avons repris des séances plus régulières. Actuellement, à nouveau du fait de son activité professionnelle loin de mon cabinet, les séances ont lieu le plus souvent par téléphone et la périodicité est plus espacée.
Nous envisageons la fin de la thérapie et celle-ci prend notamment forme d’un retour sur la chronique de notre rencontre et des étapes qui ont marqué des améliorations de ses possibilités de se comporter. Cela signifie qu’à ce jour le travail thérapeutique est encore en cours et que Jacques a participé activement ã la rédaction de cet écrit. Cette participation est l’occasion d’importants remaniements et prises de conscience qui approfondissent le parcours thérapeutique.

A ce jour, Jacques se présente comme capable d’une présence engagée et capable d’ajustement créateur de lui-même avec autrui. Il est à même de mener une existence quotidienne  » banale » et de tenir des engagements professionnels. Comme il le dit, il est devenu quelqu’un de banal…et sa voix est alors nuancée et intonée…
Je dirai qu’il  » revient de loin » et qu’il en a pleine conscience, ce qui lui permet de savourer la quotidienneté d’une manière incarnée…ce qui est loin d’être  » banal »! Bien sûr des moments d’angoisse le saisissent encore et sa manière de s’y situer à toujours cette première forme de doute avec tentative de lister les possibilités et en même temps il n’est plus captif de cette forme langagière. L’angoisse est bien cela qui nous caractérise et concerne , nous les êtres humains et le travail thérapeutique ne vise pas à supprimer l’angoisse mais à permettre de l’accueillir et l’in-former.

 

Premier contact:

Le rendez-vous est pris par le père de Jacques alors âgé de vingt trois ans : le père me dit que son fils a « des problèmes pour conduire » et que donc il va l’accompagner. Ils me sollicitent sur l’invitation d’un confrère et plus tard les parents diront que c’était  » leur dernier espoir » tant ils s’éprouvaient impuissant devant les comportements pathologiques de leur fils. Ils envisageaient que celui-ci ne puisse s’en sortir et finisse dans une structure spécialisée. Bien entendu ils avaient consulté de nombreux spécialistes même loin de chez eux, ils avaient cherché les meilleurs…et lorsqu’ils me sollicitent ils ont conscience de la distance à parcourir pour venir aux séances.
Cela donne le ton quant à la manière dont la rencontre va être investie: en quelque sorte je représente une ultime tentative. Je me dis que ces personnes sont « à bout », épuisées et désespérées. L’enjeu est de taille et je vais devoir composer avec cela, pour le meilleur et pour le pire. N’oublions pas que l’espoir ne prend sa dimension que de son rapport au désespoir…une forme de l’idéalisation du pouvoir d’autrui qui va faire partie intégrante de ce que cette thérapie devra amener en conscience.

Premier rendez-vous:

D’emblée je suis sensible à la tenue vestimentaire soignée, au rythme des mouvements, la manière de s’asseoir. Et cela me rend attentive à ma manière de bouger qui perd alors de sa fluidité. Déjà je suis appelée à me donner forme d’une manière particulière à laquelle je suis attentive.

Jacques est l’unique enfant de parents cultivés et d’un milieu social aisé.
Jacques se dit honteux de ses manières de se comporter qu’il subit, avec conscience de la  » bêtise » de ceux-ci et il est soucieux de ce que l’on peut penser de lui. Ainsi la famille veille à préserver un certain « secret » quant à cette souffrance qui les atteint et dans laquelle ils sont pris. J’imagine une sorte d’étau qui rend le quotidien particulièrement problématique tant pour Jacques que pour ses parents ainsi que cela se dira peu à peu. Chacun se montre désespéré et cette rencontre prend forme d’une  » bouteille livrée à la mer » un appel au secours avec toute son ambivalence…à la fois espoir et donc associé désespoir et me vient que cela est autre qu’attente.
Jacques évoque un parcours scolaire brillant avec études supérieures littéraires jusqu’à la licence puis il poursuivra dans une autre orientation qu’il vient juste de terminer. Auparavant il a séjourné à l’étranger dans le cadre de sa scolarité. Là-bas il se sentait bien et avait noué des relations. Il dit : « on était à l’internat, ensemble ». Le retour en France est difficile et c’est là que Jacques situe le début de sa pathologie qu’il nomme d’abord comme une  » dépression « .
Il dit avoir  » consulté bon nombre de psychiatres et autres spécialistes ».

Très rapidement, il évoque ses problèmes pour conduire et nous savons que venir me rencontrer c’est obligatoirement prendre une voiture. Il a le permis depuis cinq ans mais voilà que lorsqu’il conduit il craint d’avoir écrasé quelqu’un, alors il doit faire marche arrière pour s’assurer que tel n’est pas le cas. Et, ce faisant, la possibilité d’avoir écrasé quelqu’un en faisant marche arrière survient à nouveau…ceci devient un cycle infernal qui le paralyse et lui demande un temps disproportionné pour faire quelques km. Cela il le mettra en forme/mots peu à peu. Lors du premier rendez- vous il dit  » j’estime que je suis victime de moi-même. Je me pose des problèmes qui ne sont pas réels ou pas encore réels ».

