Le corps ça devrait nous épater plus... corporer, un pouvoir être
Le corps ça devrait nous épater plus !
« Le vide, l’intervalle, l’entre et l’antre : de nouveau la caverne et en elle
Le mouvement des ombres visibles, le cinéma.
De nouveau l’interstice entre les pans ici répartis de mur, de chemise, de pages et de collines, entre les plans, les lames, les masques, les peaux et les éclisses des visages emboités, déboités, déconstruits. Or l’interstice n’est pas un autre que celui du trait lui-même, son tracé interstitiel : le trait ouvre le vide entre les masses et les morceaux auxquels il permet de prendre place et d’avoir lieu. Voici : le vide n’est rien d’autre que le dessin lui-même, l’évidement de l’évidence sur la page. » P79
Jean Luc Nancy
Question fondamentale et qui nous occupe particulièrement…Comment entendre ce dont il s’agit avec le corps ? Depuis Descartes et la distinction de deux substances l’une pensante et l’autre étendue, le corps c’est ce morceau de viande, cet assemblage d’organes que la médecine répare et étudie. Mais aussi le corps c’est cette chair mouvante et qui pleure, crie ou saute de joie…
Comment penser, approcher ce dont il s’agit pour nous humains avec ce que nous nommons « corps » ?
« J’ai un corps ? » « Je suis ce corps ? » « Moi, ce corps-là ? ». De quel genre d’avoir est-il question quand nous parlons de notre corps ? Je ne l’ai pas de la même façon que j’ai un vélo ou un stylo. Je ne peux pas le poser devant moi et en faire le tour, le ranger dans une trousse…Je ne l’ai pas comme un avoir possessif…Cet avoir-là m’implique indéfectiblement…Il y va de moi-parmi-d’autres…Je suis toujours déjà ce corps-là et non un quelque-chose-corps-objet qui s’ajoute ou se retranche à moi…Je ne peux pas tailler mon auriculaire comme je taille un crayon sans m’exposer à une épreuve aussitôt accompagnée d’un son tel que « aïïïï…. » témoignant d’une épreuve, d’une tension et d’une ambiance et ce n’est pas un appendice auriculaire qui crie ! Il s’agit là de moi qui souffre, moi totalement, un moi non limité à un doigt…je souffre entièrement moi-et-le-monde, monde qui se révèle soudain douloureux. Où commence et où finit la douleur ?
Le corps ?…La chair ?…
« Je suis corps » : ma manière d’être-au-monde… Corporel, « corporant »…corporel : là où je me trouve et me tiens, jamais au-dedans mais toujours auprès de…Sans que cela soit un local circonscrit.
Corporer : me tenir là, à la jointure différenciante par où le contacter s’informe c’est-à-dire augure le slash qui informe une forme : figure /fond.
Corporel, corporer, une manière d’être humaine. Un verbe car il s’agit bien là d’une épreuve, d’un acte toujours en œuvre où il est question de soi et du monde, de soi-au-monde d’existence, d’un y être par-delà un moi, emporté, tendu-vers, ayant à être.
Toute maladie est psychosomatique écrit Médard Boss. Il n’y a pas chez l’humain de maladie purement somatique pas plus qu’il n’y a de maladie purement psychique. Je « n’ai » pas une maladie : je suis malade et le monde se révèle comme ce ton-là. Il y va d’un être humain et non d’une substance corporelle détachée provisoirement de sa substance spirituelle : « Le sein de la chambre 21 » n’est pas un organe…mais un être humain, un existant qui témoigne d’une manière d’être tout autre que la poitrine que je peux acheter chez le boucher. Certes nous pouvons médicalement localiser et éradiquer une tumeur …Néanmoins quoi que nous fassions sur ce corps ce sera un être humain qui en sera affecté ; un existant : lui-même-et-son-monde. Ma patiente qui va subir l’ablation d’une glande mammaire s’inquiète devant la possibilité de se retrouver sans mamelon et cette image génère une vive angoisse qui nous aggrippe de ses mâchoires métalliques. Dans le même temps on ne sait pas encore si la tâche perçue lors d’une radiographie à l’endroit du rachis n’est pas métastase cancéreuse : De quoi parle-t-elle ? Ou bien plutôt de qui ? En quelle façon cela nous concerne-t-il de manière essentielle ?
