D’un commencement qui n’en finirait pas… Exister

J’ai le sentiment de me lancer là dans un exercice périlleux. Ceci pour vous donner la tonalité qui me traverse telle que je la prends en considération. Ce disant nous voilà en plein cœur de ce que je vais tenter de vous faire partager : je parle déjà de tonalité et, si ce concept va de soi pour moi je me dis qu’il n’en est peut-être pas de même pour vous ? Pour moi, il se réfère directement à l‘analytique existentiale de Heidegger sur laquelle va se fonder mon propos. L’atmosphère périlleuse prend ici son épaisseur : l’excitation prend forme d’une part en ce que je la subis (je veux dire par là qu’elle me traverse immédiatement) et, d’autre part, en ouvrant simultanément un je et un monde au fur et à mesure que je la prends en conscience, un rapport organisme-environnement au sens Gestaltiste, l’environnement constituant le fond sur lequel cette excitation se déploie en tant qu’organisme dans le cours de ma présence à vous. Je la perçois par mon tremblement intérieur, par l’accélération de mon rythme cardiaque signifiant mon entrée en présence et me convoquant aussi à votre présence. En mode, personnalité survient la crainte de ne pas réussir à me faire comprendre, la peur de ne pas parvenir à nous rencontrer. En mode ego, l’excitation, qui me fait vaciller, tant l’enjeu est d’importance pour moi puisqu’il y va de mon ex-istence (encore un concept de la phénoménologie), soutient mon désir de partager avec vous où j’en suis de mon cheminement qui tente d’articuler la Gestalt-thérapie et la posture phénoménologique à la lumière des travaux de Heidegger. En quête d’un soutien, j’éprouve le désir de vous demander de m’interpeller afin de construire ensemble un dire ajusté : en effet, je vais m’appuyer sur un texte écrit. Un texte figé, témoin d’une construction solitaire sous-tendue en mode personnalité par les représentations que j’ai de ma façon d’être perçue lorsque je parle et des réactions que j’imagine de votre part. Ce texte a pris sa vérité en ce qu’il constituait ma façon d’exister dans la perspective de cette conférence c’est-à-dire il y a une semaine. Aujourd’hui, il s’agira pour moi de le -et par là de me- mettre à l’épreuve de cette situation que nous tissons ensemble. C’est dire que je vais m’y appuyer et aussi qu’il est mis en mouvement par cette situation nouvelle où je me dévoile dans le surgissement de votre présence imprévisible pour moi. Par là, je vous parle de la conception de la vérité d’un point de vue phénoménologique : non pas une généralisation (hors temporalité) mais la vérité en ce qu’elle est mienne, c’est-à-dire qu’est vrai pour moi l’acte par lequel j’entre en présence « ici et maintenant ». Ce qui signifie qu’elle est sans cesse à reconstruire et que sera vérité pour moi, l’acte délibérément pris en conscience de mon ajustement à votre présence. Ainsi mon propos ne se veut pas péremptoire. II sera celui de mon point de vue ; affecté sur un mode vibrant et là je reconnais mon style propre. Je vous demande d’accueillir cette passion qui souvent colore mes propos comme une mise en jet de moi-même avec toute la précarité que cela comporte plutôt que comme une affirmation égotiste de soi tenant à l’écart le surgissement de la nouveauté dans la situation présente. L’émotion qui vibre dans ma voix prend sens alors dans le sentiment de la précarité de mon advenir sujet. Entendons par là que « je » est juste une position, une posture sans cesse dessaisie par ce que temporalisée, toujours en création, en devenir.

Cette entrée en matière, où je tisse ma construction de la situation par où elle m’affecte, me permet d’ouvrir la question de la posture thérapeutique du point de vue de la Gestalt-thérapie et dans une visée phénoménologique. Tout est dit là, seulement c’est une version compactée …Évidente pour moi tout comme peut parfois l’être l’évidence de mon existence lorsqu’elle n’est pas mise en défaut ou en doute, c’est-à-dire lorsque cela ne fait pas question pour moi. En Gestalt-thérapie, nous dirions quand le cycle du contacter se déroule harmonieusement et que la croissance va son cours, le self étant alors peu actif. Pourtant, cette évidence de mon existence ne va pas de soi et, dans notre exercice de thérapeute, c’est plutôt là que notre pratique doit prendre sens… Là où une personne justement ne parvient pas à se prendre suffisamment pour elle-même, là où les représentations possibles dont elle dispose s’effondrent ou vacillent…

Lorsque je mets en mots ma façon d’ex-ister face à vous, je m’appuie sur une certaine conception de ce que c’est que d’être quelqu’un, ou, plus justement, de se prendre pour quelqu’un. Par là je mets en acte aussi une certaine façon de concevoir ce que serait la pathologie et tout ceci sous-tend et s’illustre dans ma posture de thérapeute, ma façon d’entrer en présence en tant que thérapeute.