Depuis un an il prend un traitement médicamenteux associant un anxiolytique, un antidépresseur et un antipsychotique.
Il attend de moi :  » que vous trouviez pourquoi je suis victime de moi-même….ce truc ça me ronge…ça vient d’où? »
J’entends là qu’il s’agit de pouvoir tisser une chronique, une histoire qui fasse sens et ainsi quotidienneté et cela m’émeut d’envisager à quel point ce jeune homme s’éprouve étranger à lui-même tout en mettant à l’oeuvre des capacités d’analyse de situation lucides…lucides et pourtant folles: une folie raisonnante.
C’est cela qui me vient: être malade de la possibilisation de soi, devoir sans cesse lister toutes les possibilités et en cela sans cesse reconduire l’ouverture pour être ainsi ou bien autrement…un cercle sans fin ni issue, une manière technique d’envisager les formes possibles de se comporter et comprendre avec autrui…technique plutôt que poétique. Cela n’est pas sans me faire penser à notre époque et la façon dont nous voulons tout assurer au prix de penser la souffrance humaine comme un problème soluble plutôt que comme question à préserver/ éprouver ensemble.
A l’issue de ce premier entretien, il dira:  » vous êtes quelqu’un d’accessible avec qui je peux parler. Vous êtes humaine et cela me donne envie de revenir. »
Il est clair que je me suis penchée sur la détresse telle qu’elle m’invitait à prendre forme auprès de lui: tenter d’entendre en quelle façon cette pathologie l’assaille, en quelle façon il s’éprouve agit plutôt qu’agissant, contraint et pris dans un cercle mental infernal. Et témoigner de la façon dont cela vient me questionner et concerner avec lui.
Je note qu’il est pleinement conscient de sa manière de toujours anticiper/ tenter de lister exhaustivement les possibilités à venir et que sa capacité de penser contribue à son enfermement: pris dans un calcul tentant d’arraisonner tout ce qui peut advenir, tenter seul d’évacuer le doute lancinant d’avoir commis l’irréparable. Le cours de la pensée n’est pas altéré et le rapport au monde commun est bien efficient…pourtant la vie quotidienne est largement perturbée et cela va se révéler au fil des entretiens, avec l’apprivoisement mutuel que nous tissons peu à peu.

Lors de ce premier échange je suis sensible à cette manière particulière de se mouvoir, de dire et s’adresser qui m’évoque une forme maniérée c’est à dire qui force le trait, cherche la justesse et perd la fluidité du cours de la présence spontané. Le maniérisme prend sa dimension de son rapport au naturel, l’un s’éclairant de sa différenciation avec l’autre .Deux formes du comportement quotidien possible, donc deux formes possibles d’une même question : qui et comment être/se tenir ?
C’est ainsi que le pathique (passible/possible) se tisse en forme signifiante (possible/passible), m’appelant à éprouver combien tout comportement est une résolution jamais arrêtée, toujours contingente et changeante (principes de champ). Me vient la question de la perfectibilité humaine, perfectible et en aucune façon parfait…la perfection c’est la mort, le parfait est une temporalité finie. Exister, toujours être appelé à se donner sens et forme, un tissage provisoire et aléatoire : chercher la réponse parfaite là où il nous échoit d’assumer l’à peu près de chacun de nos actes, de nous décider à même ce à quoi nous sommes conviés et qu’en aucune façon nous pouvons totalement cerner…comment accepter cela lorsque la conscience se fait si vive et lucide que sans cesse nous nous échappons à nous-même?
Le maniérisme permet de révéler les attitudes de rôle, celles qui sont maitrisables et par avance convenu (le « on » fait comme cela, « on dit » qui témoigne d’une manière de se laisser glisser dans la manière quotidienne d’habiter la parole que Heidegger nomme dévalement –bavardage, curiosité, équivoque-). Je le comprend comme une manière de questionner l’authenticité, la sincérité, la vérité : le rapport sincérité/semblance. Vérité qui ne se fonde pas sur un quoi mais sur la manière dont nous prenons la responsabilité de nos in-formes signifiants…responsabilité: avoir à endurer que tout acte comporte sa part d’opacité et que toujours je peux m’éprouver en faute, telle est la contrainte et la liberté d’être-avec-autrui.

Forcer le trait: une manière de chercher la justesse…de composer avec le doute, l’être-en-dette ontologique.
Les émotions ne sont pas présentes en tant que telles, elles prennent tournure d’excroissances de la possibilité de raisonner/ calculer  » ce qui est réel et ce qui peut l’être » ainsi que Jacques l’énonce sans peut être pouvoir prendre la mesure de ce que ses paroles lui donnent à entendre, croyant être l’auteur de celles-ci alors que peut être il s’agit d’en être l’obligé, le récipiendaire?

Le débit verbal m’apparait rapide et cela prend forme ainsi dans la façon dont cela me donne envie de ralentir, de peser, laisser s’approfondir le propos qui me vient en écrivant ce texte, dans la façon dont je prends la mesure de mon débit propre et de mes possibilités de le faire varier. L’intensité affective prend cette forme d’une profusion de paroles, chaque parole énoncée ne se tenant que du rapport à ce qui échappe au dit, se tenant de l’acte même de dire. Je note que Jacques parle  » comme un livre » : il emploie des mots recherchés, un bagage verbal technique en quête d’habitation humaine et de justification : sans cesse il doit rendre raison et me vient que face à autrui sans cesse je peux m’éprouver sommée de me justifiée, mise en doute/ être-en-faute ontologique.
Les mots affluent, jetés bien plus qu’éprouvés et adressés, telle est la qualité globale du contacter lors de ce premier entretien : cela fuse, se jette/déverse et m’appelle à prendre la mesure de ce que signifie m’adresser à quelqu’un, prendre la mesure des paroles qui me viennent, me laisser temps pour entendre la profondeur de ce que je dis/ parler à tord et à travers. Jacques connait le jargon psy. Il dit qu’il  » y est rompu » et la profondeur inouïe de ce verbe me touche. Rompu pour dire qu’il manie aisément le vocabulaire et rompu qui m’évoque qu’il s’y rompt, que ça casse l’entrée en présence, la survenue du déploiement du self en mode ego augurant ce que je nomme la rencontre: moment de grâce où chacun trouve son site à même la présence survenante et toujours inattendue d’autrui. Ainsi la relation est affectée sur un mode de ne pas y être affecté/ ému…une telle intensité affective qu’elle ne s’informe pas en émotion et c’est ainsi que prend forme l’angoisse propre à la forme langagière obsessionnelle.  » Ne suis-je pas peut-être un peu hébéphrène? » Dira Jacques. L’image est celle de la tôle ondulée : rouler à vive allure afin de ne pas éprouver les variations du relief, ne pas s’enfoncer…on parle de tôle ondulée pour qualifier certaines zones de sable dans le désert…accélérer pour ne pas s’embourber…
La manière de mentaliser, de prendre appui sur la hauteur des idées, des concepts témoigne à mes yeux de l’angoisse ici à l’oeuvre, entre nous, et nous conduisant à penser encore plutôt qu’à éprouver, à imposer une forme plutôt qu’à la laisser venir…c’est là que se distingue concept/ forme, penser/ raisonner.
Du point de vue du procès de la venue de la forme (Gestalt/Gestaltung) je dirai que le self entre nous se déploie en mode personnalité majeur. C’est déjà un appui…et le travail thérapeutique contribuera à l’enrichir et entretisser de sensibilité. Cela m’évoque une possibilité de se tenir : se tenir au-dessus de l’éprouver, au prix de se prendre dans la fascination du concept et du raisonnement, au prix aussi de rendre plus supportable le doute lancinant…Descartes et son doute méthodique. Sauf que là , avec Jacques, la méthode participe de l’épreuve infernale de sans cesse achoppe… chaque geste tente de rabattre en un faire parfait ce qui pour nous requiert d’assumer/endurer l’a peu près de l’engagement résolu pour cette forme là de présence, jamais parfaite, toujours en voie de sa possibilité suivante. Jacques calcule les probabilités mathématiquement.
Je prends acte de la façon dont nous prenons corps : nous nous tenons vers le haut, colonne vertébrale bien droite, comme tirés vers le haut par un fil…l’appui est vers le ciel plutôt qu’écrasé dans le sol et je veille à ne pas perdre mes pieds.
Et cela me touche, me serre le plexus et la gorge. Je dis combien j’imagine le problème constant d’avoir à faire quoi que ce soit, comme conduire et plus tard viendra la série des actes quotidiens qui, pour Jacques, prennent teneur effroyable. Et là Jacques manifeste qu’il est touché même légèrement, je dirai « furtivement » pour tenter d’exprimer la teneur musicale de la rencontre :une légèreté écrasante.