Ainsi parler de « psychosomatique » n’a de sens que si l’on se réfère à un dualisme pour comprendre l’être humain : manière d’approcher ce que nous nommons âme ou esprit se distinguant d’un corps. Ni Médard Boss ni Heidegger ne partagent cette conception propre au regard scientifique qu’il s’agit de reconduire à son fondement, et il convient d’entendre la dimension provocatrice de son propos. C’est en prenant sol sur la pensée du Dasein qu’il va questionner cette évidence sur laquelle repose la pensée occidentale et sa façon de concevoir ce qui est en cherchant à en rendre compte. Ainsi parler de psychosomatique devient une tautologie : être malade pour un être humain c’est s’éprouver réduit quant à ses possibilités habituelles d’exister, diminué en tant que pouvant bouger, penser, sentir soi-même et le monde. La maladie humaine concerne essentiellement l’être-au-monde. Elle bouleverse la manière de donner forme tant à soi-même qu’au monde puisqu’il s’agit là d’un seul mouvement, celui de la possibilité d’expérimenter qui/quoi que ce soit, autrement dit il y va de la présence : de la façon dont nous sommes en rapport aux autres humains.
Cela veut dire que toute pathologie bouleverse l’expérience d’un existant : elle est situation, une façon de donner forme à soi-même-au-monde compris comme la manière pour un humain de se rapporter à la question de son être et à la manière d’être de tout ce auprès de quoi il existe. La distinction moi/monde n’étant alors que le produit quotidien ou secondaire du travail préalable de la forme : sa dimension intra-mondaine, ontique. La situation c’est notre façon de dire une manière d’être-au-monde, une tournure d’être, une forme de la présence tissée en continuité, en quotidienneté ; une ambiance telle qu’elle nous ouvre la possibilité de nous sentir et de nous situer : d’établir un rapport, d’exercer un pouvoir être toujours déjà à l’oeuvre.
Situation
Corporer une manière d’être toujours déjà situé, d’entretisser sans cesse un rapport figure/fond, d’être-le-là c’est-à-dire à l’endroit du rapport ; d’avoir in-formé l’y être en expérience de quelque chose qui me concerne : temporalité et spatialité. Temps et espace ne sont pas ici des concepts objectivés mais des modalités d’être (la façon dont l’être se donne à nous et nous invite à nous y approprier). La situation c’est alors la façon dont un je est toujours déjà in-formé, intoné d’une certaine manière, quelque part entre sa naissance et sa mort, en quelque lieu en en vue de sa possibilité suivante, touché et concerné par ce qui est : lui et son monde. Spatialité et temporalité sont des dimensions de l’être, des manières d’être temporel et spatial ; et non des contenants ou des aptitudes inhérentes à une conscience. La situation est la forme de l’expérience pour un ex-istant. C’est cela que veut dire monder le monde, le produire comme une forme de sa présence, un phénomène. Etre spatial et temporel, corporer par-delà et en-deçà toute conscience psychologique.
Médard Boss critique la cécité des sciences qui se bornent à chercher à comprendre les phénomènes tels que l’expression des émotions selon leur seule utilité : a quoi sert de pleurer ? Une décharge ? Un trop-plein qui serait entreposé où ? Et avec une telle réponse, par-delà la question de sa pertinence, ais-je épuisé la question pour ce qui concerne cet existant en pleurs et le monde attristé qui s’ouvre ainsi à même sa présence ?
Cette manière de penser utilitaire et finaliste est assujettie à l’a priori que ce qui existe (entendu ici dans son sens commun) ne peut être que matériel et perceptible voire tangible. De même qu’il n’y a d’existence qu’au sein d’une chaîne causale entre des objets subsistants.
Une telle conception est pertinente pour la médecine mais rencontre ses limites pour la psychothérapie : comment comprendre par exemple la cécité hystérique ? Est ce que c’est l’organe-œil qui voit ou bien l’ex-istant a-t-il des yeux car il lui est donné de pouvoir voir ? Une manière de prendre en charge son rapport à la question de l’être qu’il a à être et qu’il est toujours déjà en quelque façon…Ainsi être humain c’est pouvoir voir ; l’organe œil lui n’est pas voyant.