Pour décompacter mon propos : qu’en est-il de cette conception de l’homme dans une posture phénoménologique et en Gestalt-thérapie ?

Je parle de la phénoménologie en tant qu’elle est une posture. Marquons là un arrêt : la phénoménologie n’est pas une conception théorique dans le sens d’une métaphysique. C’est dire qu’elle ne vise pas à expliquer, à construire un savoir généralisé sur l’homme dans le sens d’une anthropologie. La posture phénoménologique est une certaine façon d’interpeller les modalités de construction d’un monde pour un je, une manière de l’inviter à se fonder dans son exister. Pour comprendre cela nous pouvons situer côte à côte l’expérience naturelle et l’expérience phénoménologique : Dans l’expérience naturelle, l’être humain rencontre des objets formant des réalités spatio-temporelles qu’il considère comme indépendantes de lui et avec lesquelles il entre en relation. Ces réalités constituent un monde réel et objectif. Cette expérience est dite naturelle en ce qu’elle est notre mode d’appréhender notre vie quotidienne. Elle constitue une sorte d’évidence naturelle du sujet dans son monde, un monde commun. L’expérience phénoménologique ne perd rien de ce que révèle l’expérience naturelle. Elle lui ajoute en quelque sorte ses conditions de possibilités. Elle vise à interpeller, pour le mettre en lumière, le processus de construction du monde. Elle révèle que l’expérience n’est pas simplement un donné mais aussi une conquête, qu’elle est une interprétation du champ.

Se tenant dans une posture phénoménologique, le Gestalt thérapeute suspend toute idée, toute thèse concernant le monde. Il s’en tient à ce qui là advient qu’il met en étonnement. Il se concentre sur ce qui apparaît là, le phénomène tel qu’il se constitue dans l’entrée en présence d’un je ouvrant simultanément un monde. Vous avez peut-être déjà entendu la phrase « l’essence de l’homme est l’existence ». Elle signifie que nous ne recherchons pas une autre essence à l’existence que sa propre manifestation contingente et temporalisée. En tant que thérapeute nous avons affaire à l’existence. Par là je la distingue de la vie : nos patients ne sont pas menacés dans leur vie mais dans leur existence. Je veux dire par là que l’existence est la tâche assignée à chacun de nous. Elle est le propre de l’humain : de vivant qu’il est, il est en quelque sorte contraint d’exister sa vie en étant proprement lui-même. Exister c’est en quelque sorte s’extraire de cette base commune qu’est la vie. C’est l’acte par lequel j’adviens en tant que moi-même en tissant ma propre histoire à partir de mon histoire de vivant. C’est ma façon particulière de donner sens à la vie qui m’est donnée et qui m’affecte. C’est construire un logos du phénomène, de ce qui m’apparaît.

« Se tenir hors c’est ex-sister, c’est-à-dire devenir soi, à partir du lot de possibilités physiques, sociales, familiales, héréditaires, historiques qui échoit à chacun. » Nous dit Joël Bouderlique.

Pour aller plus avant dans ce propos, je vais en appeler à Henry Maldiney :