Le premier  » problème » auquel nous sommes conviés est celui de venir aux rendez-vous : 80 km à parcourir, rien pour tout un chacun…un cauchemar pour ce jeune homme. Il souhaite parvenir à venir seul et nous tentons.
Puis vient la fin de séance et Jacques s’excuse car il va devoir accomplir  » son rituel » pour effacer la possibilité de laisser toute trace de son passage …. Et aussi il « jette » ces mots : il a  » peur qu’on l’entende parler de ses problèmes » et là l’émotion affleure.

A l’issue de cette séance je demeure alertée par le traitement antipsychotique…j’imagine que cela va se préciser avec le tissage de la confiance qui permettra à Jacques de partager sa manière de faire-monde-avec-autrui.

Les séances suivantes:

A l’heure convenue, Jacques me téléphone :  » j’arrive. Je suis à trois km de là mais chaque fois c’est inquiétant ».
A peine arrivé, survient le problème du téléphone qui nous accapare et nous capte. Problème/question qui nous occupera plusieurs mois : comment s’assurer que personne ne va l’entendre, que son téléphone est bien arrêté ? Nous explorons ensemble cette question et les actes qu’elle invite: ouvrir l’appareil, ôter la batterie, vérifier que celle-ci est bien ôtée en repérant des signes qui seront énoncés, et qui appellent à trouver d’autres signes pour s’assurer que la vérification à bien eu lieu cette fois, ne pas perdre de vue et l’appareil et la batterie…Je me laisse accueillir cela, informer ensemble l’état de tension corporelle tel qu’il nous vient, endurer avec lui la manière dont cela nous rend présent…tous deux captés par cet objet qui fait irruption et insistance entre nous et sur lequel nous veillons de concert.
Peu à peu je contribuerai à enrichir la manière d’envisager, orienter des possibilités (procéder par esquisses projetées plutôt que par interprétations arrêtées) et y associer la tonalité affective qui m’affecte avec lui…tous deux penchés en une même direction, s’y éprouvant l’un à l’autre, liés par ce souci commun: comment être sûr? Je mesure l’effroi de me laisser convoquer à cette épreuve. A quelle certitude pouvons nous prétendre et comment accepter la faillite de tout se décider en vue d’un comportement? L’humanité de l’homme doit-elle se contenter d’une confiance suffisante davantage de l’ordre de la foi que de la certitude scientifique? Et même qu’en est- il de notre pouvoir de rendre raison et dire une vérité établie? La certitude se tient-elle dans un énoncé ou bien dans un acte qui nous engage, une résolution tenant de l’opacité de l’ouverture pour être? Et puis comment puis-je être aussi « légère » dans ma vie quotidienne, dire que le téléphone est coupé et passer à autre chose, prise que je suis dans le dévalement affairé ?
Juste ne pas me tenir en face, me laisser entendre de quoi il en retourne entre nous…pouvoir être entendu ? Cela veut-il dire ne pas pouvoir préserver une intimité ou bien sentir combien l’intimité à soi est ce moment d’ouverture avec autrui par où nous trouvons forme provisoire, une échappée. Et que veut dire intimité?
Et puis oui bien sûr il est entendu par moi qui témoigne même de cela…et quel jugement puis-je garder par devers moi et que je ne lui dirai pas? Anticiper cela et projeter la manière dont Jacques se juge et condamne : être ridicule, être fou…et rejeté tenu loin de tout partage sincère avec autrui.
Les explications sont esquissées, le pourquoi cela se manifeste ainsi…mais l’important est surtout pour moi de permettre de donner forme à l’éprouver: d’y apporter une saveur, une tonalité…un sentiment.
Ainsi arriver jusque là, s’asseoir et se lever, parler…cela ouvre à chaque fois un monde dans lequel devoir s’orienter, s’identifier/ aliéner…s’exposer au risque de mal faire…mal eu égard à quoi/qui ?
L’émotion vient : “ j’ai pas toujours été comme cela » et Jacques poursuit  » j’ai cru que j’allais mourir car j’avais le sida »
Il partage sa honte, sa peur  » d’être foutu  » , ce sentiment d’une vie gâchée car il passe la plupart de son temps chez lui, plutôt chez ses parents car il n’est plus en mesure d’habiter seul, pris dans des listes de choses à faire et vérifier: vérifier chaque vêtement avant de pouvoir le mettre à laver, vérifier le contenu de la poubelle avant de le jeter et les sacs s’entassent en attendant une vérification de plus en plus lancinante et fastidieuse…vérifier et à chaque fois la procédure se complexifie. Et il sollicite/oblige ses parents qui se prennent avec lui dans cette tentative de s’assurer que rien de grave n’arrivera, de s’assurer qu’il a bien vérifié.
Il peut énoncer cela, la voix est monotone, logique…avec lui j’éprouve l’intensité affective, l’angoisse ontologique devant cet ouverture à laquelle nous sommes livrés et qui nous contraint à l’impossible: avoir à nous donner forme et sens sur la base d’un sol sans cesse se dérobant. Et je réalise qu’elle ne me tétanise pas comme pour lui. Alors je prête ma capacité de signifier les affects en sensation et en émotion puis en signification possible augurant une manière d’être-situés. Et, ce faisant, Jacques commence à prendre en compte la respiration, le débit verbal, le rythme du corporer qui nous appelle à devenir chair, habitation langagière s’informant pas à pas.