Freud a appliqué cette façon de penser de la médecine biologique au psychisme qu’il a modélisé comme un organisme voire un appareil. Pour Médard Boss une blessure par balle atteignant le cerveau ne permet pas d’expliquer une démence post-traumatique. Plus généralement une émotion ne cause pas une modification somatique : il ne s’agit pas d’une chaîne causale…mais d’une forme de présence que l’on ne peut réduire à une série de causes-effets ; une manière d’être-au-monde qui excède toute conception assurée, qui précède toute distinction. L’émotion n’est pas sise à l’intérieur d’un corps. Elle n’est pas une sécrétion corporelle ; elle témoigne de cette ouverture qui signe la présence humaine : un être mû, ému, emporté par-delà toute intériorité. Elle signe notre fondamentale porosité, l’absence de contours, la rythmique de notre séjour au cœur des étants. Peut-être une façon de donner à entendre la frontière-contact ?
Alors ce corps ? Pensons-le comme un mode de l’ouverture du Dasein : être-au-monde corporel/corporer (Leiblich corporel ; « Der Leib leibet » le corps corpore). Mon rapport au monde quotidien est un mode d’être corporel : être-toujours-déjà-là, auprès de…corporé et corporant, faisant être quoi que ce soit dans l’horizon d’un corporer : un monde constitué en réseau ou chaque étant trouve sa place dans le foyer de ma présence, à même mes allées et venues, mes gestes quotidien, ma tournure corporelle. Corporer c’est ouvrir alors la possibilité de places et de lieux, à même cette ouverture pathique qui m’éprouve et me convoque à tisser des formes signifiantes.
Penser la question « du corps » pour un humain requiert un questionnement ontologique : que veut dire « être » humain ? Je ne cherche pas la sécurité d’une anthropologie mais bien davantage l’improbable d’une question à méditer : « être » humain, une manière d’endurer cette question fondamentale : « l’être ? » Cette dimension insaisissable et pourtant condition de possibilité de quoi que ce soit. Question qui m’apparaît aujourd’hui essentielle pour nous Gestalt-thérapeutes, je veux dire dans la mesure où ce sont encore des êtres humains que nous rencontrons….Des êtres humains plutôt que des hommes neuronaux ! Bien sûr, je vous invite à la récalcitrance, à méditer cette propension à sécuriser, à raisonner et justifier qui témoigne de notre époque. La technique est certes louable si nous ne perdons pas de vue qu’elle doit aussi rencontrer ses limites au-delà desquelles son efficace devient problématique !
Corps, un avoir implicatif :
Le corps ne se donne jamais comme un objet mais appartient immédiatement, signe immédiatement ma présence parmi d’autres. Ainsi exister, c’est corporer : être-corporel, une façon d’habiter un monde… ça nous concerne, il y va de nous, ça nous touche…et ça résiste à toute définition. Le corps ça doit nous épater bien plus que cela !
Alors, à défaut d’expliquer, affectionnons le clair-obscur, à l’ombre des plis…explicitons, déplaçons les plis en respectant humblement l’opacité de ce dont il est question là.
Vous me direz peut-être « ça tombe bien ! » le Gestalt-thérapeute n’est-il pas un fervent pratiquant des jeux d’ombres ? Notre « objet » d’étude n’est-ce pas la Gestalt ou la Gestaltung pour être plus rigoureux ? Ce procès de la forme, ce travail en sourdine qui tisse un rapport sans localité, le rapport figure/fond ! Ou bien là, à la frontière-contact, cette dimension insaisissable…une dimension, une charge, une tension-vers, une tension-à-être que nous ne décidons pas, qui nous mobilise, une poussée à être encore, tonalité et humeur, atmosphérique de la présence.
« L’homme n’a pas un cerveau comme il possède une machine à calculer. Au contraire, il est lui-même sont cerveau car en tant que Dasein il vit corporellement ( Er leibet = il corpore) à travers entre autre sa corporéité cérébrale »… (Boss, P 35)
Être-au-monde existential, un caractère d’être, une façon d’endurer la question d’avoir à être, veut dire corporer : être-le-là. Corporer cela ne veut pas dire une position du corps comme je pourrai dire que le stylo est là tout près de la trousse…Corporer c’est pouvoir être spatial au sens d’être–toujours-auprès-de…c’est cela que nous évoquons en Gestalt-thérapie par frontière-contact.