« Moins que toute entreprise humaine, la psychiatrie, la psychanalyse, la psychologie ne sauraient se dérober à la question ici ouverte. Celle que Ludwig Binswanger a posée en mettant en exergue de « Rêve et existence » cette phrase de Kierkegaard : « Car il s’agit de savoir enfin ce que veut dire : être un homme ». Toute pratique médicale y a déjà répondu. Elle comporte une option sur l’homme, soit qu’elle la présuppose soit qu’elle l’ouvre. La nature de l’option n’est pas la même dans les deux cas. Préméditée et réfléchie, elle se fonde sur une vue ou théorie préalable. Celle-ci est toujours plus ou moins idéologique, par ce qu’elle procède d’une certaine idée arrêtée de l’homme. Il est une option d’un autre genre. Elle n’est pas tributaire d’un savoir théorique déterminant la conduite du thérapeute ; mais elle s’ouvre et se décide à même sa façon de se comporter à l’autre. Son attitude à l’égard du malade informe la situation thérapeutique. Elle fonde le « entre » ou au contraire l’ignore. Elle ouvre ou ferme l’agora d’une rencontre possible. Cette attitude n’est rien d’autre qu’une certaine façon d’être, très précisément une façon d’ex-ister ou de ne pas ex-ister à l’autre. Ici l’option sur l’homme n’est pas de l’ordre de la représentation mais de la présence. Chacun de ces ordres comporte un type spécifique de révélation tant de l’autre que de soi. L’autre auquel le psychiatre se rapporte à travers sa représentation de l’homme et la stratégie professionnelle qui en découle est un cas particulier de l’autre « en général ». Mais celui auquel à chaque fois il a affaire, sous la condition du moment, est cet autre que voilà …à où nous sommes requis par lui d’exister notre là dans une co-présence en échec ou réussie. Il n’y a pas de représentation de l’existence. Il faut y être … .En existant. »

Se tenir dans une telle posture veut dire que la rencontre thérapeutique est celle de deux ex-istants. Par là je suis moi-même thérapeute sommé d’exister à cette rencontre avec cet autre ex-istant qu’est le patient. Ex-ister revient à inventer sans cesse un rapport soi – monde, à l’inventer c’est-à-dire lui donner sens dans cette situation particulière qu’est la rencontre thérapeutique. Nous retrouvons cela dans « Gestalt-thérapie » à propos du processus du self et de la frontière-contact :

« Nous considérons le self comme la fonction de mise en contact avec le réel présent éphémère » (« Gestalt-thérapie » page 215)

Il est ici bien clair que le self n’est pas une entité psychique : c’est une fonction du champ. C’est une fonction temporalisée (cycle du contacter), c’est un processus de conscience immédiate qui se tisse en rapport signifiant par où je le prends en conscience délibérément. Le self s’actualise en tant que tel dans la prise en conscience du contacter. Cette prise en conscience est une construction active et passive de soi-au-monde. Cela veut dire que d’un point de vue phénoménologique la perception est une activité prédicative. Comme le dit Viktor Von Weizaeker :

« La perception ne doit pas être conçue comme une image toute faite, mais comme une activité en devenir. Elle n’est pas le produit subjectif d’un aboutissement, mais la rencontre qui se déroule entre moi et le milieu ’ »(« Le cycle de la structure » page 142)

« C’est à ce bord fluctuant où le self et l’autre se rencontrent et où quelque chose se passe, que la Gestalt-thérapie donne le nom de « frontière contact » ( « Gestalt-thérapie » page 27)

Le « bord fluctuant » insiste sur la temporalité (principe de processus changeant du champ) et par là sur la précarité, la contingence dans le déploiement du self. Il conviendrait d’expliquer cette notion de rencontre comme la survenue en présence dans l’instant (principe de contemporanéité du champ) et simultanément d’un organisme et d’un environnement tous deux indissociables. Ainsi le Gestalt-thérapeute va interpeller les modalités de déploiement du contacter . Pour cela il s’appuie sur la théorie du self qui lui permet d’interpeller l’entrée en présence. Cette théorie est un point de vue qui a l ‘avantage de soutenir la temporalité de l’exister. Elle ne dit pas ce qui doit être, elle permet de s’étonner et de mettre en lumière les modalités fondatrices par lesquelles un je se constitue d’instant en instant. Elle permet de convoquer un je à la prise en considération de sa façon particulière de se constituer en constituant son monde.

Lorsque je parle de modalités fondatrices, je veux dire que je me tiens dans cette exigence d’extirper un fondement à mon existence. Cela me ramène à la phrase de Heidegger : « l’essence de l’homme est l’existence ». C’est dire que ce qui me fonde c’est cette possibilité pour et par laquelle je me choisis et qui me tire vers la possibilité suivante : si je schématise cela dans cette situation où je vous parle, le bagage verbal dont je dispose constitue le fond de possibilités d’où je vais extraire les mots de mes phrases. Aussitôt saisis, choisis, ils sont reconduits dans le fond de mon expérience par le surgissement de nouveaux mots qui actualisent ma façon de me constituer devant vous. À chaque instant, je suis convoquée à mon pouvoir de constitution (ici de choisir ce mot plutôt qu’un autre), à chaque instant, au fil des mots qui tissent ma communication, j’ouvre un monde, tendu vers son a-venir, vers le mot suivant qui fonde dans le même mouvement le mot précédent en tant que précédent. Ces mots ne surgissent pas comme ça, par un effet de hasard, ils sont l’actualisation du processus de mon existence. Ils sont la partie brillante de mes possibilités d’expression. Cette brillance se détache en tant que telle sur un fond d’opacité : tous les mots que je ne prononce pas…