Je ne le questionne pas, juste je livre comment peu à peu je m’apparais à son occasion. Je mets en oeuvre le travail d’in-formation: déployer le self en mode ça et personnalité, m’identifier/ aliéner…m’orienter/ ajuster une forme à même ce qui m’advient….tisser les conditions pour que du point de vue du self une survenue en mode ego se trame signant une coprésence ajustée.
jacques est surpris et témoigne que je n’essaie pas d’interpréter son problème, que je suis engagée avec lui et cela vient permettre de donner sens à ses rencontres passées…il n’est pas familier de cela, que l’on ne raisonne pas « sur » un problème posé comme devant nous et objectivé mais que l’on s’y laisse prendre forme, sens et signification, que l’on endure ensemble une épreuve, une question sans y trouver réponse assurée et logique au sens symptomatique …travailler avec le phénomène plutôt qu’avec l’apriori du symptôme, cela guide ma manière de l’accompagner. Prendre soin : temps pour approfondir une question, en accueillir les variations qui alors nous viennent et nous conduisent à prendre conscience de notre manière habituelle de procéder.

 » Vous êtes comme une abeille. Vous cherchez là où il y a du pollen et vous bougez. Ça me plait au moins y’a un minimum d’intérêt… »

Longtemps Jacques parle sur lui, il ne sait pas se laisser advenir à la parole, il calcule les mots et la parole est maniement de concepts plus que phénomène d’une habitation humanisante.
Jacques justifie sans cesse et moi je continue à m’intéresser à la façon dont nous nous apprivoisons…surgira un sentiment de gêne, un sentiment qui nous donne présence ajustée, habitation mondaine appropriante.

Nous travaillons aussi à envisager la vie quotidienne, reprendre des activités, tenter d’ouvrir le périmètre de ses allées et venues. Vient le projet de reprendre une activité sportive, chercher ensemble là où il peut agir.

Ne plus pouvoir venir aux séances et question de cadre:

A la sixième séance la difficulté de faire le trajet prend la dominance. Jacques me livrera combien cela lui est douloureux. Il doit prendre la route plusieurs heures avant notre rendez-vous, sans cesse il est arrêté par la possibilité d’avoir écrasé quelqu’un, de ne pas avoir pu s’en rendre compte et il doit rebrousser chemin. Viendra une fois où il appelle, s’excuse et avoue qu’il n’a pas pu aller au-delà de quelques kilomètres. Il ajoute qu’il est désolé et qu’il me paiera la séance. Je le remercie de cette proposition et ajoute que nous verrons cela ensemble au prochain rendez-vous.
Je vais proposer d’ajuster le cadre: je sais combien cela est douloureux de venir, je sais combien il tente et je questionne le sens de payer la séance alors même qu’il ne parvient pas à arriver…nous ouvrons cela et finalement il acceptera cet ajustement: nous allons ensemble endurer cette situation. Et je vais l’attendre et je vais lui demander d’accepter de ne pas payer cette séance où il n’a pu arriver car cela me goute comme une double punition, cela perd sens pour moi de le faire payer.
Là il est surpris et touché par cet ajustement tellement pas habituel et qui met en avant non pas seulement la dimension financière de notre rencontre mais aussi sa dimension sensible. Et là la détresse endurée ensemble m’importe plus que l’argent perdu ou gagné…ce dont il est là question relève certes de ma profession mais aussi appelle à une question plus essentielle qui me concerne autant que lui et qu’il m’importe de mettre en avant: nous sommes avant tout deux existants et pas ici question d’argent uniquement. Le cadre thérapeutique n’est pas un carcan inamovible : une manière de faire cadre bien plus qu’une série de règles immuables.

S’ouvrent la solitude et l’isolement de son existence quotidienne. Les moindres actes du quotidien deviennent impossibles. Peu à peu Jacques partage l’ampleur de sa souffrance…même aller aux toilettes devient impossible.
Cela vient au fil des séances, qu’il ose enfin dire, me dévoiler l’horreur de son quotidien. Tel une peau de chagrin, son monde, et celui de ses parents, devient de plus en plus étroit jusqu’à craindre de ne plus pouvoir sortir de chez lui…les manifestations deviennent de plus en plus criantes et les parents envisagent l’hospitalisation.
Je cherche avec lui comment le soutenir pour qu’il parvienne à venir aux rendez-vous. Il s’inquiète de me décevoir et je partage combien je m’inquiète avec lui, endure cette impuissance qui transit et lui-même et son entourage. Pas question de renoncer, tenir ensemble encore et encore, l’important est d’essayer et voir ce qui adviendra de nous alors.