La corporéité ou le corporer indique notre manière de toujours être selon une certaine forme : le sens éminemment pathique, le motif qui nous meut et émeut puis peu à peu devient verbe. Corporer : pouvoir sentir et se mouvoir…et à même cette geste, situer un devant et un derrière, un vers le haut et vers le bas…un approcher ou s’agripper, se jeter, se retenir…Geste et saveur : repoussant ou attirant…chaud ou froid… Tonalité et rythme sans cesse en œuvre…pulsation et qualité d’un inspir…souffle s’informant en bouche mouvante et en voix, cri, saccadé ou accéléré, scandé ou martelé, fluide, puissant ou mourant, rauque, éraillé ou cristallin…
Tout cela que nous explorons pour accompagner la venue en conscience de la qualité du contacter sans se hâter de l’épingler en sensations, en reconduisant chaque fois l’épaisseur du sentir…le corporel une dimension et non une stance, une ambiance avant d’être sentiment. Déploiement du self en mode ça ?
Ainsi le corps humain est pro-duction, in-formation de monde, manière d’éprouver soi-même-au-monde. Aucune défaillance « physique » à elle seule n’explique l’égarement d’un comportement humain, ni même aucune défaillance « psychique ».
Par exemple ce que l’on appelle obésité n’est pas l’état de surpoids d’une substance mais nous invite à entendre la présence humaine réduite à un pouvoir se comporter : la voracité, une rythmique et une saveur mondaine…qui concentre toutes les formes du rapport au monde en tant qu’il est mise en forme d’un pouvoir être qui ne nous laisse jamais de côté ( Le monde n’est pas ici celui de la géographie, il est dimension langagière de la présence, allées et venues, une geste humaine).
L’humain est ouverture pour des possibilités tonales mondaines : des formes de ce contacter qui précède toute subjectivation de l’ordre de la quotidienneté. Plus l’existence est authentique plus l’on dispose de possibilités affectives.
Lorsque Merleau-ponty parle de champ phénoménal, il évoque selon ma façon de l’entendre le corporel/corporer. Il décrit le champ phénoménal comme « Cette couche d’expérience vivante à travers laquelle autrui et les choses nous sont d’abord donnés. » (« Phénoménologie de la perception », Gallimard, Tel, 2010, P69)
Pour esquisser le corporer, je propose de nuancer la fin de cette citation : « à travers laquelle, autrui et les choses nous sont d’abord donnés, à même cette donation d’être qui nous touche et par où nous corporons indéfectiblement ». Je veux dire que tout acte humain est une manière d’endurer l’ouverture en vue d’un pouvoir être soi-même, une ouverture/ donation d’être qui nous dépasse et n’est en aucune façon compréhensible dans l’horizon d’une pensée de l’homme comme conscience immanente. Ces « choses qui nous sont données » ne nous précèdent pas, nous nous y in-formons simultanément : l’être ? Donation de présence d’être : corporer c’est à dire soi-même et le monde…je prends place là, à l’endroit du trait ouvrant, disposant et moi-même et ce qui m’est proche, es-pace, figure/fond, ambiance et atmosphère, sentir/ se sentir à.
Corporer, contacter…
Ainsi le corporer compris comme manière d’être-au-monde décline les variations possibles du contacter : à l’extrême l’existence peut se trouver réduite à sa dimension corporelle sans possibilités de transcender, c’est à dire d’élaborer des formes signifiantes verbalisées. Le comportement prend alors forme d’un pouvoir retenir la respiration ou bien d’un restreindre son mouvement…d’un s’éprouver sous pression constante…et cela donne saveur au monde, une ambiance goûteuse qui nous vient et que nous pouvons au mieux accueillir, nous y laisser toucher/touché.