Il me semble là nécessaire de parler de la temporalité d’un point de vue phénoménologique : le temps n’est pas ici conçu dans une dimension chronologique. Ce n’est pas un temps linéaire, objectif comme celui que scandent nos horloges. La temporalité est conçue de manière ek-statique : Entrant en présence je me temporalise : je pourrai dire pour simplifier que, tendue sans cesse vers la possibilité suivante, je meurs sans cesse en tant qu’ « être-été » et je renais sans cesse en tant que je suis et que j’ai à être dans l’instant du présent où j’exprime mon pouvoir être en étant pleinement cet e , parlant devant vous. Ainsi le temps n’est pas un temps objectif, mesurable, mais le temps subjectif, tel que je l’éprouve. La temporalité est ek-statique c’est-à-dire qu’elle s’ouvre à même mon ek-sister où je suis tendue vers mon a-venir, en ce que j’ai à être, à devenir moi-même en m’appropriant la vie qui m’est donnée : je suis passible de la vie et, en me l’appropriant, ce passible, ce pathos devient possibilisation vers soi.

Tout cela risque de vous paraître bien théorique et peut-être déjà vous demandez-vous où je veux en venir ? Au moment où j’écris cette conférence, je n’ai pas la moindre idée quant à l’issue de mon propos… .Ce qui vient là c’est que jusqu’à présent j’ai essayé de développer une conception de l’existence du point de vue phénoménologique. Ce faisant, j’ai situé la posture thérapeutique comme la rencontre de deux existants . J’ai évoqué le pouvoir de constitution auquel chaque humain est assigné en tant qu’il est et qu’il a à être ou, comme dirait Kimura Bin, en tant qu’il est « venir-à-soi-toujours-sans-cesse ».

Ce pouvoir de constitution me semble très important quant à la situation thérapeutique :

Puisque rien n’est établi, puisque mon exi-stence n’a pas de vue autre qu’elle-même, c’est mon avoir à être qui devient essentiel. J’ai à être, c’est dire que je ne choisis pas d’être là (je suis vivante) par contre il m’appartient en propre de parvenir à chaque instant à être moi-même ou non. Il m’appartient de me choisir, de devenir moi-même, de donner sens à ma vie.

Dans cette autre position qu’évoque Maldiney, le thérapeute ne s’interroge pas sur la maladie mais bien sur la situation particulière de cette personne qui souffre : Comment cette personne tisse-t-elle sa souffrance à mon intention ? Que me dit-elle de sa façon de concevoir sa vie ?

Par là il ouvre l’espace d’une rencontre possible. Il s’inquiète des modalités de la présence de cet autre avec qui il entre lui-même en présence. La rencontre est ici entendue comme l’acte de ma venue à soi à partir du non-moi et surtout de l’autre. De ce point de vue, la pathologie s’entend comme défaillance de ce pouvoir être en propre soi-même. Maldiney parle « d’être pu », du sentiment d’être agi par une situation. En Gestalt-thérapie, nous parlerons de Gestalt inachevées, de modalités figées d’entrer en présence, c’est-à-dire un rapport figure-fond figé ou perturbé qui se traduit par un vécu de perte du sens de sa propre vie, un sentiment de ne pas être acteur de sa propre vie. Nous retrouvons un langage commun puisque la Gestalt-thérapie conçoit la normalité comme la capacité de s’ajuster créativement, c’est dire de s’inventer dans la situation nouvelle en la découvrant, en l’inventant pour l’assimiler et croître, c’est-à-dire accueillir activement la nouveauté encore. Ce qui sera visé par le thérapeute sera de mobiliser un ajustement créateur là où la personne se fige dans sa propre créativité. Il s’agira de restituer à l’autre la pleine conscience de sa propre capacité de se pouvoir elle-même sur le fond de possibilités qui lui sont données.

Citons « Gestalt-thérapie »(page 300) : « Mais le névrosé, durant ce processus (de l’ajustement créateur), perd ses frontières, son sens de l’orientation, le sens de ce qu’il fait et comment, et il ne peut plus faire face. Ou alors il ressent ses frontières comme fixes et immuables et ne peut aller plus loin ni continuer à faire face ».