Il parvient encore à venir…et vient l’épisode du mégot de cigarette…toute la séance sera consacrée à chercher ensemble une manière de faire avec ce mégot. Il a fumé une cigarette et le problème c’est de se débarrasser du mégot et d’être assuré que personne ne va s’en saisir et prélever sa salive pour la déposer sur les lieux d’un crime dont il sera ensuite accusé…les rationalisations prennent forme délirante.
De même pour les WC : il craint d’avoir éjaculé sans conscience et qu’ensuite une femme entrant dans les WC après lui se retrouve enceinte et l’accuse de l’avoir violé… Et si sa mère se rend aux toilettes…Jacques ne va plus aux toilettes fréquentés habituellement. Jacques a conscience du caractère aberrant de ses hypothèses …mais cette manière d’avoir conscience ne lui est d’aucun secours…et nous oeuvrons ensemble à prendre au sérieux ces hypothèses, à chercher leur portée et leur limite plutôt qu’à les combattre en les décrétant délirantes ou inadéquates. Toute forme de présence doit advenir à sa vérité pour s’altérer, ce qui la se montre doit trouver sa pertinence et telle est notre tâche commune.
Finalement le mégot finira dans la poubelle de mon cabinet. Non par épuisement mais car en questionnant et cherchant ensemble là où ses hypothèses témoignait d’un dire vrai, nous sommes soudain parvenu à nous y approprier, non plus à chercher de l’extérieur ce qui pouvait/devait se faire avec ce mégot mais bien plus en quelle façon il s’agissait de nous fier l’un à l’autre et de nous engager l’un l’autre…la dimension paranoïde n’est pas ici regardée comme sienne mais éprouvée comme dimension essentielle de toute rencontre. A un moment, il devint possible et évident que oui nous pouvions nous fier l’un à l’autre et la question de où jeter le mégot n’a plus eu lieu. Séance décisive car là l’objet ne nous captait plus, nous avions ensemble inventé une manière de nous situer en éprouvant en quelle façon nous y étions concerné ensemble et Jacques a pu éprouver qu’il ne pouvait seul maitriser ni décider seulement de manière rationnelle.

Plus il va oser se dévoiler plus il va commencer à éprouver la détresse et la tristesse. Ce sera l’occasion de partager et tisser des moments de l’enfance, des peurs qui le tenaillaient, des peurs aussi de ses parents, de parler de son grand-père qui est une personne importante dans son existence.

Quinzième séance:
 » Vous pouvez pas imaginez la torture que c’est de ne pas pouvoir assumer ses besoins vitaux”. Impossible d’aller aux toilettes car il peut avoir éjaculé sans s’en rendre compte.
« Si mon corps est un objet, il est à la disposition des autres qui peuvent l’utiliser contre moi…j’ai peur que quelqu’un utilise mon sperme pour me faire accuser de viol » et cela conduit à ces actes tels que le siège à lisser, le chèque de la séance à lisser aussi  » pour ne pas qu’on puisse prélever de l’ADN ».
Du coup Jacques se retient et puis souffre  » de problèmes intestinaux » …ne peut pas aller aux toilettes et quand il s’y résout, ne peut plus en sortir.
Pendant plusieurs semaines, cela rend problématique de venir et je me tiens présente en lui téléphonant.

 » C’est pas possible que rien ne se soit encore passé de blessant entre nous…et pourtant c’est cela…tous les autres psys je me suis fâché avec, ils se sont énervés….j’ai peur que vous vous énerviez si je ne peux pas venir… »
Je dis que je suis là pour traverser avec lui ce qui est à endurer, même cela. Là l’émotion parvient à sa forme et nous y sommes.
C’est l’occasion de partager sa vie amoureuse, son ex qui l’a laissé tomber d’un coup.

Je le cherche lui et je ne veux pas seulement que ses  » symptômes  » cessent. Nous partageons cela car mon attitude l’intrigue. Il peut me dire combien il se sent seul et là les yeux se mettent à briller…nos yeux…

Séance avec les parents

Un jour il devient possible et important d’inviter les parents de Jacques. Ceux ci vont dire leur détresse, la façon dont leur fils leur demande de participer aux rituels et qu’ils n’osent pas dire non, ils craignent la colère de leur fils. Ils n’osent plus inviter des amis, ils ne partent plus en voyage pour ne pas laisser Jacques seul. Le ton est vif entre Jacques et ses parents. Je veille à ce que chacun prenne temps pour entendre ce qui se dit, laisse temps pour dire et accueillir…rythme jeté…Anxiété très vive.
Se dessine le projet que Jacques participe aux actes du quotidien, qu’il prenne quelques responsabilités et que ses parents lui laissent quelques responsabilités.
La relation entre eux prend tournure tyrannique…chacun contribuant à cela sans prendre conscience de sa propre responsabilité et c’est cela qui prend couleur tyrannique ; chacun se déclinant victime c’est à dire subissant l’autre.

Peu à peu le monde s’ouvre davantage et Jacques parvient à faire un stage professionnel. Puis il trouvera un emploi dans un domaine moins angoissant que son métier et viendra l’épreuve de prendre un appartement, une épreuve tant pour lui que pour ses parents.

Une rencontre amoureuse:
Jacques reprend quelques activités de loisir et surtout il rencontre une jeune femme. A cette occasion nous donnons forme à cette recherche de perfection qui le « taraude » et aussi aux peurs qu’il affronte peu à peu (peur d’être contraint à devenir père, peur du sida, peur de la dépendance). Ses appuis pour tisser des significations sont l’idéal, le rêve plutôt que l’à peu près qui caractérise le comportement de ceux qu’il côtoie. Jacques mesure combien il est  » tranché » : ou bien mauvais ou bien génial, noir ou blanc. Nous oeuvrons à ouvrir des rapports entre les mots qui nuancent et enrichissent les possibilités de faire monde. Le problème c’est que, eu égard à la rencontre parfaite, chaque rencontre particulière est décevante et cela deviendra un axe de travail important en lien avec l’idéalisation aussi qu’il me prête car il se sent mieux, les comportements de vérification sont plus localisés…et certaines émotions viennent lui donnant saveur de monde et coprésence.

« Je suis moins fou mais tellement plus souffrant » : la détresse se partage et nous invite à en décliner les tonalités, à donner forme à ce commun éprouvé ensemble et aux manières dont nous y prenons place différemment. Du point de vue de la subjectivation Jacques est transi par la tristesse. Pour ma part je m’y sens touchée mais sans y être captée et je peux accueillir cela sans vaciller. Cela est rassurant pour Jacques. Nuancer les mots qui donnent à entendre, tenir un rapport appropriant/différenciant qui temporalise : blasé/triste/désespéré/malheureux. Et aussi nuancer avoir peur de / s’éprouver angoissé. Affiner encore la prise en compte /soin de cette « machine infernale qu’est l’affection ». Jouer avec les manières de dire : « et si », « oui mais », « ou bien », « et encore » ; avec le rythme des respirations, avec les appuis corporels qui donnent voix et voie : sens, sentiment, signification. Varier les projections de signification, enrichir l’accueil du verbe tant parlé que silencieux. La parole se dit aussi en acte et mouvements : elle nous vient et nous donne forme, forme que nous avons à choisir, manières d’être-en-rapport.