« La corporéité toute entière appartient immédiatement à l’ouverture de l’homme sur le monde. Elle n’est autre chose que le domaine de cette ouverture se présentant sous sa forme corporelle. » (P174 « Introduction à la médecine psychosomatique » Médard Boss).
Pour Médard Boss – tout comme pour Henri Maldiney ou Henri Ey -, la pathologie est pathologie de la liberté c’est-à-dire de la manière dont nous sommes toujours ouvert au monde. Lorsqu’un être humain s’éprouve limité dans ses possibilités d’être ouvert au monde c’est alors la « corporéité » qui demeure en tant que « sphère muette et sombre de l’existence dépourvue de paroles et de pensées » (Boss P62). Le symptôme corporel n’est pas un symbole mais alors un cri ou un murmure, un sentiment, un s’y trouver ainsi sans pouvoir s’y comporter à. Ainsi il nous appartient de pouvoir accueillir et donner forme à ce mode d’éloquence qui s’esquisse dans le geste ou la tournure corporelle.
Du point de vue du travail de la forme (Gestalt/ Gestaltung) …
Le corporer est l’endroit qui n’est pas un lieu, le là, une dimension, là où le rapport figure/fond s’augure sans cesse (imaginez le bord de mer ou le bord de la pluie), une zone « entre chien et loup », d’estompages à la limite de l’opacité. Nous pourrions y voir là une manière de penser la confluence de notre théorie du self.
Le travail de la forme n’est pas une propriété de la conscience immanente d’un sujet, une capacité intellectuelle. Il est l’acte d’un existant, d’un transcendant, l’oeuvre de venue d’un soi-au-monde, un acte d’appropriation. Exister c’est avoir à se donner forme, c’est-à-dire s’approprier la manière dont je suis toujours déjà situé, ma tournure (pensez au tour du potier) mondaine. S’approprier s’entend ici comme un acte de venue en conscience, de subjectivation/objectivation toujours provisoire. Je ne choisis pas d’être au monde comme je peux décider d’entrer dans une piscine. Le monde est la forme de ma présence, le slash du rapport figure/fond, le phénomène toujours en voie d’apparaitre. C’est pourquoi écrire être-au-monde n’est pas un maniérisme ! Un rapport toujours en œuvre, une forme en voie d’elle même, et non la situation objectivée d’un corps-sujet face à une piscine pour reprendre mon exemple.
Le travail de la forme – Gestaltung- est une œuvre d’appropriation à l’occasion de laquelle une je et un monde quotidien s’esquissent, se différencient en se prennant momentanément pour cela qu’ils sont alors, c’est-à-dire adviennent tels qu’ils sont ainsi in-formés, là, l’un / l’autre, maintenant et ensuite, surtout ensuite.
Le travail de la forme est condition de possibilité de toute subjectivité au sein d’un monde quotidien ; il est œuvre du corporer.
L’acte de corporer m’est donné dans l’évidence de l’expérience quotidienne. Pouvoir faire expérience de quelque chose et de soi-même, c’est cela que le travail de la forme essaie de donner à entendre.