Ces modalités n’en demeurent pas moins un effort d’exister c’est-à-dire de se créer en tant que soi-même en créant la situation. Ce que nous appelons interruptions du contacter est pourtant me semble-t-il un contacter : le contacter jamais ne cesse en ce que je suis toujours au monde. Pour le dire en termes Gestaltistes il y a toujours un organisme, son environnement et un besoin. Ce sont donc ces modalités particulières du contacter, par où ce je entre en présence, que le thérapeute va interpeller, dans le souci de reconduire l’autre qu’il accompagne vers son pouvoir être. Ce qui signe un défaut d’ajustement créateur, ce n’est pas un modèle de ce que serait un ajustement sain objectivement pensé mais c’est la souffrance, le vécu de frustration de la personne qui vient appeler à l’aide, le sentiment qu’elle a de subir sa vie, d’être enfermée, de ne pas se sentir proprement elle-même dans la situation.

La théorie du self permet alors au thérapeute d’interroger, d’informer la rencontre thérapeutique en convoquant l’autre (et soi-même) à son fondement. Très concrètement, la théorie du self ne dit rien des contenus de conscience, elle permet de les questionner et par là elle permet de les modifier ou de les assumer en les choisissant comme vrais dans le champ de cette rencontre. Le Gestalt-thérapeute interpelle la relation qu’il construit avec son patient. Il est une différenciation du champ, il est attentif à sa façon d’être affecté dans cette relation. Il est partie intégrante de cette rencontre en tant qu’elle fait évènement tant pour lui que pour son patient puisqu’elle est l’acte de leur venue en présence. Ce qu’il prend en conscience et qu’il interpelle ce sont les modalités particulières de cette relation (Gestaltung). C’est en ce sens qu’il est Gestalt-thérapeute : il vise une thérapie des Gestalten, c’est-à-dire de l’émergence figuratrice actualisant un entre lui et l’autre.

La posture du Gestalt-thérapeute le convoque à sa propre responsabilité, à assumer sa propre subjectivation du champ, c’est-à-dire que toute direction de sens lui appartient en propre et n’épuise pas la direction elle même… Dans la situation thérapeutique, il se tient disponible pour son patient : il se tient à ses côtés et vise à soutenir le processus de sa prise en conscience de sa propre créativité, de son pouvoir être qu’il ne reconnaît pas de prime abord et qui s’exprime dans cet éprouvé de détresse même. Une telle posture de présence interpellante et soutenante prend son ampleur en la référant au souci (Sorge) tel que Heidegger le conçoit (ou, plus justement, à la sollicitude devançante (Fürsorge) . Il s’agit de reconduire le patient à son propre souci, à savoir qu’il est configurateur d’un monde par où il advient et qu’il a à « se tenir » avec cette liberté et responsabilité en vue de lui-même.

Dans une telle posture, le thérapeute se tient dans la nouveauté de cette rencontre. Il veille à ne pas figer l’autre dans des représentations généralisantes. Il ne sait pas pour l’autre. Il se tient vers son Là. Ce là c’est en quelque sorte le lieu d’où surgit et un je et un monde. Là indique une direction, ce n’est pas un ici situé, il indique le vers où de mon avoir à être. Il indique l’opacité de ce qui se retire aussitôt que j’ai l’impression de le saisir. Je dirai que c’est ma propre étrangeté à moi-même, ce qu’évoque cette fragilité à dire qui je suis … Le là par où j’adviens sans jamais le saisir. Il indique une ouverture, une béance fondamentale que nous retrouvons dans la rencontre thérapeutique -et aussi dans la vie courante…- Et qui nous invite à une posture d’humilité : n’ayant pas de certitude quant à moi-même, comment pourrais-je dire ce qu’il en est de l’autre ? Et pourtant… Combien de fois disons-nous « il (ce patient) est … Il rétrofléchit…Il évite… » Nous avons encore tout un travail à faire quant à notre façon de parler de notre relation à nos patients… Reconduire l’autre vers son propre souci, c’est aussi me reconduire moi-même à ma propre altérité (l’inconnu de mon a-venir en ce qu’il est potentialités et non effectivité).