Les attitudes de rôle ou bien le maniérisme devient un thème récurrent que nous apprenons à signifier : en saisir la dimension de vérité et d’ouverture tout autant que celle qui nourrit l’anxiété et le sentiment de ne pas être authentique et spontané. Il est bien là question de la façon dont nous prenons place dans la quotidienneté, un thème commun avec des déclinaisons nuancées témoignant de notre subjectivation. Cela aussi il importe d’en prendre la mesure et la responsabilité. Cela permet à Jacques de prendre en charge la façon dont la puissance d’être peut devenir rapport de pouvoir d’un égo sur l’autre, comme dans la relation avec ses parents mais aussi ses amis et celle avec moi. Assumer cela sans le péjorer (se juger/honte/fierté/humilité), comme ce à quoi l’humain s’expose dans ses rapports quotidiens avec autrui. Dans le maniérisme ce qui est en jeu c’est notre façon d’avoir toujours déjà compris ce dont il s’agit ; cela permet de vaquer en un monde familier parce que déjà défini, reconnu. Cela permet aussi de prendre appui pour accueillir l’inconnu. Mais aussi, il arrive que l’on s’y laisse prendre et fuie sa propre responsabilité. Dans tous les cas il s’agit toujours une manière d’avoir à être . Déploiement du self en mode personnalité qui appelle à se nuancer d’une tonalité émotionnelle.
«  Je me regarde revenir des courses, lunettes de soleil, chemise blanche, joli garçon. Je marche, regardez-moi…C’est terrible. » Séance 200.

Période de détresse et idées de mourir :

144 ème séance « Je suis comme un bois dur, un bois tordu et froid avec une énorme tête dessus ». Période où les larmes viennent souvent en séance ou s’augure les rapports langagiers dur/tendre…maitriser/ recevoir, acceuillir/tenir. Il évoque avec moi la relation d’amitié avec une jeune femme, les rapports au travail et les jugements péjorants qu’il anticipe… « prévoir le pire pour m’y préparer et je parle alors tout seul ». et cela nous conduit ainsi à mettre en mots notre relation et ses mouvements affectifs.
Vient l’envie que cela s’arrête cette souffrance et des idées de mourir : pour stopper cela, vouloir mourir. Se livre alors la peur que je m’inquiète trop et parle de cela avec ses parents, la question vient, lancinante de la confiance/ défiance dans notre relation.
Les idées suicidaires deviennent très présentes, la détresse prend forme de larmes partagées en séance, de moments de retrait et doute quant à continuer les séances, de moments d’insécurité insupportable : comment s’assurer que je ne dirai pas ? Apprivoiser l’intimité avec moi, avec autrui. « Promettez-moi de ne pas dire à mes parents et surtout pas d’hospitalisation »…porter cela ensemble, s’y risquer et j’éprouve alors la contingence de toute sémiologie : jusqu’où prendre sur moi cette charge ? La responsabilité professionnelle vient m’inquiéter et puis celle plus humaine, que ce jeune homme m’importe.
Nous aurons à endurer ensemble plusieurs période où la fascination d’en finir viendra tenter Jacques et où j’aurai à me tenir avec cela, avec l’hésitation de le déposséder de sa charge d’existence en me substituant à lui : en envisageant une hospitalisation pour préserver le vivant comme je dirai pour tenter de mesurer quelle marge est possible.
Plus tard nous pourrons nuancer le pouvoir mourir humain : vouloir mourir pour en finir, pour garder le contrôle de cette existence qui nous échoit et assumer que la mort nous devance et vient nous tarauder en ouvrant un inconnu avec lequel nous devons composer : une certitude assurée et non datée, qui rend aigüe la question d’avoir à donner sens à son existence, d’ouvrir des projets « alors qu’à tout moment la mort peut nous saisir », « y’pas de méthode pour élaborer un projet de vie ».

Cette période donnera ouverture à oser dire/ demander de la tendresse, des gestes affectueux et viendra une nouvelle rencontre amoureuse « une femme peut m’imposer un enfant. Comment empêcher cela ? ».
L’humour devient possible…maniérisme/ dandysme par exemple.

Le projet professionnel se dessine et jacques partage son désir de se tourner vers le théatre et il recherche une formation, cherche des aides pour financer. L’action quotidienne devient plus fluide, moins prises dans des listes à valider. Une formation est trouvée loin d’ici et avec concours d’entrée. Cela veut dire partir, quitter l’appartement dans lequel il est parvenu à s’installer et à accepter les contingences du quotidien…oser l’inconnu et s’éloigner de ses parents et de son amoureuse du moment et aussi de la relation téhareputique.

Lorsqu’il se trouvera dans l’action et pendant cette formation, il constatera que finalement l’angoisse est moins vive. Il ne se prend plus dans l’établissement de liste et la pensée magique : agissant son existence il se sent mieux, plus spontané.
Jacques parviendra au bout de sa formation. Il ne trouvera pas rapidement d’emploi dans ce domaine et suivra une période de repli chez ses parents, puis il retrouvera un emploi plus alimentaire en s’éloignant de ses parents.

Tisser des formes, des significations, s’incarner avec autrui : la complaisance devient un thème important que nous travaillons ensemble longuement. Jacques se plaint de la vie, des contraintes, n’a pas envie / devoir travailler ; se « prend trop au sérieux », use d’interprétations plutôt que de projections esquissées et ajustées pas à pas, s’emporte et s’impatiente.
Complaisance / humilité ; vouloir/ devoir nous travaillons et nous laissons travailler par ces formes langagières et cela vient affiner la compréhension du mécanisme de pensées et actes obsessionnels. Vouloir maitriser la possibilisation de soi, la toute puissance du « je veux » « je désire », la conscience morale et la toute puissance du vécu. Oser affronter l’inconnu d’une existence « adulte », prendre conscience de la façon dont il se tient dans un rapport où il se laisse prendre en charge et se plaint d’être dépossédé de sa charge d’avoir à se déterminer lui, avoir à affronter sa vie, à se destiner sans assurance établie que « c’est la bonne voie ». La complaisance et la présomption/ l’humilité ; la fatalité/ opportunité.