Dans ma quotidienneté, je m’éprouve selon une unité et une continuité : le monde quotidien est toujours déjà es-pacé, in-formé. Il a la structure formelle de l’expérience c’est-à-dire que cela se déroule selon un certain rapport temporel : ici, maintenant et ensuite. Et selon un certain rapport spatial : je regarde les lettres apparaissant sur l’écran de mon ordinateur ; un rapport formel, une figure / fond sans cesse s’ajustant et orienté selon un « en vue de quoi »…Chaque lettre s’insère selon une logique temporelle qui donne sens à mon propos. Ce qui appuie sur les touches du clavier – mon clavier, celui de mon ordinateur, posé là sur ma table –ce sont d’évidence mes doigts. Et tout cela opère sans que je le pense ni l’assemble à partir d’une série de translations motrices décomposées préalablement. J’effectue un acte qui m’implique moi globalement et que je n’ai aucun besoin de décomposer en une série de translations spatio-temporelles oculaires et tactiles : je suis en train d’écrire sur mon ordinateur, il s’y agit là de moi totalement, de moi en rapport à et non d’un moi-circonscrit face à un non moi-circonscrit. De même l’ordinateur participe de mon pouvoir être corporel et il n’est pas surgissement de touches et de points lumineux…Chaque mouvement de mes doigts inscrit une lettre sur l’écran et cela ne m’étonne en aucune façon…j’utilise l’ordinateur : moi-même et l’ordinateur sommes d’évidence rapportés l’un l’autre, con-sistés en un réseau conjoint autrement dit un monde : là sous la varangue j’écris pour vous. Moi-même et le monde familier s’in-forment à même cet agir quotidien, écrire ce texte. La présence : une geste (pensez à la chanson de geste). Et lorsque je regarde le mot que je suis en train de pro-duire, l’écran de mon ordinateur s’est estompé en tant que tel, de même que la table et les doigts…un rapport figure/fond est toujours déjà ajusté. D’évidence, je suis là en harmonie totale : un monde ambiant. Je n’ai pas d’inquiétude quant à la disposition de mon corps et je ne dois pas sans cesse me rappeler que ceci est ma main et que ces prolongements mouvants sont bien mes doigts ; un doigt ne surgit pas d’instant en instant sur un quelque chose devenant touche à chaque instant…de même les lettres s’affichent devant moi et se tiennent à bonne distance, juste là ! Elles ne me sautent pas aux yeux ! Et pourtant ? Une de mes patiente disait « je suis prise dans le feuillage » lorsqu’elle entrait dans mon cabinet où pousse une plante ; elle disait aussi « j’ai peur de perdre le goût du mot fraise » ou bien « la main, je dois sans cesse penser que c’est ma main ». Cette familiarité du monde quotidien où chaque chose est à sa place à même le rayonnement de ma présence ne va pas de soi pour elle…la mienneté existentiale se dérobe.
Dans chacun de mes mouvements, je m’éprouve en une cohésion qui habituellement va de soi et chacun de mes gestes s’intègre en un tissu mondain où chaque chose a pris place…Le geste comme trame d’un monde possible, corporer/corporel. N’est ce pas cela que nous évoquons lorsqu’ en Gestalt-thérapie nous parlons d’awareness ?
Chaque mouvement est un acte d’in-formation, de mise en œuvre d’un rapport figure/fond qui témoigne du pouvoir être dont j’ai la charge : ainsi il n’est pas de mouvement mais plutôt un être à l’avant de soi s’informant en pouvoir bouger. Ainsi l’espace est le « je peux » d’un geste. Je geste comme un trait qui ouvre la trame du monde devenant familier ; geste et motif qui donne saveur ambiante, tracé ouvrant : es-pace. Expérimenter veut dire spatialiser et temporaliser, donner forme : présence, ouverture pour un pouvoir être.
Le mouvement n’est pas ici translation motrice métrique mais acte de spatialisation : il est ouverture en jet d’un monde par où un sujet se donne forme mondaine provisoire : corporer/corporel. Es-pacer, esquisser places et lieux, un là où je séjourne auprès d’autrui.
De plus, tout mouvement est en même temps motif, sentiment, une manière d’être affecté, situé : chaque geste s’esquisse selon sa tournure propre et va intoner la présence à même le gôut de son épreuve : une ambiance, un accord. Sentir/se mouvoir sont alors au fondement de la Gestaltung. Le sentir n’est pas réductible en une série de sensations ; il est ce fond d’opacité qui me donne possibilité d’éprouver une sensation. Le fond irréductible et nécessaire à toute figuration, un sentiment ou une manière de m’y éprouver-au-monde. Autrement dit la sensation est une possibilité quotidienne de l’articulation du sentir en figure/fond. Le monde, en tant que possibilité d’être est le là où s’établie sans cesse un rapport figure/fond qui donne à l’expérience humaine sa profondeur, son épaisseur pathique, son ouverture pour des possibilités in-formées, une dimension que le corporer donne à entendre. L’expérience n’est jamais une figure claire et brillante se détachant d’un fond, elle comporte toujours sa part d’opacité qu’il s’agit de préserver. Elle est l’épreuve de ce rapport à la question d’être que j’ai à prendre en charge : qui suis-je ? Un rapport qui ne se tient qu’à s’ex-poser, s’ouvrir en possibilités par-delà mes rôles, mes identités chroniques que je peux signifier. Lorsque nous parlons de contacter, c’est alors de ce « sentir/se mouvoir » qui caractérise le corporer.