Encore un détour, ou un contour… L’attitude phénoménologique s’appuie sur l’expérience naturelle qu’elle questionne en invitant je à se décider pour son fondement en propre (choisir que je suis cet étant là dans ce contexte-ci…) . Le thérapeute qui accueille son patient est bien engagé dans une quotidienneté naturelle (il va de soi qu’il est thérapeute….). C’est à cet endroit de la vie quotidienne que la théorie du self comme processus nous est précieuse. Néanmoins il prendra son ampleur si nous l’usons dans cet horizon de l’être qu’ouvre l’analytique existentiale.

Alors concrètement, que dire de cette posture interpellante ?

La rencontre thérapeutique devient un lieu d’entrée en présence. Elle devient en quelque sorte l’espace qu’il s’agira de construire comme une élaboration du contacter, du là d’où je peux advenir dans un rapport à un autre. Être attentif au déploiement du self revient à construire la situation comme un lieu où deux personnes vont advenir en tant qu’elles-mêmes.

C’est en ce sens que nous parlons du ça de la situation qui peu à peu s’élabore en un tissage signifiant. Dans « Gestalt-thérapie » le ça est « le fond donné qui se dissout en possibilités ». .C’est ma façon d’être affectée, intonée (et nous retrouvons la tonalité du début de mon texte). Le contacter est ce dont je suis passible, ce qui me traverse en tant que je suis vivant. C’est pourquoi nous visons à construire la perception en émotion. Dans « Gestalt-thérapie », l’émotion est une fonction du champ et non du sujet (page 255). Elle est une mise en figure de la tonalité pathique de l’existence et par là elle est différenciation : l’émotion que je mets en figure est ma façon d’être affectée, différente de celle de l’autre. Cette modalité pathique est le signe de mon ouverture au monde. L’accompagnement du thérapeute permettra de donner forme à ce pathos dans lequel il est engagé avec son patient puisque tous deux auront à prendre forme et sens sur ou dans le fond de ce pathique qui les affecte. Il s’agira d’initier un dire de ce pathos. Par là ex-ister dans la quotidienneté signifie transcender ce passible en possibilités signifiantes, advenir à son histoire en la reconduisant comme la sienne en propre.

Devenir sujet d’une relation c’est alors mettre en forme le ça de la situation. Cette mise en forme devient ouverture pour des possibles. De cette tonalité atmosphérique en tant qu’elle est le fond commun de l’expérience (tout comme le la qui permet de s’accorder en musique et sur le fond duquel chacun jouera sa partition) patient et thérapeute vont advenir en tant que sujets de leur dire de la situation en cours. Chacun va peu à peu mettre en mots la façon dont il se perçoit dans cette situation. Cette mise en mots mobilise les potentialités de chacun et se traduit en mode ego par une ouverture de possibles jusqu’au moment où le patient se décide pour un possible : moment où il s’accorde dans la situation à laquelle simultanément il donne sens, moment où il se choisit en choisissant d’ex-ister ce possible-là qu’il est. La vérité recherchée par le thérapeute sera alors celle de l’acte par lequel, advenant en tant que lui-même le patient accueille la nouveauté et lui donne sens pour lui et avec l’autre.

C’est cela qui fonde l’attention sur le comment de la manifestation propre aux Gestaltistes : comment cette personne tisse les éléments du champ pour leur donner une signification. C’est ce tissage qui est venue à soi en ce qu’il met en forme l’acte de se choisir, en se décidant pour cette forme-là. L’acte thérapeutique se définirait alors comme cet acte par lequel, prenant conscience de son pouvoir de constitution et de sa façon de se constituer dans cette situation, un sujet prend conscience de sa façon de structurer le champ et que cette façon devient figure sur un fond de possibilités qu’il a aliéné en conscience. En dernière instance il éprouvera alors qu’il se choisit en tant que lui-même.

Ouvrir des possibilités c’est actualiser le self en mode ego. Cela reviendrait-il à dire que le mode ego aurait une sorte de préséance ? Il me semble que l’entendre ainsi serait oublier ce à quoi la posture phénoménologique nous convoque : que toute construction signifiante n’est qu’une construction du champ, juste un point par où je le et me perçois, un point mis en exergue sur un fond de possibilités insondable. Et de plus, ce point de vue est sans cesse dépassé, il est fugace, en devenir. Par là « je » ne se pose pas dans une toute puissance mais dans une humilité : juste là c’est ainsi pour moi au moment où je le dis. De plus ce qui devient essentiel ce n’est pas la vue qui se dessine mais bien : « que je vois ». L’acte par lequel j’ouvre un lieu comme celui de ma présence en devenir.