200 ième séance: « j’ai des prises de conscience, des insight. C’est tellement fin que j’arrive pas à le décrire et ça change tout. Par exemple je fais la vaisselle et rince une cuillère. Un jet d’eau touche la prise électrique. Mon premier mouvement me pousse à penser. Puis je regarde et je relativise : je regarde s’il y a de l’eau sur cette cuillère et là ça n’exprime rien. Le plus important c’est de vérifier qu’il n’y a pas d’eau plutôt que de vérifier la possibilité qu’il y ait de l’eau. J’ai juste vérifié tout simplement que pas d’eau et j’ai pas été vérifier sans cesse et me prendre dans la vérification. Je prends conscience que je projette des images possibles et m’y noie. Je ne suis plus capté par la prise électrique. Finalement on vérifie s’il y a de l’eau et touche que c’est l’acte de vérifier lui-même qui est en jeu et le danger c’est quand je perds de vue le but. »
« J’ai pris conscience de ce que voulait dire vivre au présent. Vivre…je me suis toujours senti déjà mort comme une statue. L’humilité elle vient : Il y a une fin et parce qu’il y a une fin, il y a un présent. Je ne suis plus immortel » séance 207

« Je vivais de fantasmes et même quand j’avais des contacts humains, cette réalité je la fuyais en faisant semblant. Je me suis menti à moi-même et aux autres aussi. Je le comprends ce qu’il se passe, c’est pas douloureux…comme si j’étais sorti d’une prison mais j’y ai passé des années…je suis content d’avoir trouvé le clé pour en sortir…je suis déboussolé et paradoxalement le chemin que j’emprunte à l’heure actuelle je le calcule pas et il est plus juste…je me trouve dans le rien…je me trouve et non plus par rapport à une liste de repères que j’ai établis. Je me sens errant. Il n’y a plus cette excitation qui était un moteur ; j’ai l’impression d’être en roue libre. Je vois là, ça y est, je vois.je suis content mais étrangement … tout change ».
« Je considère moins les autres avec mépris mais je m’ennuie royalement . »

J’espère là vous avoir donné à entendre la saveur de cette rencontre et avant de laisser place au débat et questions, je vous lis deux témoignages écrits par Jacques.

Témoignage 1 ; Jacques juillet 2015 texte écrit :

« Une vie pensée à plaire aux autres, à impressionner.

En méprisant la ‘futilité’ de l’instant, je m’isole, comme un Dieu solitaire jalouse les mortels qui se vivent.

À trop penser ma vie, je l’empêche d’exister.

Penser et repenser ce qu’il ‘faut’ faire donne l’illusion d’avoir fait.

La pensée peut tout mais, hors le corps, elle se noue puis se fige aussi follement que la queue d’un serpent décapité.

Ma vie comme au cirque. Habits de lumière, fausses larmes et pirouettes sociales. Je mens, nous savons.

Une vie d’évadé : calculs, fuite et ‘stratagèmes’. En fuyant la peur, je la nourris.

Je m’épuise à déformer la réalité, à la presser contre le moule du fantasme.

Course effrénée et toujours incapable de prendre le temps pour le gouter. Nous verrons plus tard mais plus tard, c’est déjà maintenant.

L’illusion de pouvoir déplacer le présent fait naitre un sentiment d’éternité.

Lorsqu’un être se divise pour empêcher ses peurs, il autorise la folie.

J’envie ceux qui plongent dans le présent et goutent, libres, la douceur de l’instant. Le présent n’est qu’à travers eux. Je les aime, ils me rassurent et soudain je les accompagne. L’éveil chasse l’impuissance et nos sourires suspendent le temps.

La culpabilité de ne pas être le meilleur n’est rien comparée aux remords de n’avoir pas tenté d’exister.

En quête de perfection, je piétine le ‘simple et vrai’.

J’aime ces gens qui vont. Ils me font penser à de petites créatures aux regards chauds.

Elle brossait ses cheveux sans y penser. Son vivre n’était ni dans l’effort ni dans la suite.

Les pensées sont si puissantes qu’elles prennent parfois l’allure de désirs. Si seulement mon esprit avait un coeur.

Seule, l’idée d’un monstre est si puissante qu’elle le fait exister.

Et si l’instant d’émotion pouvait tuer le monstre né d’une idée ?

Dévorer sa part d’humanité puis vomir de tristes monstres.

Vivre en prisonnier indécis. S’évader ? Pour aller où ? Sortir de l’idée, s’enfoncer dans le tout, vers le rien, sans autre repère que la nouveauté… J’aime les barreaux de ma prison. Je les connais. Je les ai forgés, décorés.

Les objets sont des animaux de compagnie, aussi dociles que leur maître, esclave d’une vie fantasmée.

Ceux qui Vivent me fascinent. Ils marchent sur le fil du présent, oublient le vide. Eux l’ont compris : chuter n’est pas mourir. Le gouffre entre passé et futur : voilà le vrai précipice de solitude.

Le monstre est pris au piège. Maintenant. Je me vois et nous écris.

Comment ai-je pu me sentir ‘divin’ ? Loin de soi, loin des autres, la pensée peut tout.

Mon corps brûle sous un soleil d’effroi. Je déplace le présent, peuple l’horizon de fantasmes. Sous mes pas, la solitude dessine des silhouettes qui déjà s’agitent dans l’éternel. Suivre ses fantômes, c’est leur ressembler.

J’ai quitté mon corps comme on décapite une rose. Aujourd’hui, je pleure les émotions fanées et la tige nourricière.

Pendant les rituels, le niveau de concentration est tel qu’il vous arrache au monde comme on ampute l’humanité. Le pourquoi du rituel disparait ; le comment rayonne si fort qu’il anéantit la raison. Et la folie résonne soudain dans une solitude morbide, que l’on ne peut partager.

Je persiste à murer mes émotions mais j’en ai conscience. Qu’il est bon de souffrir tant qu’on veut.

J’ai travesti la nouveauté en monstre pour mieux la fuir.

Pensées ‘magiques’ : comme si les mots pensés, écrits ou énoncés au présent pouvaient influer sur des faits passés, à venir. Ces idées sont dangereuses : elles peuvent tout mais ne sont rien.