« On pourrait, pour qualifier ces dimensions du sentir, parler l’éléments, au sens de la terre, de l’eau, de l’air ou du feu. Par-delà la distinction de la forme et le contenu, l’élément est unn style d’être réalisé, une qualité faite monde : l’atteindre, c’est être entouré et traversé par lui, habiter le monde qu’il est. » Renaud Barbaras, P 103.
Ce qui va Tisser l’expérience en quotidienneté, sa continuité, c’est la façon dont le corporer s’in-forme en signification, en chronique, en histoire. Mon histoire c’est la trame quotidienne de la variété de mes comportements. La continuité de moi-même-au-monde est la forme signifiée de ma manière d’être : une histoire dont j’hérite à chaque fois, à partir de l’ensuite inhérent à tout avoir lieu. La situation est la dimension par où ma présence à toujours déjà pris forme, à mon insu, aware et non conscious si nous reprenons le point de vue de la conscience en Gestalt-thérapie. Le passé prend sens de passé à la lumière de l’ensuite vers où je suis toujours tendu. La parole elle-même est possibilité corporelle, une articulation pathique et vibrante de notre manière de nous rapporter toujours déjà à un monde familier. L’expérience s’entend alors comme in-formation langagière. Le mot n’est plus ici une forme mentale mais une articulation vocale de ma présence, un acte de corporer. Venir en conscience, prendre conscience c’est prendre la mesure, la responsabilité de la façon dont je suis engagé-a-monde, la façon dont chaque situation me conduit à me donner sens, à endurer ce rapport de présence – à l’avant de soi – , tendu vers ma possibilité d’être ainsi ou autrement qui va se décliner en comportement : une forme, une manière de présence possible et passible.
Le travail de la forme, cette in-formation sans cesse reconduite d’un rapport figure/fond, c’est une manière de dire la transcendance ou le corporer : le corps humain n’est jamais une chose dans un monde. Il est toujours par delà, un processus spatialisant et temporalisant, une traversée/trouée langagière. Le corporer se tient là ; à l’endroit du rapport, du slash différenciant-appropriant d’où surgit un entre qui fait être un monde commun : moi-auprès-de-toi-ou-autre-chose, jamais ici, toujours là : dimension et jamais stance…sauf à ne plus y être…à ne plus ex-ister ce qui signifiant ne plus vivre.
Corporer est à entendre à partir du mobile, de la physis grecque. Le corporer est alors structure formelle d’un sentir/se mouvoir : cet es-pacement qui nous situe toujours dans une proximité mondaine témoigne de la manière dont nous prenons en charge notre possibilité d’être : pouvoir se mouvoir, pouvoir sentir –le sentir advient comme qualité du se mouvoir : une épreuve pathique. Ex-ister, toujours par-delà l’étant que nous sommes à chaque fois – ce corps-là que les sciences biologiques réifient-, par-delà et toujours auprès, parmi d’autres étants qui nous accordent lieu pour séjourner. Le corporer articule ce vivant qu’il nous est donné d’être en possibilité d’ex-istence : une ouverture insigne, une charge d’être éminement pathique. Il témoigne de cette excédance d’être qu’il nous est donné d’informer en présence : là où nous advenons, un avoir lieu qui en aucune façon n’est local immanent mais toujours écart intensif. L’existence, procès sans cesse en voie de sa forme, possibilité pour une tournure factice et intonée, une manière d’être-au-monde, trace langagière de la présence humaine. L’expérience humaine ne peut se décliner que sur ce fondement de monde auquel nous voue le corporer.
Bibliographie :
– Jean Luc Nancy « A plus d’un titre Jacques Derrida » Editeur Galilée, Paris, 2007.
– Médard Boss « Introduction à la médecine psychosomatique », Presses Universitaires de France, Paris, 1959, 185 pages.
– Maurice Merleau-Ponty « Phénoménologie de la perception », Gallimard, Tel, Paris 2010.
– Renaud Barbaras « La perception. Essai sur le sensible. », Moments philosophiques, Vrin Paris, 2009,113 pages.
Edith Blanquet