La posture du Gestalt-thérapeute sera d’accompagner, en la soutenant par ses interventions, la prise en compte par le patient de ses processus constitutifs de l’expérience au moment où ils sont à l’œuvre. Par la prise en conscience de ceux-ci le sujet peut alors les modifier et se modifier en simultanément modifiant son monde. Lorsque nous parlons de Gestalt figée ou inachevée, c’est une manière de dire que, dans l’ouvert de cette rencontre, la construction signifiante prend appui sur des représentations et s’en tient là. Les représentations en mode personnalité qui sont indispensables dans tout processus d’ajustement ne sont pas reconduites vers leur fondement : Elles ne sont pas identifiées en mode ego et par là elles se présentent dans l’immédiateté et occultent l’élaboration de la nouveauté. Un tel processus prend sa force à la lumière de la possibilisation de soi à partir du pathique de l’existence. L’accompagnement du thérapeute visera à soutenir l’élaboration du pathique de la situation en possibilité de tisser une relation.

En envisageant de me dévoiler là devant vous je me fais une idée de la situation. Je la ramène au fond de possibilités que je connais et qui survient alors comme tel …Ce faisant je peux accueillir cela et m’appuyer dessus pour oser essayer. Pour ce faire je me soutiens d’un texte et aussi je vous livre mes modes de construire la situation. Au moment où j’écris, la nouveauté c’est l’enchaînement de mes mots et là je m’invente moi-même en écrivant cela, je suis pleinement ce que j’écris. Pour le reste, nous verrons bien ensemble.

Pour tisser une conclusion à mon propos et ouvrir un échange il me semble que l’analytique existentiale nous permet de toucher la précarité de l’exister humain. Plus particulièrement, elle nous invite à accueillir notamment l’éprouvé des personnes que l’on qualifie dans la psychopathologie classique de psychotiques. C’est sur le fond de notre radicale étrangeté à nous-même que s’établit une possibilité de faire rencontre avec ces personnes. Paradoxalement elle ne parviennent pas à trouver apaisement dans la quotidienneté. Elles sont aux prises avec les structures existentiales de l’existence que nous retrouvons en esquisses lorsque nous parlons de solitude, de finitude, de contingence. C’est en quelque sorte une fascination pour la possibilisation de soi aussi effrayante pour eux que toute clôture même provisoire à la nouveauté : en écrivant ces lignes je me dévoile, je tente de tisser un langage avec vous. Je sais aussi que ce dévoilement aussitôt dit me fige et je choisis malgré tout de m’arrêter là, j’accepte que les mots soient défaillants …Sinon comment parler ? si chaque mot est reconduit vers son opacité et que je ne parviens pas à trouver une paix provisoire …Alors s’ouvre la frayeur …Et l’impossibilité d’ouvrir un présent. C’est cette impossibilité d’ouvrir un présent qui caractérise d’un point de vue phénoménologique les psychoses. C’est en ce sens que soutenir l’acte d’entrée en présence est l’acte thérapeutique par excellence.

Bibliographie :

Bin Kimura, Ecrits de psychopathologie phénoménologique, PUFcollection psychiatrie ouverte, Paris, 1992, 193 pages.

Bouderlique Joël, « Transpossibilité et transpassibilité », article paru dans « Phénoménologie de l’identité humaine et schizophrénie »,page 56 à 62, Société d’anthropologie phénoménologique et d’herméneutique générale, Paris, 2001, 250 pages.

Heidegger Martin, Etre et temps, Gallimard, NRF, Paris, 1996, 589 pages.

Maldiney Henri, Penser l’homme et la folie, Millon, Grenoble, 1977, 425 pages.

Perls Frederik S, Goodman Paul et Hefferline Ralph, Gestalt-thérapie , l’exprimerie, Bordeaux, 2001, 351 pages ; trad. De Gestalt therapy :excitment and Growth in the Human personnality,1951

Viktor Von Weizaecker, Le cycle de la structure, Descléé de Brower, Bruges,1958, 230 pages.

Edith Blanquet

psychologue clinicienne et Gestalt-thérapeute.

Membre agréée du Collège européen de Gestalt-thérapie de langue française.

Titulaire d’un DEA de philosophie (« Gestalt-thérapie et analytique existentiale »).

Exerce en libéral à Toulouse (31) .