Je suis aujourd’hui capable de mesurer l’absurdité du rituel et, par contraction, sa cause. Je prends alors une profonde respiration pour enrayer le mécanisme. La peur travestie en idée soudain se dissipe.

En existant, la vie surpasse l’idée de perfection.

Dans sa chute éternelle, à chaque seconde il mourrait.

Le morbide exalté : attendre la mort sans jamais oser vivre.

La vraie solitude n’est pas de se sentir seul mais ne plus sentir.

A trop étouffer les émotions, la solitude vous étrangle.

Le ‘devoir faire’: faire à un moment et non au moment.

Les pensées mécaniques fleurissent puis fanent sous un soleil artificiel qui brûle mais jamais ne réchauffe.

Le ‘faire naturel’ ou ‘laisser faire’ : accepter la vie comme un Tout incontrôlable, que l’on accompagne.

Comment devenir crédible ? Impressionner n’est plus une solution. Bien au contraire. En voulant impressionner, je mêle les fils de jumeaux-marionnettes et noue ceux du présent. La crédibilité nait de l’authenticité du moment et la liberté, de son renouvellement.

L’émotion comme sentiment d’éternité : en s’animant, le vivant échappe à une raison esclave du temps. L’émotion elle, fait entrer l’être si fort dans le présent qu’il incarne alors un temps suspendu.

Rapports humains : ne plus considérer l’autre comme un concurrent – ramené sans cesse à soi – mais comme un prolongement d’humanité, un frère d’émotion.

Spontanéité : courage du ’laisser être’ pour laisser faire… »

Témoignage 2 écrit :
Aout 2015  sur le sujet des vérifications :

« La vérification obsessionnelle implique une perte de lucidité : de l’eau se répand sur une prise électrique. Aussitôt, j’imagine que quelqu’un va s’électrocuter. Je mets alors un rituel en place, souvent improvisé mais toujours douloureux. La douleur est gage de pertinence. Or, le problème n’est plus tant de savoir s’il la prise est en contact avec l’eau. Le plus important, c’est de ‘nettoyer’ la prise selon des étapes construites sur le moment. La vérification occulte sa raison d’être. C’est aussi en cela qu’elle est douloureuse car vécue, a postériori, comme inutile.

Le temps passé à vérifier me fait penser au temps nécessaire pour calmer une angoisse. Mais dans le cas d’une vérification pure et dure, seul l’intellect est sollicité, coupé du corps. La solution réside dans la communication corps – esprit où on prend le temps à défaut de vouloir le stopper. »

 

Annexe 1 : Ecrits de Edith Blanquet

PUBLICATIONS :

Ouvrage :
« Apprendre à philosopher avec Martin Heidegger » paru Chez Ellipses, Paris, 2012.

(En projet : un traité de sémiologie et pathologie des formes de la présence humaine)

Articles: (que vous pouvez lire intégralement sur ce site  ou sur le site de cairn)

Revue « Gestalt » éditée par la Société française de Gestalt ; SFG
N°4 (1993) article:  » Élie, un parcours d’adolescent »
N°26 (2004)  « En guise d’ouverture interpelllante suite à l’article de Vincent Béjà »

Revue « Cahiers de Gestalt-thérapie » édité par le Collège européen de Gestalt-thérapie de langue française : CEGT.
N°6 (1999): article: « De quelques avatars à se prendre pour quelqu’un »
N°11 (2002): « D’un commencement qui n’en finirait pas …exister. La posture thérapeutique du point de vue du champ et de la phénoménologie ».
N°12 (2002) : « Pathique et pathologique. Esquisses pour une pathologie du point de vue du champ. »
N°14(2003) : « Gestaltung : rencontre avec Luc “  
N°17 (2005): « Séjourner dans le langage »
N°19 (2006):« Articulation d’une posture phénoménologique et de la nosographie »
N°21 (2007): « Du sentir à la forme signifiante ; une lecture de la théorie du self en Gestalt-thérapie. »

N°22 (2008): « Notion de champ en Gestalt-thérapie. Illustration clinique : Marylin » publication d’une conférence prononcée dans le cadre du séminaire de Daseinsanalyse (paris ; université de la Sorbonne)
N°23 (2009): Responsable de la réalisation de ce numéro et rédaction de l’éditorial et de l’article : « Variations cliniques sur le thème de la finitude ».
N°24 (2009): « Subjectivation et théorie du self ».
N°25 (2010): « Le contact, le contacter et la forme ».
N°30 (2012): « La posture du Gestalt-thérapeute »
N°31 (2013): « Le corps ça devrait nous épater plus »
N°32 (2014): « Faire l’expérience de quoi que ce soit »
Et avec jean-Marie Terpereau «  Chronique d’un échange » première partie.
N°34(2015) suite de « chronique d’un échange »
« Analyse clinique d’un extrait de la série filmée  « in treatment ».
N°35 (2015) “la parole, un site pour une habitation humaine”
À venir N°36 fiche de lecture du QSJ de Chantal Masquelier “la Gestalt-thérapie”

Conférences :
Depuis 1999 interventions régulières lors des journées d’études d’abord de la SFG puis du CEGT : animation d’ateliers, conférences.

Autres lieux de conférence : Université de la Sorbonne, Collège international de philosophie, présentation d’une étude clinique. Article publié en 2008.

Dernières conférences prononcées :
« La parole, un site pour une habitation humaine » Eglise du Carla (81000 Albi) dans le cadre de l’association « les vrais amis ». 8 juin 2014. Vous pouvez la télécharger sur le site internet www.phenomenologie-gestalt.fr
Journée CNRS/INSERM, Paris, 10 avril 2015 sur le thème : Points de vue partagés sur la connaissance de l’humain : corps, langage, symptômes. Conférence : « Penser l’être humain ». Vous pouvez la télécharger sur le site : www.phenomenologie-gestalt.fr
Congrès international de Gestalt-thérapie de Rio, mai 2015 : « Forme langagière mélancolique » et « Atelier sur le pouvoir être corporel ».

– à venir en octobre 2015 à Rennes, France , conférence débat sur l’accompagnement Gestalt-thérapeutique des adolescents.

Dernière animation : Café philosophique « la claranda « Arques 11500 : Projection du film « un monde sans fous » et animation du débat avec apports théoriques pour lancer la discussion. Mai 2014